Trump a le Covid, mais ça n’empêche pas ses copains de faire les zouaves. Et Le Bélial’ sent la situation s’envenimer, c’est pourquoi il traduit dans Une Heure-Lumière Vigilance de Robert Jackson Bennett, un texte de plus de 150 pages, dont on pourrait se demander à ce stade-là s’il s’agit effectivement encore d’une novella ou d’un roman. Qu’importe, puisque la collection ne prétend rien faire d’autre que du « roman court ». Un mot tout de même sur la couverture d’Aurélien Police : pour une fois je la trouve un peu décevante, car elle reprend une idée au final assez proche de celle d’Arslan.

Mais passons sur ces petits détails triviaux, qu’est-ce que c’est, Vigilance ? Eh bien, il s’agit sans doute de la meilleure dystopie chroniquée sur ce blog après Brazil, et qui a de grosses, grosses chances de figurer dans le top de fin d’année. Un récit adulte, noir et ultraviolent, mais d’une pertinence rare sur les dérives de l’Amérique actuelle.

Ça va pas s’améliorer, les années 2020…*

* USA, Dubioza Kolektiv (2011 — allez, un peu de ska punk, pour changer !)

Futur proche. Les États-Unis actuels sont quelque peu dépassés par la Chine et deviennent une espèce de boomer mondial. Mais plus encore, il y a ce profond sentiment d’insécurité que ressent le peuple étasunien face aux dangers internes et à la crise migratoire (comme le dirait Xavier Bertrand). L’étasunien moyen de Bennett n’est plus qu’une caricature de ce qu’il a été : réac, raciste, sexiste, habitant dans la maison blanche d’une banlieue pavillonnaire, il aime les flingues, mais surtout en avoir, et pas franchement l’idée que les autres en aient. Il faut dire que les tueries de masse se multiplient, et la chaîne de télévision ONT (imaginez un mélange entre Foxnews et Valeurs actuelles) a soudain une idée : les réguler plutôt que les interdire… le tout pour une émission de téléréalité.

Réguler le crime plutôt que lutter contre n’a rien de nouveau dans la SFFF : on pourra penser à la Guilde des Voleurs des Annales du Disque-monde. Mais cet exemple le faisait de manière purement parodique, quand Bennett lui pose la question sur si ça pourrait effectivement arriver. Après tout, on pourrait créer des zones spéciales où les gens viendraient en sachant qu’ils prennent le risque de se faire canarder. Le problème, c’est qu’il faudrait qu’ils y viennent quand même ; du coup qu’est-ce qu’on fait, c’est là qu’on va construire nos gares, nos supermarchés, nos lieux de divertissement… Un peu comme on vous a tous forcés officieusement à acheter un ordinateur et que c’est comme ça qu’aujourd’hui vous vous retrouvez à gérer des milliers de mails ou regarder des blogs débiles comme le mien.

Du reste, on peut se demander si je n’hérisserais pas quelques poils sur le concept d’une dystopie en téléréalité étant donné l’accueil que j’avais laissé à Phobos ; mais sur ce point, bien qu’un peu forcé, j’avais trouvé la saga pertinente. En effet, quoi de mieux que mettre des gens en péril pour avoir un maximum d’audience, et donc de gogos pour mater les pubs ?

L’État n’a plus à gérer les tueries en masse, le privé se fait des sous, les spectateurs sont contents. Bref, tout le monde y trouve son compte. Non, attendez une seconde…

En quoi on a une dystopie pertinente*

* Savant, Amerika (2014)

Eh oui, parce que tout ça n’a rien d’un jeu, et vous ne savez ni où ni quand vous allez vous faire flinguer. Vous étiez prévenus et vous aurez une belle prime si vous dégommez les psychopathes choisis pour l’émission afin de tirer sur la foule : c’est donc de votre faute si vous vous faites abattre. Sauf que tout est truqué : les racisés qui parviennent à vaincre les tueurs n’empochent jamais les primes, vos portables sont hackés pour que vous n’ayez pas le temps de vous préparer, les enfants ne peuvent pas tous avoir un fusil, et vous n’étiez pas forcément consentants à vous faire canarder dans votre vie de tous les jours. Mais aucun spectateur ne vous plaindra car comme le disent les présentateurs, vous n’avez pas été à la hauteur de la grandeur de l’Amérique que l’émission restaure en même temps qu’elle exalte : vous n’avez pas été suffisamment vigilants. (Pour ma part, j’ai eu envie bien avant la fin du livre d’aller gifler tous ces donneurs de leçon…)

Nous assistons donc là à ce qui fait pour moi l’essence même de la dystopie : une déshumanisation de l’individu par un système ne tolérant que la pensée dominante, une satire des grands problèmes de son époque, à savoir le fascisme ambiant et/ou de la société de consommation, mais aussi : une culpabilisation du même individu, ce qui était passé totalement sous silence par exemple dans Boxap 13-07. En bref : un totalitarisme qui ne dit pas son nom, poussé jusqu’à l’absurde dans ses derniers retranchements, mais aussi une peur que notre propre société se transforme en ça.

Et c’est précisément le fait que tout le texte serve de mise en garde qui me fait pardonner son aspect extrêmement cru : il y a énormément de violence, de sexe et de vulgarité, mais c’est toujours (à deux-trois détails près) pour apporter ou bien sur le plan réaliste, ou bien celui scénaristique, ou bien et avant tout celui thématique. Âmes sensibles s’abstenir, tous les défauts de l’ultralibéralisme passent à la cocotte-minute : le rêve américain, l’hystérisation de la télé-réalité, les fantasmes générés par les pubs, le porno, et surtout et bien entendu les armes à feu. Mais là où on aurait pu avoir un bête manifeste anti-gun qui veuille interdire les armes à feu à tout le monde (car quand bien même personnellement ce serait plutôt le camp dans lequel je me rangerais, dire qu’une arme à feu rend violent revient à dire que les films de gangsters donnent envie de faire des casses), l’auteur prend soin de nuancer sa position par le discours du père de l’héroïne, bref mais extrêmement pertinent sur comment se positionner vis-à-vis d’elles.

Côté science-fictif, les apports sont discrets mais jouent leur rôle dans le récit : IA perfectionnées qui permettent de tout savoir des téléspectateurs, applications holographiques, émissions totalement en images de synthèse… Le fait qu’un des supérieurs du showrunner parle par le biais d’un cadavre m’a d’ailleurs furieusement rappelé un certain personnage du Livre des Martyrs.

Du reste, sur un plan purement littéraire, la première moitié intrigue autant qu’elle amuse par son style direct et ses quelques piques d’humour cynique, mais donne l’impression du soufflé qui peine à se lever. La seconde en revanche devient un véritable page-turner qui se lit d’une traite, jusqu’à un twist final qui non seulement parvient à nous donner de l’empathie pour un parfait salaud, mais qui en plus s’avère bien moins souriant qu’il pourrait laisser penser… nous ne faisons en fait que basculer dans une autre dystopie.

Conclusion*

* Stress de Justice (au choix, l’original de 2007, la version clip, la version live d’A Cross The Universe (un peu bancale, mais selon moi celle qui en met le plus plein la vue), celle d’Access All Arenas et celle de Woman World Wide)

Critique au vitriol des États-Unis dans ce qu’ils ont de plus stupide, borné, nationaliste et pervers, Vigilance est une novella extraordinairement lucide et bien amenée, à réserver toutefois pour les plus endurcis d’entre vous. Ils y trouveront un thriller qui, loin de se contenter du divertissement, propose un portrait effroyablement absurde mais aussi effroyablement réaliste de ce qui pourrait arriver au soi-disant pays de la Liberté. Après, je vous dis ça, c’est pour votre culture…

La télé devient aussi une hONTe chez : Apophis, FeydRauthaCélindanaé, Boudicca, …

Un commentaire sur « « Vigilance » : La situation devient Glock »

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