C’est la guerre ! La guerre contre les Extros, la guerre de Sol Weintraub contre Dieu qui exige de lui qu’il sacrifie son enfant, la guerre des humains contre le gritche et la mystérieuse entité informatique qui l’envoie depuis le futur (il y a intérêt à y avoir une fonderie dans les environs) ; mais, chers scribouminus, c’est surtout la guerre, que dis-je ? le combat sans espoir d’un homme désespéré face à sa PàL. Rien à faire, comme chaque année, j’ai pensé que je gérerai, alors que pas du tout. C’était pourtant pas compliqué, non ?! Douze livres ! On avait promis la critique seulement de douze livres pour cette année ! Un livre, un mois, plus le mois dystopies, mais ça fait rien, on en rattrape deux le mois suivant. Mais rien à faire, il y a eu le surmenage de juin, puis le besoin d’avancer plus loin dans mes projets d’écrivains et ceux de Zipline (mais qu’est-ce donc que Zipline ?! vous le saurez la semaine prochaine), plus ce merveilleux abonnement dont je voulais absolument continuer de profiter à la médiathèque de Tarentaize… Enfin bref, j’ai le feu aux fesses pour terminer le planning de lecture que je comptais boucler avant la fin de l’année, et comme si ça ne suffisait pas, vient s’ajouter à ça un deuxième objectif pour cette fin d’année : liquider ma Pile à Voir sur Netflix afin de changer d’abonnement et me tourner vers des alternatives indés. Enfin, il faut bien commencer par quelque chose… Alors, commençons par La chute d’Hypérion.

La chute d’Hypérion est donc la suite directe d’Hypérion, où les six pèlerins (plus le septième, Het Masteen, mais celui-là, on l’aime pas) s’apprêtent à rencontrer le gritche tandis que la guerre contre les extros a été déclarée. La présidente Meina Gladstone a décidé d’en découdre avec ces mystérieux aliens apparemment issus de l’espèce humaine s’étant aventurée par-delà les Confins. Bien entendu, rien ne va se passer comme prévu (sinon, quel intérêt d’écrire un roman ? 😛 ) : les pèlerins décident de se séparer tandis que les extros sont bien plus énervés qu’ils ne le laissaient penser. À moins qu’il ne s’agisse pas des extros mais de quelque chose qui se fait passer pour eux ? Pendant ce temps, un mystérieux cybride qui dit s’appeler John Keats s’invite parmi les intrigues des puissants et nous narre ses étranges aventures…

Vous l’aurez compris, malgré ses 700 pages, La chute d’Hypérion est un ouvrage extrêmement dense, parfois même trop pour son propre bien. On lui a souvent reproché de ne pas être une suite à la hauteur, malgré qu’il réunisse tous les éléments qui faisaient le génie de son précédesseur : un univers immense et baroque, cataloguant et innovant dans tous les tropes de la SF, avec des protagonistes pleins de mordant, un ennemi imprévisible et quasi-invincible, de la poésie aussi bien dans ses tableaux grandioses que dans les références convoquées… Et on peut le comprendre : tout au long du livre, Dan Simmons rajoute sans cesse de nouveaux éléments, personnages, lieux, factions ou mystères, au point qu’il faut s’accrocher pour ne pas perdre le fil ; ce n’est qu’au dernier quart qu’on commence à avoir des réponses. Et pas toutes : le gritche reste toujours aussi incompréhensible, notamment dans son attitude face au père Duré. On espère qu’Endymion et L’éveil d’Endymion viendront boucher les trous ; pour l’heure, une impression de brouillon se dégage encore de certains arcs narratifs (il y a notamment une scène assez cringe « ah oui en fait c’était un viol mais pas vraiment »).

Dit comme ça, on pourrait croire qu’il s’agit d’une lecture pénible et décevante ; sauf que 1/ malgré qu’on y comprenne rien, Simmons parvient à mener une intrigue tambour battant, grâce aux personnages, à la fluidité du style, mais surtout à 2/ l’immensité de ce qui nous est présenté. Du sense of wonder, vous allez en avoir à la louche ! Une planète-forêt, des mondes qui s’embrasent, des humains mi-animaux, une bombe dont la portée s’étend sur des années-lumières, j’en passe et des meilleures… La palme revient quand même à Ummon, une IA ressemblant à un océan multicolore (un binary ocean, comme le chanterait MindSpring Memories), et qui récite des koans avec une ponctuation expérimentale dont ne rêverait même pas Damasio dans ses pires cauchemars.

Dan Simmons continue d’étendre son univers exceptionnel et savant, avec des scènes spectaculaires et des décors à couper le souffle. En SFFF, je ne connais aucun auteur capable de se mesurer à lui pour décrire l’ivresse de la création artistique chez ses personnages, même si quelques-uns de nos auteurs français se montrent doués dans l’exercice (dont notamment Romain Delplancq) ; mais de manière générale, l’auteur soigne le sentiment de chaque personnage et ce avec un style flamboyant.

Le père Hoyt n’a pas fini de s’en voir ; mais ses souffrances et le mal qui le rongent vont prendre un tournant franchement inattendu. L’occasion pour l’auteur d’explorer son rapport tourmenté mais érudit à la foi, tout comme il le fera aussi avec Sol par le biais d’une théologie très peu conventionnelle. Du blasphème ? Pourtant, non : car reste toujours quelque part l’idée qu’il pourrait y avoir un Dieu bienveillant…

Kassad poursuit son idéal guerrier de manière particulièrement homérique. Brawne quant à elle poursuit sa recherche du pourquoi du comment autour de son amour avec Keats. Le consul reste cette fois un peu en retrait, ce qui est dommage : ce personnage sensible mais déterminé à trahir restera distant de nous, entre autres parce que nous savons toujours aussi peu de choses sur lui…

Enfin, Silenus est de retour, plus grossier que jamais ; mais sa vulgarité à outrance le rend comique jusque dans les scènes de haute tension. Il va notamment prendre conscience de l’ampleur de son pacte faustien ; un ami m’a fait remarquer que le gritche possédait une dimension lovecraftienne, et ça n’a jamais été aussi vrai que maintenant.

Le diptyque Hypérion s’achève donc. Il n’aura pas seulement été un univers riche et rempli de sense of wonder, ni une plume vive et romantique dans le sens le plus hugolien du terme, ni une variante originale du Décaméron (des histoires reliées par une plus grande MAIS qui trouvent toutes une résolution dans celle-ci), ni même une compilation de références érudites ; non, ses principaux atouts sont et resteront ses personnages et ses intrigues. Duré subit une horreur dépassant l’entendement et pourtant s’accroche à sa foi ; Kassad vit des péripéties un peu moins catholiques mais qui poussent l’intensité émotionnelle à une puissance rarement égalée ; Silenus nous fait réfléchir sur jusqu’où irions-nous au nom de l’idéal artistique ; Sol Weintraub est profondément tragique et émouvant en ceci qu’il cherche une existence de simplicité et d’amour quand bien même cela l’obligerait à s’opposer à Dieu, et rappelle par bien des aspects le livre de Job ; Brawne Lamia vit une romance étrange et dépaysante tout en restant un personnage fort en gueule ; le consul, enfin, est le témoin élégiaque mais certainement pas inactif des méfaits de la néocolonisation et du tourisme sur un plan aussi bien environnemental qu’humain.

Alors tout n’est pas parfait, mais c’est bougrement enthousiasmant. Du moins pour les grands barrés baroquo-romantico-artnouvo-psychédélistes comme moi. Il me tarde donc de lire Endymion, en espérant juste cette fois avoir affaire à un récit un peu moins tarabiscoté. Enfin, dans tous les cas, c’est bon pour ma culture…

IA d’la joie aussi chez : Lutin82 (première moitié), Herbefol, …

3 commentaires sur « « La chute d’Hypérion » : Son of a gritche »

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