J’ai franchement hésité à écrire cet article. Je ne trouvais rien de spécial à développer, et ce livre m’a beaucoup moins emballé que le reste de la blogosphère. Pourtant, Dieu sait que ça fait un bon bout de temps que j’aurais dû parler d’Ursula Le Guin sur ce blog, pour sa contribution à la SF avec le cycle de l’Ekumen comme à la fantasy avec celui de Terremer. Et le dieu des articles à livrer a décidé qu’il y aurait encore un samedi cette semaine, c’est pourquoi me voici obligé pieds et poings liés de produire votre pitance hebdomadaire. Voici donc un recueil de 17 nouvelles écrites par la dame d’adamantium, avec en rouge celles appartenant à l’Ekumen, en bleu celles de Terremer, et en vert celles indépendantes.

Le Collier de Semlé

Une noble d’une famille en déclin tente de retrouver le collier d’un de ses ancêtres. Au premier abord, on dirait une fantasy tolkienienne qui remplace simplement quelques noms par d’autres (par exemple, les nains par les Gdemiar). Sauf que le premier groupement de paragraphes nous a prévenus : il s’agit en fait d’une planète abritant différents peuples humanoïdes, découverte par une vaste civilisation interstellaire. Ce qui n’est pas sans conséquence : ici pourtant, pas de choc des cultures à la Elder Race, mais plutôt les problèmes du voyage interstellaire qui apparaissent à l’héroïne comme un lourd prix à payer… Les deux degrés de lecture, aussi bien celui du space opera que du conte merveilleux, s’imbriquent parfaitement d’un bout à l’autre du récit, et le style si poétique de l’auteure nous ferait presque oublier son formidable travail sur l’implicite : un bon texte, à la chute amère mais prévisible.

Avril à Paris

Par un procédé magique de voyage dans le temps, deux savants esseulés se rencontrent à Paris durant différentes époques de son histoire. Certes, il s’agit d’une belle histoire d’amitié, mais elle ne possède ni antagoniste, ni véritable problématique, ce qui en fait un récit, sans être mauvais, d’un intérêt franchement secondaire.

Les Maîtres

Dans une société obscurantiste que l’on devine post-apocalyptique, la science est jalousement gardée par les Maîtres, une sorte d’ordre religieux qui la maintient en état de stagnation. Les mathématiques ne sont pourtant pas sans intéresser certains de ses membres. Ursula Le Guin nous livre un texte sur l’obscurantisme sans chute, tristement linéaire, mais qui trouve bel et bien sa justesse et sa dureté dans cette absence de rebondissement. Il s’agit une fois de plus d’une bonne histoire, mais sans doute ce procédé n’est-il voué à fonctionner qu’une fois.

La Boîte d’ombre

Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas lu un de ces contes de fées tourmentés auxquels se livrent par moments les auteurs de fantasy. Ici, il s’agit d’un prince trop loyal bon pour rester éternellement bon qui va perdre son innocence face à une mystérieuse sorcière. Une fois encore, rien d’honteux, mais depuis Patrick Ness et Siobhan Dowd ont fait bien mieux dans le genre avec Quelques minutes après minuit ; j’avoue l’avoir également lue avec une attention par moments relâchée.

Le Mot de déliement

Un mage se retrouve prisonnier d’un autre, dans une prison dont il semble impossible de s’enfuir : le synopsis fleure bon La terre mourante, les péripéties y provoquent les mêmes prodiges. Pourtant, l’élément de résolution reste difficile à comprendre pour qui n’est pas habitué à arpenter Terremer. Assez bon texte ?

La Règle des noms

Taupin est un mage raté sans histoire. Il vit sur une petite île à la magie un peu foutraque, jusqu’au jour où un mystérieux arrivant risque de perturber l’ordre établi. Sans compter qu’il le cherche, ce qui est absurde. Car enfin, Taupin est un mage raté sans histoire…

Le début rappelle un peu les Annales du Disque-monde ; pourtant nous sommes en définitive sur un ton certes léger voire comique mais bien moins délirant et allant s’assombrissant. Le héros est attachant et la chute rebat superbement les cartes, ce qui en fait à mes yeux un très bon texte.

Le Roi de Nivôse

Sur la planète où se déroule la célèbre Main gauche de la Nuit, la souveraine veut abdiquer suite à un enlèvement. Ses conseillers tentent de l’en dissuader, mais elle est persuadée qu’il lui faut s’en aller pour sauver son trône. Mais n’est-ce pas refuser ses responsabilités, et faire courir alors à ses terres un plus grand risque encore ?

Ce terrible dilemme reste pourtant en retrait dans ce récit qui s’attache avant tout aux souffrances de son héroïne, avec un style qui n’est pas toujours clair. D’une part, on nous présente l’histoire comme un diaporama dont les images prennent vie, un parti pris qui aurait bien mieux trouvé sa place sur un support audiovisuel ; d’une autre, on tombe dans ce que d’aucuns dieux des ténèbres de la blogosphère nommeraient le « syndrome du Radch », à savoir ne pas masculiniser ou féminiser les noms comme il faut. Les femmes sont donc appelées « le roi », « le garde » ou « le conseiller » plutôt que « la reine », « la garde » ou « la conseillère », ce qui est particulièrement pénible pour le lecteur. Bref, il ne s’agit pas d’un texte m’ayant convaincu…

Voyage

Un homme vainc ses peurs grâce à une drogue aux propriétés extraordinaires. Une nouvelle au style trop abstrait pour réellement me convaincre.

Neuf existences

Des mineurs de l’espace doivent cohabiter avec dix individus clonés qui vivent dans une parfaite symbiose, presque télépathique. Quel rapport offrir à l’altérité ? D’abord incompréhensible voire jugée obscène, celle-ci finit par nous sembler aussi humaine que nous… mais par combien de drames faut-il passer auparavant ! Encore un bon texte.

Les Choses

Une religion annonce la fin du monde imminente et ses fanatiques entreprennent de le détruire pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’erreur sur la marchandise. Face au chaos qui déferle sur une contrée résignée, Lif, l’idiot du village, trimballe ses briques un peu partout. Le texte sur sa fin touche à nouveau à la dimension du conte, avec un côté poétique qui ne m’a pas déplu. Sans être inoubliable, il s’agit d’une lecture tout à fait agréable.

La Forêt de l’oubli

Deux personnes se retrouvent dans un univers parallèle sans véritable souvenir de qui elles sont, ni de ce qu’elles font dans cette maudite forêt. Mais bien vite, une troisième question se pose : Y’a-t-il une logique à ce fichu texte ? Rien n’est vraiment clair ou résolu, et l’on passe de dialogue décousu en dialogue décousu. Il y a là-dedans tout ce que je reproche à Voyage en démultiplié.

Plus vaste qu’un empire

Des membres d’une expédition tentent de s’entendre alors qu’ils découvrent une planète hostile. Mais l’est-elle vraiment, ou est-elle juste profondément… différente ? Au final, il s’agit peut-être bien une fois de plus de l’humain dont il faut se méfier. Un bon texte, mais face à sa conclusion légèrement en queue de poisson, on se dit qu’il aurait été bien plus intéressant de développer les personnages et l’ambiance sur tout un roman, avec un vrai final cette fois.

Étoiles des profondeurs

Autre nouvelle sur l’obscurantisme : un astronome voit son travail détruit par les autorités d’un monde ayant régressé à un stade médiéval et trouve refuge chez des mineurs. Un texte représentatif du recueil : beau, empreint de poésie, mais qui aurait mérité une véritable chute plutôt qu’une simple conclusion.

Le Champ de vision

Des astronautes reviennent d’une mission qui a altéré leurs sens, où ils ont été confrontés aux ruines d’une mystérieuse civilisation extraterrestre. Que s’est-il produit exactement ? La tension monte graduellement, jusqu’à une chute sombre et d’une ironie acerbe. Un bon texte, quoiqu’un peu long.

Le Chêne et la mort

Alors, si j’ai bien compris le pitch : les arbres nous suivent, ils avancent en même temps que nous, mais pour que nous ne nous en rendions pas compte, ils rétrécissent en même temps. L’idée est amusante, la poésie est là, mais on en arrive à un texte difficile à comprendre, à l’histoire simple voire inexistante, et somme toute assez mineur.

Ceux qui partent d’Omelas

Parmi les « utopies ambigües », Omelas est un classique dont il serait bête de se priver. Enfin un excellent texte, dont M. Phi vous parlera bien mieux que moi !

À la veille de la révolution

Alors que la fameuse planète des Dépossédés, roman culte de la SF sur l’anarchisme, s’apprête à devenir ce qu’elle est, la principale meneuse des révoltes est devenue une vieillarde perdue dans ses souvenirs. Confrontée à son rôle paradoxal de cheffe des sans-chefs, elle voit son monde et son corps qui lui échappent peu à peu. Lucide et mélancolique, encore un très bon texte.

Conclusion

Si Aux douze vents du monde ne m’a pas transcendé, il serait mensonger de dire qu’il ne s’agit pas d’un recueil très méritant. Il va vraiment falloir que je me penche en profondeur sur l’œuvre de l’autrice que je n’ai ma foi qu’effleurée durant ma courte vie d’écrivaillon. En attendant, je contemple une nouvelle fois la superbe couverture d’Aurélien Police. Et dire que certains trouvent qu’il ne se renouvelle pas… J’étais pas censé dire un dernier truc, déjà ? Ah oui : c’est pour votre culture.

Des critiques infiniment moins pétées ici : Lutin82, Nicolas Winter, FeydRautha (le recueil en général ; Ceux qui partent d’Omelas), …

Un commentaire sur « « Aux douze vents du Monde » : Attention, critique claquée au sol »

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