Ça fait un bon moment que l’ignare qui tient ce blog aurait dû faire un article sur Thomas Day. Honte à lui, il devrait se pencher sur l’homme qui s’est avéré un si bon éditeur, d’autant plus qu’il a de grands atouts pour être considéré comme l’un des plus grands auteurs d’Imaginaire français. Mais qu’est-ce qu’on attend pour lui sonner les cloches ?

Mais la faute est réparée puisque vous avez ce magnifique article sous vos yeux ébaubis. Thomas Day, donc. Quelqu’un qui s’inspire des légendes du monde entier pour en faire des fresques de fantasy pyrotechnique, marquées par un rapport cru à la violence, dont découlent souvent des thématiques philosophiques ou sociales. Un auteur que j’ai plus que délaissé quand chacun de ses livres, à quelques exceptions près, mettrait l’eau à la bouche de n’importe quel amateur de SFFF adulte. Alors quand il s’associe à un dessinateur épris talentueux comme Olivier Ledroit, le tout préfacé par le folkloriste « elficologue » Pierre Dubois, que dire sinon : Combo gagnant ?

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Wika est donc une série de bandes dessinées scénarisée par nos deux lurons et dessinée uniquement par le second, à ceci près que suite aux remaniements de scénario qui nous ont fait passer à la trappe un quatrième tome, c’est Ledroit en solitaire qui se charge du troisième et dernier volume. Dans Wika et la fureur d’Obéron, nous découvrons donc le monde de Pan, et son royaume des fées de la reine Titania assiégé par le cruel roi des elfes et technocrate Obéron. Wika, la jeune héritière, est en exil sans rien savoir de son passé, qu’elle découvre grâce à trois étranges marraines dans Wika et les Fées Noires. Enfin, dans Wika et la gloire de Pan, nous pouvons voir notre héroïne reconquérir son royaume.

Confrontation de la magie et de la modernité, avènement d’un(e) bon(ne) souverain(e) à la place d’un monarque illégitime et donc forcément mauvais comme la gale, fées, elfes et nains, rien que du très classique, me rétorquez-vous. Sauf qu’à la dimension d’une fairytale fantasy déjà très baroque sur le plan esthétique, vient s’ajouter une technologie non pas médiévale, mais… steampunk. Comment faire tenir le tout de façon harmonieuse ? Mais Olivier Ledroit détient l’ingrédient magique : l’Art Nouveau !

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C’est ainsi que nous découvrons des vaisseaux à vapeur totalement fantasmés, mêlant le bois à leur acier et surmontés de voiles en forme d’ailes de papillons, des palais féériques tout de verreries et de flèches élancées rappelant aussi bien la Renaissance que des constructions bien plus modernes, des créatures fantastiques au corps se mêlant à des engrenages comme des cyborgs de temps anciens. Ici, la moindre case est somptueuse ; et ce jusque dans une bataille finale vertigineuse, s’étendant sur plusieurs doubles, voire quadruple, pages, plus que jamais soucieuse du moindre détail dans des plans d’ensemble démesurés. Le dessin est irréprochable, en-dehors du fait qu’on pourra peut-être s’agacer de quelques poitrines… un brin plantureuses.

Sur le plan du scénario, on aura malgré tout quelques regrets. L’absence de magicbuilding n’est pas si gênante pour un univers avant tout porté par ses prouesses visuelles ; en revanche, cela donne plusieurs deus ex machina qui font que les gentils ne meurent jamais. De même, les Fées noires, sans doute les personnages les plus ambigus avec leur grand-mère Megg, ne confrontent jamais Wika à des choix difficiles, quand bien même elles sont toutes trois motivées par la vengeance et la refondation de leur royaume mystérieux, tandis que notre jeune héroïne cherche à devenir une reine noble ; on passe à côté d’un potentiel scénaristique qui aurait pu donner naissance à plusieurs autres tomes.

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Mais du reste, si le travail est classique, il est bien loin d’être mal fait. Personne n’est véritablement manichéen : ni Obéron le méchant de l’histoire, pourtant tourmenté jusque dans sa propre chair ; ni les Fées Noires, œuvrant pour le bien avec des méthodes… peu canoniques (surtout Gwynette) ; ni Wotan, le vieux roi sage ayant l’idée idiote de conquérir le monde entier par la guerre pour faire régner la paix ; ni les Sept Loups, représentant les sept péchés capitaux, et dont pourtant au moins un aspire à devenir meilleur. Seule peut-être Wika, qui a la lourde tâche d’être l’héroïne, ne se compromet jamais.

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L’histoire de ce monarque ivre de pouvoir permet également d’autres degrés de lecture. Celui écologique et social est le plus évident, et se trouvait déjà chez Tolkien ; mais les héros que nous suivons n’ont pas peur d’utiliser eux aussi la technologie, et ne la considèrent pas nécessairement comme mauvaise ou à éviter (un peu comme un autre grand monsieur du dessin, tiens). De même, nous pourrions y voir une métaphore de la masculinité toxique : Obéron brise littéralement Titania qui s’est refusée à lui, et construit à partir d’elle une autre femme, la Reine Blanche, qui lui est dévouée. Mais enfermé dans l’armure qui le rend invincible, il se fait pourtant ronger de l’intérieur, comme si la culpabilité venait se manifester de manière physique. Alors bien sûr tout n’est sans doute pas parfait pour un militant entre ces pages (le premier amant de Wika l’aborde un peu en mode « Eh, mâmoizelle ! »), mais en matière de contes, nous sommes finalement bien plus loin des frères Grimm et de leur embarrassante Belle au bois dormant que de Madeleine de Scudéry et ses sympathiques bêtes apprenant la gentillesse, à l’image du maître d’armes Haggis.

Wika forme une trilogie incroyable. Nous avons là un univers féérique et merveilleux qui ne sombre jamais dans le gnan-gnan, grâce à son audace visuelle, sa démesure et ses personnages tourmentés. On y trouve un nombre de références hallucinant au merveilleux européen allant du maniérisme au gothique (vous aurez déjà deviné celles faites au Songe d’une nuit d’été), des créatures fabuleuses dans tous les sens du terme qu’elles soient de chair comme d’acier, et un amour du rétrofuturisme sublimant machines comme bâtiments. Une telle saga donne envie de se remettre au boulot et de forger des univers plus magnifiques les uns que les autres. Il faut absolument que je me remette à mes écrits, pour moi aussi offrir de nouvelles munitions à votre culture…

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On loue ce travail Titanesque aussi chez : Apophis (tome 1), Célindanaé (tome 1), Elbakin (un peu moins — tome 1), …

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