Professeur Étienne Christophe, directeur de l’université Adam Smith (la 40e à droite après la Sarkozy Tower) :

[Le professeur Étienne Christophe est un beau jeune homme à la quarantaine tout juste entamée. Les élèves l’écoutent avec un mélange de stupeur et de fascination, sauf cette andouille de Gaston Royer, trop occupé à jouer à Candy Crush. Sur le tableau, toutes sortes d’inscriptions reprennent éternellement les mêmes mantras : CAPITALISME, LIBÉRALISME, LIBRE-ÉCHANGE.]

Il s’agit donc de rehausser le PIB de l’Afrique de 0,5 points d’ici 2050, sans quoi des dizaines de milliers de migrants viendront s’échouer en Méditerranée, installant un climat d’insécurité qui entraînera un abandon définitif de tout État-providence, causera ainsi des émeutes, des grèves de la faim, et une baisse de 0,1% sur votre pouvoir d’achat. Nous allons continuer notre cours avec une étude des cas : En quoi l’usine de Foxconn produit-elle une quantité de smartphones plus optimale que l’ensemble des flux commerciaux qui sous-tendent le Zimbabwe ?

Sylvain L., jeune élève du premier rang, l’air intellectuel et revêche :

Mais m’sieur ! C’est terrible, toutes ces histoires de mondialisation ! On pourrait pas faire quelque chose ?

Étienne Christophe :

Bah oui, je voudrais bien, mais on est obligés de s’en tenir au programme.

Sylvain L. :

Mais m’sieur ! Y’a pas que le programme dans la vie ! Pourquoi on s’intéresse toujours d’abord aux problèmes économiques avant de s’intéresser à ceux sociaux ? Bien sûr, c’est l’économie qui dirige le monde, mais ça s’trouve, y’a plein d’injustices dont on parle jamais, et…

Gaston Royer :

Ouaiiis, j’ai enfin réussi à faire péter le nounours soda du niveau 50 ! Euh, je veux dire, absolument passionnants, vos cours, m’sieur…

[Une bande de jeunes encagoulés fait irruption dans la pièce en brisant la vitre et en s’introduisant par la fenêtre. Pourquoi ils n’ont pas pris l’escalier, ça, on ne le saura jamais. On est quand même au deuxième étage. Quelques mètres plus bas, on entend un « AAAAHHH !!! » suivi d’un « sprotch ».]

Encagoulé en chef :

On est pas des terroristes !

Étienne Christophe :

C’est ça, à d’autres ! La dernière fois que j’ai vu des zozos comme vous, je me suis retrouvé à diffuser une heure de vidéos remplies d’abattoirs cauchemardesques et d’espèces de gros porcelets…

Encagoulé en chef :

Vous comprenez pas, c’est plus compliqué que ça ! On vient intervenir pour sensibiliser les jeunes esprits à des causes ignorées par l’Éducation nationale, bon je sais que ça fait énormément de trucs, mais…

Étienne Christophe :

Je vais devoir appeler la sécurité.

Encagoulé en chef :

Non, permettez-nous de rester un peu ! D’autant plus que j’ai des copains qui risquent de pas tenir longtemps sur cette gouttière, alors…

Étienne Christophe :

Très bien, mais je ne veux pas être lié à ça. Si quelqu’un me cherche, je suis dans la salle des photocopies, devant la machine à café !

[M. Christophe s’enfuit. Les pas-vraiment-terroristes posent une caméra. Gaston profite de l’absence du prof pour uriner contre le tableau blanc et introduire des morpions dans sa trousse.]

Encagoulé en chef :

Bonjour ma p’tite communauté ! Aujourd’hui, on se retrouve tout de suite pour une vidéo sur notre intervention dans une école, où on pourra discuter de l’état du monde ! L’omnipotence de Poutine, la montée des populismes, le retour en masse des chifoumis, qu’y a-t-il de plus alarmant ? C’est ce que nous allons découvrir tout de suite !

Encagoulée :

Arrête ton cirque, Francis, on va parler de choses sérieuses.

Encagoulé en chef :

Désolé, je pouvais pas m’en empêcher.

Encagoulée :

Bien. Combien parmi vous ont déjà eu l’impression qu’on ne parlait pas en cours de tous les problèmes qu’on devrait évoquer ?

[Des murmures agitent la salle. De nombreuses mains se lèvent.]

À l’heure où je vous parle, des génocides sont en cours comme celui des ouïghours. Le devoir de mémoire d’autres peuples est mis à mal comme les Tutsis et les Huttus, avec des controverses telles que l’idée qu’une fois libéré le peuple persécuté se soit mis à persécuter à son tour son bourreau. Qui peut me dire combien de guerres ont lieu en ce moment dans le tiers-monde, officiellement ou officieusement ? Que sait-on exactement de la situation actuelle de l’Europe de l’Est dans des pays tels que la Moldavie, quelles sont exactement les ethnies indigènes menacées par Bolsonaro ?

Votre professeur avait raison : c’est l’économie qui dirige le monde, pour le meilleur et pour le pire. Certaines causes sont ainsi plus médiatisées que d’autres, et toutes sortes de crimes, dont certains contre l’Humanité, sont passés sous silence. Il ne s’agit pas en les réhabilitant d’éclipser ceux que le public connaît déjà : nous ne devons en aucun cas hiérarchiser les souffrances qui ont été vécues, quand bien même il y aurait un plus grand nombre de ci ou un plus grand pourcentage de ça. Nous voulons simplement que ces détresses soient entendues.

Le problème, c’est : comment parvenir à se faire entendre ? Les pays riches mais coupables d’un génocide ne veulent parfois pas l’accepter : il n’y a qu’à voir la Turquie qui renie toujours avoir éliminé un tiers des Arméniens. Et que dirait l’opinion publique du meurtre d’un peuple habituellement considéré comme les méchants, mettons un étasunien face à un peuple musulman ? Parvenir à sensibiliser les gens, ce n’est pas seulement leur parler, c’est aussi avoir la possibilité de le faire. Et en l’occurrence, certaines personnalités politiques font tout pour contourner certains sujets, parce que cela mettrait à mal un partenaire économique, parce que ça raviverait des tensions diplomatiques, ou tout simplement parce que ça n’attire pas l’audience.

Sylvain L. :

Si je puis me permettre… C’est exactement ce dont parle L’homme qui mit fin à l’Histoire !

Encagoulé en chef :

L’homme qui quoi ?

Sylvain L. :

L’homme qui mit fin à l’Histoire, c’est donc une novella de Ken Liu éditée dans l’excellente collection Une Heure-Lumière, et qui aborde un sujet dont nous Européens n’avons en général jamais entendu parler : les camps de l’Unité 731 en Chine. Comme vous le savez tous ou presque [regard en biais en direction de Gaston occupé à inverser les touches du clavier de l’ordinateur du prof], durant la période de la Seconde guerre mondiale, le Japon l’a envahie, causant ainsi des troubles qui sont encore agités aujourd’hui en étendard par les nationalistes des deux pays. Ce que vous savez moins, c’est qu’une partie de son armée a décidé de prélever des civils pour faire des expériences biologiques et bactériologiques. Une horreur que l’on ne fera qu’effleurer ici, et qui se passe de tout commentaire comique même sur des blogs aussi dépravés que celui de votre serviteur. Le texte l’indique dès son début, il n’y a eu AUCUN survivant, contrairement à Auschwitz, aux goulags, ou aux bombes atomiques.

La question, c’est : comment en parler aux gens ? Pour rappel, dans l’imaginaire collectif, le Japon est victime d’Hiroshima et de Nagasaki, ce qui en a fait des victimes dans l’imaginaire collectif, quand les Chinois seraient plutôt les méchants, avec leur politique communisto-libéralo-nationaliste qui redevient lentement mais sûrement totalitaire et leurs conditions de travail insalubres (dont nous profitons bien pour acheter nos Nike, mais c’est un autre débat…).

Et là où ça devient épineux, c’est qu’à l’heure de la twittérisation de la pensée (pour employer une expression qui ferait bien dans L’Express), de moins en moins de gens sont enclins à penser avec nuance : tout est noir ou tout est blanc, quand il faudrait que les gens comprennent enfin qu’il y a dans tous les peuples aussi bien des gens bons que mauvais, des bourreaux comme des victimes, et que ce ne sont pas des nations qui souffrent, mais bien leurs habitants. Personne n’aurait envie d’entendre à l’heure actuelle que l’une des superpuissances les plus dangereuses de ce bas monde a été un temps victime de violences qui défient l’imagination. Seulement, voilà : il reste ce devoir de mémoire.

L’homme qui mit fin à l’Histoire raconte ainsi la vie du professeur Evan Wei, inventeur d’une machine à voyager dans le temps, ou plutôt à visualiser le passé : aucune interaction n’est possible avec les évènements qui se sont déjà produits. Il est possible de les regarder, mais une seule fois : après ça le fragment de temps observé est perdu à jamais. Durant toute son existence qui nous y est retracée à la manière d’un script de documentaire, il va se faire mettre des bâtons dans les roues par les différents gouvernements, la stupidité d’un public incapable de compassion envers un Chinois, mais aussi et surtout un problème éthique monstrueux : à qui montrer les souvenirs en priorité ? Aux historiens ou aux familles des victimes ?

Et comme souvent avec Ken Liu, c’est brillant. Les camps sont évoqués de manière crue et sans concession, tout en gardant la ligne de pudeur nécessaire pour couper au bon moment et ne pas tomber dans un voyeurisme obscène. On accuse l’auteur sino-américain de se faire trop larmoyant : ici, il ne tombe pourtant jamais dans le pathos en évoquant la vérité sans faire de digressions et en cherchant à coller à la réalité au plus près possible. Durant les premières dizaines de pages, certains seront sceptiques face à la quantité d’infos qui nous est déballée, puis l’émotion se met en place : les personnages sont confrontés un à un à toujours plus d’effroi et ne savent eux-même plus dire s’ils servent ou desservent leur cause : qu’il s’agisse du médecin des camps de la mort pensant qu’il pourrait tirer des expériences sur les détenus des avancées scientifiques qui serviraient à des milliers de personnes, de la nièce d’une victime en quête de vérité, d’Evan Wei lui-même… ou encore sa femme japonaise. Le style sans la moindre lourdeur (comme presque toujours chez Ken Liu, j’ai envie de répliquer à ses détracteurs), le relief accordé aux personnages, la documentation scrupuleuse, tout cela en fait une novella exceptionnelle qui n’oublie de soigner aucun aspect, ni celui science-fictif, ni celui engagé, ni celui tout simplement littéraire.

Bref, voilà pourquoi j’aime plus les cours d’histoire-géo : non seulement on ne nous explique qu’une partie des problèmes mondiaux, mais c’est toujours sous le prisme de la mondialisation actuelle ou d’un altermondialisme mal défini ; et comme on n’a pas le droit d’exposer son avis politique dans un établissement scolaire (ce qui, disons-le, est quasiment impossible), il n’y a pas moyen d’obtenir un vrai débat sur les problèmes qui agitent notre monde. Mais plus encore, il reste l’absence de réflexions pratiques : nous avons tel problème, comment devrions-nous y remédier ? À notre échelle ? Dans l’idéal ? Comment devons-nous nous positionner dessus éthiquement et moralement ?

Voilà pourquoi la littérature est précieuse, et plus encore la littérature science-fictive car elle permet de mettre en évidence des parties de la réalité que nous ne soupçonnions même pas. Grâce à elle, nous pouvons envisager toutes les possibilités, aller dans la direction que nous voulons, et nous interroger en profondeur sur comment nous voudrions que le monde soit. Aucune raison de s’étonner, donc, que ce texte soit le plus vendu de la collection ; et si ce n’est pas déjà fait, allez donc l’acheter, car après tout, c’est pour votre culture…

Encagoulée :

Et d’ailleurs, si le sujet vous intéresse, vous pouvez aussi vous rendre chez : ApophisLutin, l’Ours inculteBoudiccaCélindanaé, le Chien critiqueFeydRautha, le Chroniqueur, Yossarian, …

2 commentaires sur « « L’homme qui mit fin à l’Histoire » : Pourquoi j’aime plus les cours d’histoire-géo »

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