Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (37/48)

Reçu grâce à Babelio et ScriNéo, merci à eux. Et en parlant de ça…

Ça faisait bien longtemps que rien dans les opérations Masse Critique ne m’intéressait. J’ai fait savoir à l’administration que mes goûts avaient quelque peu évolué depuis l’âge où j’ai lu la plupart des livres que j’ai chroniqués sur Babelio (comprenez : quand j’étais jeune, innocent, et encore plus beau que maintenant), alors comprenez, quand ils m’ont envoyé celui-là, j’ai pas voulu décliner et les embêter davantage. Boxap 13-07 ? Boârf, c’est toujours un progrès par rapport à Enfants vs zombies et cookies dans l’espace. Et quand bien même le livre serait mauvais que ça me permettrait d’exprimer un peu dans mes critiques pourquoi je ne lis en temps normal jamais de dystopies.

La dystopie est morte ?!?!?!*

* Argent Trop Cher, Téléphone (1980) (oui, je sais, le but de ce bonus est de vous faire découvrir de la musique au moins en partie électronique, mais j’hésitais sur tellement de trucs de Nine Inch Nails que je me suis finalement pas décidé ^^)

Il fut un temps où les dystopies avaient un réel sens, où des chefs-d’œuvre désormais des classiques ébahissaient les foules de par leur subversivité et leur jusqu’au-boutisme. Ainsi, gangrénés par le spectre du totalitarisme pouvaient sortir des 1984, des Meilleur des mondes, des Farenheit 451, encensés de nos jours même par les fanas de littérature blanche. Mais qui grattait un peu découvrait aussi Nous, de Ievgueni Zamatine, qui anticipait toute la misère future du stalinisme, It Can’t Happen Here de Sinclair Lewis (ouais je mets le titre en anglais parce qu’en VF ils l’ont mis en vieux françois) dont toute l’idée est renfermée dans cette seule phrase ; Brazil de Terry Gilliams qui réussisait à reprendre toute l’imagerie orwellienne et à concilier ça à une comédie quasi-romantique sans jamais verser dans la parodie et en y reprenant ses grands thèmes d’auteur du cinéma. Mais Sylvain, allez-vous me dire, tu ne connais ces œuvres pour la plupart que de loin, tu n’en as pas lu la moitié, pourquoi tu nous fais ce discours de vieux schnock moralisateur du c’était-mieux-avant-man’nant-y’a-plus-d’respect ?! Eh bien je ne les connais certes que de réputation, mais elles avaient un point commun : chacune imaginait un futur à sa manière, extrêmement noir (du 5 sur 5 sur l’échelle de More, un système que j’ai inventé pour estimer le pessimisme d’une œuvre… mais c’est une autre histoire), recyclant une peur précise de son époque en l’amplifiant puissance mille. Peur de l’idée d’un totalitarisme rampant ? Tonton Orwell passe par là. Peur des dérives de l’eugénisme ? Huxley vous dit tout. Le cinéma c’est un art, la télévision c’est un meuble ? Jean-Luc ne sort même pas de son fauteuil qu’on mitonne déjà un monde prohibant toute forme de culture où l’autodafé est loi. Peur du totalitarisme d’extrême-gauche en particulier ? Nous étions déjà là ! Du totalitarisme d’extrême-droite ? Mais non, ça ne peut pas arriver ici ! Peur de la montée de ce totalitarisme via une administration kafkaïenne ? Brazil, Brazil !

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La Fossoyeuse de les Cartes, pour qui une seule certitude est certaine : notre futur sera pourri.

Aujourd’hui, force est de constater que nos peurs ont évolué : on ne dénoncera plus forcément les mêmes : l’eugénisme se fait oublier, les totalitarismes ne sont plus forcément les mêmes. Avec les nouvelles angoisses du monde actuel, nous pourrions donc nous dire qu’il y a encore à faire dans ce genre. Mais à cause de la profusion du marché littéraire, c’est de moins en moins vrai : avant même que le transhumanisme ne devienne une réalité, la quasi-intégralité du cyberpunk avait décrit les dérives qu’il engendrerait au sein d’une société, et après lui le biopunk prophétisait les dangers de la génétique. Les grands classiques résonnent encore maintenant, et on a beau tenter de les renouveler, c’est bien souvent pour ne pas leur apporter grand-chose (cf. l’accueil mi-figue mi-raisin de 2084 : La fin du monde). Enfin, on trouve des textes comme Citoyen + ou Faits pour être ensemble techniquement très bons, mais avec des thèmes et des schémas de narration quasi-identiques !

Donc, la dystopie est-elle un genre mourant ? Force est de constater comme nous l’explique cette vidéo qu’on a déjà prophétisé la plupart des cochonneries qui nous tomberaient dessus, et donc… bah, hah, qu’on a plus grand-chose à dire. Ce à quoi on pourrait me rétorquer : La servante écarlate est une véritable bouffée de fraîcheur dans le genre questionnant enfin la peur du fascisme non plus sous un angle simplement pro-démocratie mais féministe… seulement le bouquin d’origine date de 1985 ; Black Mirror reprend de manière brillante des idées qu’on trouvait parfois dans la littérature… mais certains lui reprochent de reprendre des thèmes déjà existants dans le SF et de trop jouer sur son aspect sexuel ; je n’ai pas lu Hunger Games et ne pourrais donc pas en juger de sa qualité, mais il s’agit du dernier livre culte en date à parler d’une nouvelle peur, soit les dérives de la téléréalité… déjà présente dans l’excellent Truman Show.

Seulement à côté de ça, le genre s’est popularisé dans le Young Adult, profitant de la sensibilité des jeunes pour la justice et la tolérance, mais faisant ainsi plus office de plaidoyer que de mise en garde. Et on s’est ainsi retrouvés avec des œuvres telles que Divergente, pas lue non plus donc dont je n’ai encore une fois pas de légitimité à juger sa qualité, mais entraînant d’autres bouquins avec moins d’ambition qui veulent surfer sur la vague, autant de trucs qui semblent bien plus éloignés de la réalité et conçus avant tout pour dire : « Les gentils sont pour ce qui est bien, donc c’est bien ». Et ainsi un véritable bizness s’est constitué dans cette tranche d’âge, avec du bon et du moins bon, mais ayant comme ambition davantage de plaire que de faire office de poil à gratter : pour quelques moments de grâce dans Phobos, combien de centaines de monologues frôlant parfois la branlette intellectuelle ? (Si j’ose m’exprimer ainsi.) Pour une démonstration brillante de la gradation de la soif de succès chez un individu dans Addict, combien d’éléments putaclics tournant autour du sexe, parfois malaisants pour dire quelque chose, parfois franchement gratuits ? On en arrive à une impasse qui est selon moi la pire chose qui pouvait arriver au genre : la dystopie est devenue une littérature de divertissement.

Et tout le problème est là ! Parce que les grandes dystopies trouvaient tout leur impact en exploitant des peurs de l’époque, mais sous un angle original, ce qui est important mais pas le cœur du problème ; et aussi par leur tonalité extrêmement pessimiste et réaliste, en ne faisant quasiment jamais triompher le bien ou très peu. Je sais que je boudais un peu dernièrement Erikson pour trop verser dans la noirceur, mais parce que si la dark fantasy dénonce, elle ne prétend pas forcément au même point que la dystopie décrire les risques de nos sociétés en particulier, et c’est pour moi ces parallèles entre ce monde le plus horrible et le notre qui justifie pleinement cette darkitude ; cet effroi de la grande dystopie qui fait se dire au lecteur : « Tu vois, on en est pas encore là, on peut s’en sortir, mais une fois que ça te sera tombé dessus, ça va être dur, très dur, de réparer au moins un seul pot cassé » (un discours que certains libéraux feraient bien de comprendre quand il est question d’environnement plutôt que dire que Young for Climate sont tous des hippies-témoins de Jéovah… mais je m’égare). Enfin, je sais pas moi ; quand vous mettez en garde votre gosse, vous lui dites plutôt quoi ?

  1. Attention, Titouan-Théophraste, si tu mets tes doigts dans la prise, tu vas finir électrocuté, ta chair se grillera au troisième degré au point que du sang en sortira, et tu y perdras peut-être l’usage de ta main pour peu que tu survives !
  2. Attention, Titouan-Théophraste, si tu mets tes doigts dans la prise, tu vas être électrocuté, mais c’est pas trop grave non plus parce que Tris et Quatre vont débarquer et te sauver juste à temps en combattant les méchants électrons !

Évidemment que je suis content quand ça se termine bien malgré tout, mais encore faut-il y parvenir avec maîtrise, de manière à rendre le tout crédible ; je ne serais jamais contre une lueur d’espoir, bien au contraire. Qui plus est, envisager l’après-dystopie une fois une révolte réussie me semble un thème très important et profondément délaissé. Mais vouloir tout aseptiser pour que tout le monde soit à son aise me semble aller à l’encontre même de l’essence du genre.

Enfin, on en arrive au dernier point : qu’est-ce exactement qu’une dystopie ? On ne sait même plus exactement ce que ça signifie, la définition de l’air du temps, c’est « quelque chose dans le futur qui a mal tourné ». FAUX ! D’une part, ça voudrait dire qu’on y rangerait des œuvres comme les films de zombies, bon passe encore, mais même des systèmes imparfaits sans pour autant être tout noirs tout blancs comme Dune ou Fondation ? D’une autre, pourquoi dans le futur ? Pourquoi pas en ce moment même dans un lieu ou même un non-lieu inventé par l’auteur (cf. Brazil, se voulant « quelque part dans le XXe siècle ») voire même dans un monde de fantasy (comme nous l’a démontré The traitor Baru Cormorant ?). Je définis le terme pour ma part ainsi : genre mettant en scène une société appliquant un contre-idéal de façon totalitaire. Mais même comme ça, on pourrait encore débattre sur le terme, car après tout il n’y a pas de définition officielle. En tout cas, tous les éditeurs et le lectorat se sont mis d’accord sur une chose : quoi que recouvre le mot dystopie, ça fait vendre. Donc il en faut.

Arrive ainsi Boxap 13-07, inconnu au bataillon, avec son titre immémorisable et me faisant irrésistiblement penser à Bat’7 de Koba LaD, qui semble un roman mineur repompant des craintes déjà exposées mille fois. Je regarde la mise en page (ouloulou, c’est pas très gentil pour l’Amazonie d’écrire aussi gros avec une aussi grosse marge, monsieur l’éditeur), le tract offert avec le colis, et mes craintes se confirment : c’est Young Adult. Enfin bon, on va bien voir s’il y a quelques étincelles de génie là-dedans, pas vrai ?

Déboires en terre hostile : le royaume du YA*

* OPR, Gesaffelstein (2018)

Vous commencez à me connaître, j’ai l’habitude de commencer un livre par son glossaire : ça m’aide à comprendre l’univers et ça en dit également long sur le roman. Et déjà, plusieurs trucs me dérangent : je n’ai rien contre cette idée de vouloir créer un argot du futur (le jargon d’Orange mécanique est considéré unanimement comme une référence de la linguistique SF), ni contre l’idée de donner d’autres noms à la voiture automatique et tous ces gadgets obligatoires dans le monde de demain : si c’est plus court à prononcer, si ça ne veut pas dire exactement la même chose, pourquoi pas ? Mais je coince quand je vois que les gens de demain utilisent des réseaux du nom de GlamTube ou SuperSnapStar… Toute ressemblance avec quelque chose existant ne saurait être qu’une coïncidence, hein ? J’espère que dans ce futur les gens iront sur Formyculturz ^^

Non, sérieusement, ce qui me pose problème là-dedans, c’est qu’à trop vouloir se référencer au monde de maintenant, le livre perd en intemporalité : vous ouvrez 1984, ça vous paraît toujours d’actualité ; mais que penserez-vous quand vous ouvrirez ce Boxap dans une vingtaine d’années, si Facebook ou Insta étaient morts ou aussi démodés que MySpace ? Pourquoi vouloir faire des parallèles à tout prix avec ce qui est existant plutôt que d’en retirer la substantifique moelle et tenter d’en pousser la logique sans se préoccuper de la manière dont elle s’incarne pour l’instant ? Et c’est d’autant plus problématique, car en voulant s’adresser à un public plus large que le sien, le public explique les rudiments de la culture Internet de notre époque (like, émôji, ect.). Soit, encore une fois, imaginons un lecteur qui ne connaisse rien aux réseaux sociaux ni à l’informatique en général, mais dans ce cas, pourquoi pour d’autres définitions fait-on justement des analogies avec des réseaux existants ? Et enfin, il y a les « pubes », nouvelle orthographe du mot pub, qui me semble hautement improbable puisque l’orthographe tend à se simplifier plutôt qu’à se complexifier…

Le roman commence donc avec Aïleen, jeune adulte avec une carrière déjà prestigieuse en entreprise, et mes sourcils continuent de se lever jusqu’à un point stratosphérique : je sens en effet passer un premier chapitre principalement dédié à l’exposition, comme pour Confessions d’un automate mangeur d’opium, qui lui avait la décence de commencer sur un vrai-faux in media res. À moins d’avoir un style particulièrement incisif et subtil, commencer un roman par la vie de tous les jours revient à se tirer une balle dans le pied : le lecteur recherche en effet à connaître l’univers, mais il apprécie bien mieux de le connaître au fur et à mesure de l’action plutôt que commencer avec trente pages où on te dit tout ce qui est possible ou pas. Surtout que la vie ordinaire des personnages… eh bah le but du roman est justement de l’éviter. Ne pas le faire rend le tout beaucoup moins palpitant et fatalement la lecture en devient moins prenante.

Et que dire de l’héroïne en question ? Je peux comprendre qu’elle parlera à nombre d’adolescentes, en raison de ses préoccupations quotidiennes proches des leurs, mais elle m’est vite parue insupportable à cause de son caractère superficiel, certes voulu, mais quitte à jouer dans le jeune fille bien intégrée au système, autant aller au bout du délire et faire une cynique qui manipulerait ouvertement ses fans des réseaux sociaux pour avoir une réputation grandissante (me dites quand même pas qu’elle est sur le point de devenir cadre dans une entreprise si tôt juste en ayant planté des pissenlits). Des phrases en discours indirect libre comme « Trop cool, la vie ! » ont tendance à me hérisser les poils devant tant de naïveté rose bonbon. Enfin bon, je râle, mon livre préféré est du Young Adult, et il a parfois fait des erreurs de ce genre… Alors admettons.

Mais ce qui me gêne vraiment dans l’histoire, c’est sa prévisibilité. On retrouve le schéma classique de l’héroïne / du héros bien rangée mais qui ne se sent pas pleinement heureuse / heureux qui rencontre quelqu’un en bas de l’échelle sociale dont elle / il va tomber amoureuse, découvre qu’au final son monde n’est pas si reluisant, décide de se ranger contre celui-ci… C’est réglé comme du papier à musique.

Sinon, je serais prêt à payer pour voir la tête d’un académicien qui lirait ce livre : de petites phrases telles que « OMG ! Ce goût ! » ou « ses papilles hyperlikaient » en disent long sur l’évolution linguistique actuelle. Mais beaucoup moins cool, l’éternel cliché de la séance de pleurs sous la douche…

Et la romance… Quitte à spoiler, autant vous le dire : Aïleen tombe en coup de foudre face à Jef, beau gosse altermondialiste surgi du village de tranceux le plus proche, au bout de plus de 250 pages sur 350 d’un véritable coup de foudre, hypnotisée par ses beaux yeux verts alors qu’elle a subi tout un lavage de cerveau pour éradiquer les gens comme lui. Qu’elle ait ça en horreur n’y change rien. Elle aurait simplement pu hésiter à le tuer. Et le contact suivant n’a lieu que 55 pages après !

Je râle, mais…*

* Consomme, Le Wanski (2016)

Bon, OK, j’ai pas franchement apprécié, mais je vais pas non plus déverser des torrents de goudron sur ce livre. L’intention de départ était bonne, montrer la désillusion d’une société se résumant à un sépulcre blanchi, et met en scène toutes les névroses de notre époque, les peoples et la culture du rien, la libéralisation du sexe au détriment des relations amoureuses, le règne du synthétique, le consumérisme permanent, l’oligarchie libérale. Et cette ignoble, cette immonde dictature du fun, où tout doit être trop bien, où tout doit être trop lol, qui dégouline de nos sites Internet, bien décidée à anéantir toute forme d’humour digne de ce nom et nous renvoyer une image tellement lisse qu’on peut faire de la patinoire dessus. Je vous ai raconté, la dernière fois que je suis allé dans un supermarché ?! Il y avait partout des écrans géants avec des compotes antropomorphes qui se grimaient en Albert Einstein pour avoir l’air cool et décontractées ! Et je n’aurais jamais pensé prononcer cette phrase un jour…

Le style n’est pas perclus de lourdeurs (voire est inexistant), comme d’habitude pour du Young Adult. Mais il prend également le parti par rapport aux standards habituels de cette tranche d’âge de prendre la 3e personne du passé plutôt que la 1e du présent, certes plus immersive, mais ne permettant pas à s’ouvrir à d’autres points de vue, et surtout n’ayant parfois pas d’autre fonction que cache-misère pour dynamiser un récit qui n’avance pas. Bref, un retour à la sobriété ne fait pas de mal.

Un truc que j’ai trouvé bien exploité, c’est l’idée de réalité augmentée omniprésente. Elle a déjà été utilisée maintes fois dans la SF, ici ça ne la rend pas moins pertinente. Enfermée à longueur de journée dans son univers virtuel, Aïleen est consciente d’être prisonnière de la Matrice, mais c’est justement une plus grande part de celle-ci qu’elle convoite plutôt que la réalité. On nous dit qu’elle n’a jamais vu son vrai visage. On apprend plus tard qu’elle n’est jamais sortie de son studio de sa vie !

Il y a comme ça quelques scènes, de peut-être juste une page, qui trouvent grâce à mes yeux, quand Aïleen découvre enfin la vraie vie dans tout ce qu’elle a de plus simple. Il y a de l’émotion, peu d’appesantissement sur le sujet, bref un moment qu’on verrait bien pour du cinéma.

Malgré son discours très convenu, Boxap fait aussi quelques percées hors du politiquement correct. Ainsi peut-on trouver une approche pessimiste mais cohérente du revenu universel, et une énumération prémâchée d’Aïleen sur les bienfaits de la société du futur ; mais on devine évidemment derrière la critique sous-jacente de la notre. Notre monde prône les droits de l’Homme, notre monde est très engagé dans l’écologie… Sauf que ça ne se vérifie quasiment jamais dans les faits, et que les faits deviennent de plus en plus inaccessibles. On aimerait que ça soit un peu plus creusé, mais l’essentiel est là.

L’humour est présent de temps à autre, le village altermondialiste dégage un brin de poésie, la séance de vidéo utilise un rythme binaire play/pause avec un coup la violence physique sur l’écran, un coup celle psychologique chez le spectateur, ce qui est bien trouvé pour accentuer la gravitas du récit. Enfin, un twist vers la toute fin, bien qu’il ait comporté un indice un peu trop gros, me fait en partie pardonner celle-ci (on va en reparler).

Un potentiel seulement effleuré*

* Gaëlle, Stupeflip (2011)

On pourrait se dire du coup qu’au fond Boxap 13-07 est un mauvais livre, mais une bonne dystopie : quelque chose de pertinent, avec quelques fulgurances comme cette scène écœurante de la pouponnière qui se conclut par un charnier à ciel ouvert, quelque chose qui interroge les lecteurs de son temps tout en gardant une part, même minime, qui pourrait interpeller celui dans 50 ans. Seulement, les choses sont loin d’être aussi simples : et je suis désolé, mais même en temps que pure dystopie, Boxap est très, très incomplet.

Comment dire ? La tranche d’âge Young Adult ne justifie pas selon moi une interprétation simpliste de notre monde. Certes, l’URSS était effroyable, mais les américains l’ont diabolisé et sont allés au nom du bien semer partout la propagande du hamburger et foutre une pagaille monstre au Vietnam. Certes, l’Axe était un ensemble totalitaire dégueulasse, mais les Alliés n’ont pas combattu pour sauver les juifs et les tsiganes, mais bien pour défendre leurs patries et leurs intérêts financiers. Une structure politique ne fera jamais le bien de manière désintéressée ; je ne dis pas qu’elle en est incapable, je dis qu’elle demandera forcément un retour sur investissement. Un système alternatif s’opposant à un système totalitaire / dystopique n’est pas forcément un système tout blanc, et même s’il s’agit d’une utopie, il faut creuser un peu.

Parce que une fois passé le petit charme altermondialiste qui fait ronronner le zadiste qui dort en moi, on se rend compte que ce village est idéalisé à l’excès, au point que ça m’a franchement fait penser à celui des Schtroumpfs. Et une les modes de vie alternatifs sont sans doute l’avenir d’une société au bord de la catastrophe, mais méritent eux aussi d’être remise en question. Vous savez ce qui me frappe, quand j’entre dans une Biocoop ? Ce sont toujours les mêmes gens qui y vont, ceux pas vraiment dans le système, qui recherchent un changement de vie sans savoir où le trouver voire juste leur bien-être individuel, et n’hésitent pas à prendre à la caisse un magazine leur vendant les bienfaits d’une culture chamanico-New Age et des cheminées naturelles thermo-cosmiques (sic). Qu’est-ce qui me dit qu’il n’y aurait pas dans ce genre de communautés des dérives sectaires qui seraient tout autant sinon plus importantes à disséquer ?

Mais on reste sur un approche lisse et ultra-moralisatrice : « Nous les humains avons été de gros méchants parce que nous avons fait du mal à la planète / méprisé les gens dans la misère / pas voté pour Jean Lassalle… » Et je le rappelle : le but d’une dystopie est pour moi de déranger, pas de conforter. Ce qui malgré les micro-claques que certains trouveront ici ne se fait pas juste à coups de trucs trashes, mais bien en démontrant par A+B que tel élément qu’on croyait tout à fait normal dans notre société est en train de foutre le dawa. La lenteur inutile du livre (car les personnages ne font qu’aller et venir une majeure partie du récit sans grande répercussion sur le reste) ne fait qu’alourdir davantage cette chape de pensées convenues derrière un vernis de brutalité, cette haine du transhumanisme et du libéralisme communément admise par les français et tout particulièrement nous les jeunes, sans jamais inciter à la révolte mais au contraire nous confortant dans nos opinions tandis que la société, elle, continue d’évoluer sans demander l’avis de personne…

C’est dans ce même souci de renouvellement de la dystopie qu’on en arrive à la seule raison pour laquelle j’ai accepté de lire ce livre : le thème de l’entreprise. Jusqu’où peut aller une personne dans une start-up si on la délivre de toute obligation concernant l’écologie, la morale ou les droits de l’Homme ? En-dehors de l’Afrique, j’entends.

On aurait peut-être trouvé là un thriller d’entreprise, dénonçant brillamment les grains de sable de la machine bien huilée du travail moderne ; sa déshumanisation, son harcèlement, ses inégalités, l’écrasement des plus faibles. Mais… non. Ce thème reste en retrait, et on nous explique dès le chapitre 1 que l’ascension avait déjà bien débuté. Et quand bien même la vie chez les cadres n’est pas rigolote, ce n’est jamais lié directement au monde du travail…

Bref, vous voyez, en temps que dystopie, je trouve que Boxap 13-07 ne tient pas la route. Mais même en temps qu’ouvrage de SF ! Mars est terraformée en deux-deux (et je suis très sceptique à l’idée de la relier en 16 jours seulement), il y a des planètes à une année-lumière (pour rappel, le système solaire est plus petit que ça si on ne compte pas le nuage de Oort, qui serait principalement constitué de comètes, et Alpha du Centaure, le système extrasolaire le plus proche, se situe à 4 a.l.) qu’on préfère aller mettre des cargos dessus avant même de coloniser la planète rouge, sachant qu’en plus ça n’a rien de rentable étant donné que c’est forcément tout gelé tout mort…

Reste à attendre la fin ; car c’est peut-être à ce moment-là qu’on va enfin envoyer une baffe au lecteur là où il s’y attend le moins. Mais non, ça ressemble aux fins clichées habituelles de la dystopie YA. Et si vous ne savez pas ce qu’est une fin clichée habituelle de la dystopie YA, je m’en vais vous l’expliquer par un quizz, en toute jovialité :

1. x héroïne désillusionnée :

a) continue malgré tout sa vie pourrie comme tout un chacun ;

b) lance un appel désespéré à la révolte qui ne trouvera aucun écho et lui vaudra certainement la peine de mort ;

c) découvre subrepticement une résistance cachée mais qui était là depuis le début et qui va sauver tout le monde.

2. Ladite résistance confie à l’héroïne :

a) un rôle mineur, étant donné que celle-ci vient tout juste d’intégrer leurs rangs.

b) une pilule rouge et une pilule bleue, pour tester sa fiabilité.

c) des nouvelles de la plus haute importance sans quoi tout s’effondrera.

3. Et tout se termine :

a) affreusement mal

b) extrêmement mal

c) horriblement mal

d) ignominieusement mal

e) TOUT LE MONDE S’EN SORT !

Je suis peut-être un peu cruel, mais très franchement, il s’agit peut-être du truc qui m’insupporte au plus haut point. De toute façon, vous savez quoi ? C’est la dernière fois que je me force à lire jusqu’au bout un livre qui ne me plaît pas. À part peut-être Les Enfants de la Terre, car il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Je ne garde pas de rancœur envers ce bouquin, juste un soupir agacé face à ce qui me semble le pire dans tout le roman de gare. J’ai essayé de garder un regard objectif tout le long et d’éviter de me montrer méchant sachant qu’il est arrivé que des auteurs lisent mon travail, mais si dire ce qui ne va pas dans un livre où il n’y a quasiment rien à sauver est une tâche utile pour savoir ce qu’il ne faut pas faire, c’est une tâche ingrate car on s’échine à déterminer ce que l’on déteste tout en essayant de ne pas pondre derrière une critique trop acide qui ne serait qu’un clash méchant et sans argumentation. Dernière fois que je descends un bouquin en flammes ! Et tant pis pour la critique !

Conclusion*

* Cache le khaliss, Koba LaD (2018)

Boxap 13-07 est pour moi un échec à tous les niveaux : là où les dystopies de l’âge d’or atteignaient une quasi-universalité en reprenant ce qui faisait l’essence même d’un système ne permettant pas l’épanouissement de ses individus, lui se contente de recycler les dérives potentielles des grandes firmes d’aujourd’hui en les exacerbant sans subtilité ; là où Phobos parvenait au moins à faire un bon divertissement Young Adult car imprévisible et avec des personnages pour la plupart attachants, lui nous sert quelques coquilles vides sans saveurs dont nous suivons les non-pérégrinations bien, bien trop longtemps. En temps que pur objet littéraire, la pauvreté stylistique est énorme, et même si les Furtifs sont la catastrophe annoncée par la moitié des spécialistes du genre, je suis prêt à parier qu’il y a bien plus à sauver côté utopies alternatives. Alors oui, il y a de beaux moments, oui l’idée de départ était noble, mais à se contenter d’œuvres littérairement aussi peu travaillées, on se prive de trop d’atouts qui en feraient une lecture apportant à chacun, adultes comme jeunes adultes. On peut toujours lui trouver une pertinence vis-à-vis de son époque, seulement tout ceci me rappelle une pique cruelle mais terriblement juste que L’Obs avait lancée à Laetitia Colombani : « La mauvaise littérature est souvent basée sur de bonnes intentions. Or, ici, elles sont excellentes. »

Reste à espérer que le duo Amalia Atanasio saura retirer les bonnes idées de ce premier roman pour les injecter dans des romans plus matures. En attendant, je ne peux que vous conseiller de faire l’impasse sur celui-ci, tant de meilleures choses étant à découvrir dans la SF actuelle et l’ultime épisode de l’inspecteur Roger étant enfin disponible sur vos écrans. Après, je dis ça, c’est pour votre culture…

Épisode 3.jpeg

PS : Krita avait déjà massacré la qualité de mes planches en la compressant, maintenant c’est WordPress qui rend certains passages illisibles. Voici lien une version un peu moins floue de la première case…

Capture d’écran 2019-09-22 à 08.41.56.png

On grogne aussi chez : Célinedanaé, …

22 commentaires sur « « Boxap 13-07 » : Le problème des dystopies actuelles »

    1. Outch ! Tu as lu, toi aussi ?
      Black Mirror a au moins le mérite de comprendre que les dystopies ne se résolvent pas d’un tournemain. J’en ai vu qu’un bout pour l’instant, mais pour moi comparer ce livre à cette série, c’est limite comparer *Le Seigneur des Anneaux* à *Fortnite Battle Royale*.

      Aimé par 1 personne

      1. C’est pas moi qui compare les 2, c’est le quatrième de couverture.La série est très bien, moins vers la fin mais de bon niveau. Il y a un épisode de la saison 1 qui est exactement pareil pour pas mal de choses et donc ils ont pompé dessus sans rien ajouter de bien.

        Aimé par 1 personne

    1. Plus le comparatif est bon, plus l’œuvre vantée est mauvaise… Un jour on adoubera *Iznogoud et les femmes* comme la suite directe des 1001 nuits avec le comble de la sensualité digne de *Kingdom of Heaven*, ou *Les chevaliers d’Émeraude* comme la saga qui a dépassé Tolkien avec la complexité de Martin… Mieux vaut sans doute en rire !

      Aimé par 1 personne

  1. Je dois le lire aussi pour Babélio et ta chronique ainsi que celle de Célindanaé me dépriment 😉 Par contre ton article est super intéressant à lire et je suis tout à fait d’accord avec ce que tu expliques concernant l’intemporalité des « vieilles » dystopies et l’édulcoration à outrance des dystopies à destination de la jeunesse.

    Aimé par 1 personne

      1. J’ai commencé et j’avoue que j’ai déjà beaucoup de mal ! :s (surtout avec la manie de l’auteur de mettre des * partout pour nous renvoyer au glossaire pour des mots hyper simples à comprendre…)

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