Je n’avais pas prévu de la voir initialement. Arcane, série adaptée de League of Legends, jeu vidéo pour vrais g4m3rz alors que j’arrive tout juste à battre mon frère à Super Mario ? Alors que les produits dérivés d’une franchise à succès sont presque toujours un simple gigantesque caca de zizi faisant l’éloge de l’œuvre originelle ? Et puis j’ai vu qu’on en disait du bien sur le Dernier Discord avant la fin du monde. Et aussi chez Usul. Enfin quand FeydRautha, vieux briscard de la hard-SF, s’est mis à son tour à faire l’éloge d’une fantasy Young Adult, je me suis dit : OK, c’est pas possible, je suis en train de passer à côté d’un truc.

Alors ? Suis-je devenu un fier Sardoche assoiffé du dégommage de mes ennemis twitchiens ? Pas tout à fait, mais il s’agit effectivement d’un must-have de la fantasy actuelle ; et cocoricouille ! c’est fait par un studio français ! Arcane brasse un nombre important de sous-genres souvent récents, fantasy criminelle, politique, clockpunk, arcanepunk, le tout avec un scénario et une réalisation calibrés pour satisfaire à la fois les intellectuels et les amateurs d’action. Après avoir fait ruminer un peu le tout dans ma cervelle, j’en suis venu à la conclusion qu’il s’agissait d’une magnifique claque cérébrale et visuelle, et peut-être une des meilleures séries que je verrai cette année.

Mangez-moi cette beauté dans la tronche, bande de sacripants !
Mangez-moi cette beauté dans la tronche, bande de sacripants !

Direction donc la cité de Piltover, baignant dans une Renaissance « à dirigeables » comme on nous y a habitués depuis quelques années déjà… jusqu’à ce qu’on tombe sur ses bas-fonds, Zaun, bien plus inspirés par le cyberpunk, ce qui est bien plus démesuré et surprenant. Chez les riches, un jeune inventeur s’apprête à faire une découverte qui risque de révolutionner le monde : apprivoiser la magie (et non pas l’électricité, qui existe déjà et dont on fait un usage restreint ; ce qui n’est pas franchement raccord avec l’époque dont la série s’inspire, peut-être le seul point noir de la série). Chez les pauvres, Vander tente d’élever Vi et Powder, ses deux filles d’adoption dans un milieu rongé par la pauvreté, ces dernières n’hésitant pas elles non plus à multiplier les (pas tout à fait) petits larcins. Mais derrière ses allures de tavernier bienveillant, Vander n’a pas toujours été un vieil ours (inculte ?) paisible ; il a en effet mené une révolte sanglante avec son ami Silco avant de rentrer dans les rangs et tenter de maintenir une paix plus fragile que jamais. Silco, lui, n’a jamais abandonné. Et il n’est pas du genre à pardonner…

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On a beaucoup parlé d’Arcane comme d’une série sur la lutte des classes (ce qui est à saluer de la part d’aussi gros capitalistes que Netflix, habitués à se faire progressistes mais certainement pas sur le plan de l’économie, d’avoir accepté de produire ça). Bien sûr, la série n’appelle pas non plus à la révolution, mais pas forcément non plus à un réformisme où l’on tenterait de mettre tout le monde d’accord comme on peut. Serait-elle hésitante, tiède ? Que nenni, la violence des entreprises et de l’État ne sont en rien euphémisées, avec une police n’hésitant pas à noyer l’opposition dans le sang ou des dirigeants totalement déconnectés de la réalité que vit leur peuple au quotidien. L’absence totale de manichéisme est à saluer : les chefs ne sont pas spécialement imbus de pouvoir, mais n’en restent pas moins impuissants à résoudre les crises ; Vander est un bon père aussi bien pour ses filles que pour l’ensemble des quartiers qu’il gouverne implicitement, mais il n’est qu’un agent du système ; Silco, quant à lui, possède un désir de révolte légitime et peut même se montrer aimant… mais sa rage et son pragmatisme en font un mélange cauchemardesque de Zytek et de méchant de James Bond !

Arcane

Et dites-vous que vous allez suivre une bonne dizaine de personnages du même calibre pendant six heures : Vi et son caractère de jeune leadeuse impétueuse mais confrontée à de lourdes responsabilités, Powder et son enfance qui s’annonce pour le moins tourmentée, le sympathique professeur Heimerdinger et son amusant chien cornu… D’ailleurs, les personnages ont plutôt intérêt à être intéressants s’ils ne veulent pas mourir d’une façon que ne renierait pas un certain auteur barbu. Parce que oui : à partir de l’épisode 3, les choses prennent une tournure beaucoup plus sombre et adulte… et mieux vaut ne pas vous en dire plus !

Alors expliquons simplement qu’il s’agit d’une série coup-de-poing dans la grande tradition des Salauds Gentilshommes : s’il y a moins de twists que chez Scott Lynch, en revanche les retournements de situation y sont tout aussi sinon plus fréquents. Le tout épouse un ton résolument pessimiste, mais pas désespéré ; car si l’être humain peut visiblement s’améliorer, il suffit parfois d’une seule personne et des erreurs d’un peu tout le monde pour faire replonger la société dans le chaos…

À cela il faut encore ajouter l’aspect visuel. Les couleurs pops, la sublimation de l’action par un montage rapide mais toujours lisible, le gigantisme des décors en font peut-être le plus magnifique dessin animé réalisé depuis Spider-Man into the Spiderverse. Là où le cinéma d’animation étasunien nous avait habitué à une image de synthèse ultra-lisse et pas si éloignée de l’école Marcinelle (aussi bien de la part de Pixar que de Dreamworks), le style de Fortiche Productions est davantage anguleux, taillé au couteau : il en émane un caractère bien plus novateur, bien plus mature, et bien plus assuré.

Comment finir sans toucher un mot également des innombrables influences ? On s’amuse à trouver des références de partout, venant aussi bien de Frankenstein que d’Alfons Mucha, sans parler des inspirations allant du punk rock au vaudou, en passant par le hip-hop et l’opéra. Derrière la friandise pour geek se cache une érudition brillante, tant par le fait qu’elle est digeste que par sa florissance (oui, ce mot existe, je viens de l’inventer).

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Arcane est une série fabuleuse. Par ses réflexions sur comment améliorer la Cité, son action débridée mais désillusionnée, ses personnages attachants et son scénario vif et impitoyable, elle montre que la SFFF et la pop-culture ont encore infiniment à apporter à l’art comme aux citoyens. Sans doute l’aspect magicbuilding aurait-il pu être un peu plus approfondi ou éclairci, mais il n’y a rien de honteux, d’autant plus que la magie se décline en différents artefacts pour le moins surprenants. Jamais moralisatrice, toujours fine et rythmée, son unique saison se suffit à elle-même même si une deuxième sortira très probablement un jour. J’espère bien la voir, même si j’aurai alors résilié mon abonnement Netflix depuis longtemps (les raisons : hop). Bah, je squatterai un copain ; ça me fera passer un excellent second binge-watching. Et puis bon, c’est pour ma culture…

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On passe ses journées sous le sigil du N rouge aussi chez : FeydRautha, Nicolas Winter (attention spoilers), Stéphane Gallay, …

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