Bon bah voilà, ça y est je l’ai vu. Ça fait quelques jours déjà. Et puis je me suis dit, un article, ce serait sympa… Seulement je sais même pas par où commencer.

Il y a quelques mois de ça, je découvrais enfin Docteur Folamour, de Stanley Kubrick, le fameux film où les docteurs nazis jouent à saute-mouton avec les bombes atomiques. Impressionnant, le type, comme toujours ; c’était le seul à savoir rendre magnifique une apocalypse nucléaire. Et puis un film de ce calibre qui traite avec réalisme le côté militaire et qui peut se regarder aussi bien comme tel qu’une comédie ! Mais qu’est-ce qui a fait que j’ai eu l’impression de passer à côté de pas mal de trucs ? Manque d’hystérie ? C’est du cinéma froid, donc soit. Y’a pas d’absurde, OK, ça peut pas plaire à tout le monde, mais autant l’ironie est savoureusement dosée, autant l’humour slapstick met des fois longtemps à surgir. J’irais pas dire que j’ai été déçu ; mais c’est sûr que c’est un film qui demande de la patience pour rentrer dedans.

Par contre, si vous voulez un truc qui bouge davantage dans le genre cultissime comédie noire sur les crises de la modernité (et qu’accessoirement vous avez pas peur des lapins tueurs et des diables complètement teubés), je suis ensuite allé voir du côté de Brazil de Terry Gilliams, typiquement le genre de film qui a 50, voire 75 ans d’avance sur son temps sans avoir l’air non plus d’un élucubré à sa sortie. Et là, évidemment, la révélation. Si vous n’aviez pas le temps de lire l’article en entier, je pourrais tout vous résumer ainsi : de l’humour, du drama, et de la dystopie avec un peu plus de bollocks que Divergente et compagnie. Premières minutes du film, des fonctionnaires montent sur les tables et des ouvriers regardent des westerns à 300 sur l’ordi tandis qu’à peu près tout explose malgré que tout le monde garde le sourire. Prenant possession des trois quarts du canapé familial, Scribouille le cinéphile sourit de toutes ses dents et se dit : Je sens que ça va me plaire, ce truc-là.

Oulah, c’est du Gilliams, me diriez-vous, mais j’accroche moyen au nonsense ! Calmos, le gars s’est nettement calmé par rapport aux Monty Python ou à Parnassus, et là il est nettement plus posé, plus accessible, plus noir aussi, et tout autant sinon plus pertinent. C’est simple : tous les films que j’ai vus de lui étaient très bons (pas excellents, mais très bons) ; celui-là, c’est simple : il fait passer toute cette partie de sa filmographie pour du pipi de chat et fait entrer Gilliams définitivement au sommet de mon panthéon de réalisateurs préférés.

C’est d’autant plus curieux quand on se dit que Brazil est considérée comme une dystopie mais que rien à l’intérieur ne se revendique ouvertement comme tel. En effet, tout ce qu’on y voit pourrait très bien n’être perçu que comme une caricature absurde des différents abus de notre société, là où 1984 faisait intervenir un totalitarisme omniprésent qui ici n’est évoqué que par touches subtiles telles que la pléthore d’affiches ironiques. La bureaucratie, la technocratie, les injustices sociales, tout ceci fait entièrement partie de nos démocraties à l’époque comme de nos jours (et la torture ? Ah, mais je crois qu’un certain pays d’Amérique n’y a pas tout à fait renoncé…). Au final, la définition la plus juste qu’on en ait faite est « un mélange de [ce dernier] avec les labyrinthes kafkaïens », venant en effet rejoindre les situations absurdes que l’on aperçoit dans le pitch de romans tels que Le Procès. Le film dit simplement se dérouler « Quelque part dans le XXe siècle », sans préciser où et quand ni s’il y a Donald Trump.

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Scoop de sa mère la race : 30 ans auparavant, Gilliams avait prédit la venue des black blocks.

L’idée d’un leader suprême commandant au pauvre peuple oppressé est en effet balayée d’un revers de main par un système absurde et incompréhensible au point que personne ne semble en connaître le dirigeant. Brazil n’est pas la critique de différents systèmes gouvernementaux dysfonctionnels, mais bel et bien de ce qui les rend tous ainsi : la perte de l’humanité sous prétexte d’obéir à un ordre plus grand garantissant le bonheur au plus grand nombre (coucou la remise en question de l’utilitarisme par Stuart Mills). Et ça va pas taper l’élu du moment qui veut ou pas les 35 heures, mais bel et bien les gens de la vie de tous les jours, qui, se remettant corps et âme à ce système, ne font que contribuer à ses défaillances sans même l’admettre, sans pratiquement en avoir conscience : « Vous savez, hein, c’est l’boulot qui veut ça… » (coucou la mauvaise foi de Sartre). Résultat : une population cloîtrée chez elle par la peur du terrorisme, ou lorsqu’elle est aisée, préfère s’intéresser aux petites robes à pois plutôt qu’au barbu qui se fait sauter la salle d’en face.

Et plus j’y réfléchis, et plus je me dis que cette perte de l’humanité est le grand moteur du film : elle est montrée sous toutes ses formes, n’épargnant aucune classe sociale, aucun statut, de la mère oubliant la misère de son fils pour se dévouer corps et âme à ses amies aristocrates (et ses liftings, en fait quasiment que ses liftings) aux réparateurs faisant mal leur taf et se foutant ouvertement de la gueule du client, mais avec le sourire. La société de consommation entre en ligne de mire, la manipulation médiatique, la paperasse incompréhensible, la domotique, et ça me tue de pas vous raconter une seule blague du film afin de vous laisser le plaisir intact.

À ce monde devenu froid et incompréhensible, Gilliams va exposer sa vision de l’humanité à travers un de ses grands thèmes : la figure du rêveur. Le héros est donc Sam Laurie, en perpétuelle imagination d’un ailleurs par lequel le monde réel est perçu comme un environnement monstrueux qu’il combat, un Dark Crystal sous LSD qui va petit à petit se mêler à sa perception du réel au point que le spectateur finit par y perdre ses repères et se demander s’il a effectivement un moyen de changer le pouvoir en place.

La figure du héros est donc présente elle aussi sous la forme de Harry Tuttle, mystérieux réparateur indépendant, mais absente la plupart du temps, et que Gilliams finira par tuer symboliquement à la fin du film ; Sam lui ne parvient pas à l’incarner autrement que dans ses délires oniriques, et se ridiculise dès qu’il tente de produire des actions, quand il ne produit pas des catastrophes qu’il payera au prix cher. L’homme devient alors impuissant face à une entité qu’il a créée et qui le dépasse, qui le dénature, et dont la phase ultime de ce processus devient celle du bourreau, revêtant un masque grotesque le privant de visage, et donc définitivement de toute forme d’empathie (coucou Levinas). Pourtant, la rédemption est encore possible alors : celui-ci peut être enlevé, mais son porteur ne risque pas moins de le remettre aussitôt après.

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On a beau se plaindre, le dentiste, c’était pas mieux avant…

Voilà dans les grandes lignes : je pourrais tout vous spoiler histoire de vous faire une analyse thématique de vingt minutes, mais je laisse ça aux pros comme Mr Bobine. Pour l’analyse technique, vous avez tous forcément entendu parler de l’usage de la focale la plus courte possible, de la direction artistique basée sur le malaise et l’intemporalité (ça inspirera d’ailleurs l’esthétique dieselpunk), mais vous trouverez facilement une vidéo là-dessus qui vous l’explique en deux-deux. Ce qui m’intéresse, c’est plus l’histoire qu’on en fait avec ça, et force est de constater que c’était difficile de se louper avec un aussi bon terreau. Comme vous avez pu le constater dans le brouillon de dissert que je viens de vous esquisser, le worldbuilding est donc parfaitement mitonné et sans jamais tomber dans les gros sabots, et le choix de l’antihéros, s’il est récurrent dans la fiction moderne, prend ici un sens important repris à l’imaginaire orwellien avec les thèmes chers au réalisateur. Mais ce dernier n’est pas aussi radical dans sa démarche et laisse triompher une lueur d’espoir : à la fin, celui-ci ne s’intègre pas au système qu’il essayait de combattre. Niveau absurde, le délire ne vient pas dénaturer le tout, car l’humour noir prime sur celui-ci et est lui-même subordonné au récit. Il ne se dissipe pas pour autant dans un claquement de doigt : prenez les tuyaux, par exemple. À aucun moment du film, on ne vous explique à quoi ils servent. Et pourtant, ils sont si omniprésents que plus personne n’y fait attention (sauf dans la salle de torture, comme c’est bizarre). Certains servent à faire passer des messages, sauf que les ordinateurs servent à ça et que si tous les administrés n’en possèdent pas un, un grand nombre d’employés même peu qualifiés en usent dans des open spaces (déjà à la sortie du film ? c’est badant), donc il ne devrait pas y avoir besoin de telles tuyères, surtout dans des endroits incongrus comme un restaurant ou un domicile privé. Qu’est-ce qui me dit qu’au final le gouvernement ne s’en sert pas pour envoyer des explosifs et faire croire qu’il s’agit des terroristes qu’il combat ?! (Coucou Le Théorici… non, ça c’est une référence pourrie.)

Brazil prend garde également de ne pas vanter les bienfaits de l’anarchisme, rappelant que celui-ci reste une chimère, et je pourrais encore vous parler des magnifiques plans tels que celui nuptial, du désamorçage des attentes du spectateur, ou encore des effets spéciaux d’un réalisme encore impeccable avec le budget qu’on qualifierait aujourd’hui de tout juste potable pour une série B. Au final, le seul truc qui me gêne vraiment vient de la chambre de torture de la fin du film : si elle est secrète et qu’on ne veut pas que toute la ville en entende les échos, pourquoi possède-t-elle des dimensions aussi exubérantes ?

Brazil est un film brillant sous tous ses aspects, tant comme drame que satire, dystopie ou simple film rétrofuturiste. Comme d’habitude, Terry Gilliams sait varier les tons allant du comique au dramatique quand celui-ci se fait nécessaire sans jamais faire tache, tout en affinant ses propos ici bien plus clairs que dans par exemple L’Imaginarium. Ce long-métrage est sans doute le plus équilibré, le plus pertinent, et de loin le plus réussi de sa carrière ; et pour tout vous dire, j’ai ressenti en le voyant des émotions que je n’avais encore jamais vécues devant un bon film. Ce qui ne me donne qu’une envie désormais : me tourner vers le reste de sa filmographie afin de pouvoir en embrasser la totalité. Suivez-moi ou non, mais c’est pour votre culture…

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