Voici venu le temps des rires et des chants, le film que tout le monde attendait est enfin sorti. J’hausse un sourcil depuis ma citadelle. Dune est un livre superbe, qu’il m’a fallu longtemps pour l’apprécier, mais ces longs efforts furent ô combien récompensés par une vision majestueuse du désert et le mythe puissant qu’il contient, peut-être malgré la volonté de son auteur. Je devrais donc en toute logique me réjouir qu’il soit adapté par Denis Villeneuve, mais les petits détails se sont accumulés pour faire disparaître en moi toute hype. Il y a eu toutes ces discussions avec ceux qui reprochaient à Villeneuve de n’être pas un si grand auteur (voire, puisqu’on parle de ver des sables, un Petit Faiseur) ; il y a eu cette bande-annonce qui ressemblait à un blockbuster lambda ; il y a eu aussi les petites phrases comme « ça va être un Star Wars pour adultes » dans lesquelles on croyait déceler ou bien un manque de références, ou bien une certaine condescendance. Mais bon, il faut bien que j’enfile mes claquettes-chaussettes, que j’aille au cinéma le plus proche, et que je déclenche si possible un petit djihad dans les commentaires, car après tout, c’est pour ma moula culture…

Avant de commencer, j’aimerais lever deux lieux communs que j’ai pu lire ici et là : Denis Villeneuve n’aurait pas fait le film de Herbert, mais uniquement créé sa propre version de l’œuvre. C’est un non-sens que de demander à un réalisateur de faire exactement la même chose que l’écrivain : ce n’est pas la même personne qui est aux manettes, ce n’est donc pas la même vision artistique. Et quand bien même ce serait possible, serait-ce seulement souhaitable ? On aurait une simple redite ; c’est pour ça qu’il est intéressant de faire des adaptations plutôt que des retranscriptions. Ensuite, on dit souvent des chefs-d’œuvre littéraires qu’ils sont inadaptables. En réalité, ils sont très souvent adaptés. Mais leurs adaptations sont rarement bonnes.

Cinquante nuances de gris*

* Gesaffelstein Poursuit (2013 — quel dommage que cet artiste soit lyonnais !)

Et effectivement, le film de Villeneuve a ses défauts. Qu’il tente le minimalisme pour adapter une épopée baroque, ça paraît un non-sens, mais soit : ça prend le spectateur à contre-courant, et ça peut donner au film un aspect plus méditatif, mystique, bref en raccord avec Dune. L’épure a toujours été son style et on ne peut pas lui en vouloir.

Pour moi, presque tous les problèmes visuels sont résumés dans la différence entre ces deux affiches. La première est celle du film que j’aurais aimé voir : des couleurs flamboyantes, l’impression que le cosmos se dresse autour de vous, un profond sentiment de solitude et d’émerveillement. La deuxième en revanche montre une image grisâtre et décolorée. Certes, le ciel sur Arrakis est plus sombre que sur les autres planètes ; mais il aurait sans doute été préférable de se rapprocher du saphir plutôt que ce morne gris-bleu.

La plupart des images vont ainsi être faites de couleurs particulièrement ternes, quitte à faire des scènes de nuit où l’on ne voit quasiment rien. Si dans Arrivals, le choix d’une palette peu chatoyante passait comme une lettre à la poste en raison des nombreux jeux sur le noir et le blanc, ici on aurait aimé retrouver les mille nuances colorées de Blade Runner 2049. Villeneuve explique en interview qu’il ne voulait pas donner une image du désert qui fasse nostalgique ou carte-postale, mais qu’il voulait le montrer aussi cru que possible ; c’est tout à fait louable de sa part, mais il ne faut pas pour autant s’interdire de travailler des teintes sous prétexte qu’elles seraient trop vives.

Et c’est ce qui va plomber certains instants spectaculaires du film comme ce plan où les sardaukars tombent d’une dizaine de mètres en atterrissant comme une plume. L’arrière-plan est flouté, on ne voit que quelques hommes, mais les teintes sont tellement proches les unes des autres que tout semble numérique, trop irréel : on n’y croit pas. On a l’impression de voir un bidouilleur d’images de synthèse modéliser des soldats sur je ne sais quel logiciel compliqué ; pas des personnages.

Il faut aussi pointer quelques autres faiblesses au niveau mise en scène : la plupart des costumes sont sans grande originalité (je ne ferai pas de procès des distilles, fidèles à la vision que tout le monde en avait), les décors sont bien moins somptueux que le film de Lynch, et surtout les très nombreuses scènes du roman s’enchaînent toutes sur le même rythme relativement lent, action comme dialogues. Si bien que j’ai fini par regarder ma montre ; on n’en était même pas à la moitié du film.

Et pourtant…*

* Juno Reactor Feel the Universe (1995 — écoutez et réécoutez ce groupe !)

Mais pour autant, je ne vais pas cracher dans la soupe. En effet, le film est émaillé de trouvailles visuelles qui font plaisir à voir. Il y a les engins insectoïdes : l’apparition des moissonneuses m’a fait bondir de mon fauteuil au début du film, et la scène du chasseur-tueur est excellente de ce point de vue (je me l’étais toujours imaginé comme un petit bitonio flottant). Certains vaisseaux filmés dans la pénombre de l’espace ressemblent à des gueules, d’autres à des rochers flottants, d’autres à des anges, et le fait d’épurer leurs formes ne fait renforcer l’impact quand on découvre leur gigantisme. Ça vient peut-être aussi du fait que je suis un homme simple : je vois des travellings montrant des cailloux dans l’espace, ça me rappelle une magnifique scène de désert dans le Baraka de Ron Fricke.

Villeneuve va aussi s’attacher à respecter les personnages de Herbert. Paul est un jeune homme conscient de ses capacités physiques et intellectuelles, froid mais sensible et traversé de doutes. Jessica est une mère sévère et aimante, Leto un monarque noble et tragique. La très belle Chani apparaît le plus souvent dans les rêves de Paul, filmée avec une lumière dorée pour le coup magnifique. Le baron Harkonnen se déploie toujours sur ses suspenseurs, avec un grotesque qui, s’il était proche chez Lynch de la farce horrifique, atteint ici presque une dimension religieuse ; le camarade FeydRautha a d’ailleurs très justement souligné sur Twitter que son apparence quand il se soulève préfigure un certain point du cycle quelques tomes plus loin…

Au final, il n’y a guère que quelques couacs de casting : Stilgar est assez rigide, mais c’est surtout l’absence de cicatrice de Gurney Halleck qui m’a interpellé. Il a servi chez les Harkonnen, il devrait être marqué au plus profond de sa chair ; un peu d’inhumanité dans ce monde de gentils !

Côté intrigue, le réalisateur arrive à ne pas perdre son public. La complexité du roman est rendue tout en étant allégée de ses détails alambiqués, et ce sans multiplier la voix off et les dialogues explicatifs. On suit tout aisément quand bien même les intrigues se multiplient et qu’on ne connaît rien au roman. Dans ce domaine, le livre est une excellente porte d’entrée au reste du Dunivers.

Enfin, côté musique, frappez-moi, fouettez-moi, mettez-moi au piquet avec un bonnet d’âne, il n’y a rien à faire : j’adore Hans Zimmer. Certains trouvent ses compositions trop bruyantes, saturées et minimalistes, j’apprécie quant à moi sa recherche de la vibration profonde, puissante, qui prend aux tripes. Ici, il nous offre une bande-son puissamment mystique, remplie de percussions, de chœurs masculins et féminins, de didgeridoos, de distorsions bizarres, et il parvient même à caler une cornemuse comme si de rien n’était. En découle un mélange syncrétique de toutes les traditions du monde, plus bien sûr la musique électronique ; ce n’est peut-être pas la bande-son qu’on rêvait pour Avatar, mais c’est pour moi une BO amplement adaptée au grandiose d’œuvres comme Dune.

Une épopée toujours d’actualité

La salle du Méliès était presque pleine (ce qui est malheureusement un oxymore), et l’ambiance franchement bonne. Une femme à côté de moi rigolait doucement, allez savoir pourquoi ; les gens avaient l’air un peu fatigués de la séance, mais globalement heureux. Dune plaît visiblement au public vu les chiffres, après que Villeneuve ait enchaîné les flops au box-office ; il faut croire que le roman de Herbert marque toujours puissamment les esprits.

Dune en effet, par-delà les problématiques écologiques, philosophiques et religieuses, c’est avant tout l’ouverture à l’Autre. Une culture inspirée du monde arabe, rude, austère même, mais pleine de droiture et d’entraide. Villeneuve a eu le bon goût de ne pas dire explicitement que Paul va se retrouver à la tête d’un Jihad, sans passer pour autant cette ambiguïté sous le tapis. Voir que les français ne regardent pas que des comédies racistes, mais peuvent aussi encore massivement adhérer à un film profondément dépaysant, a quelque chose de rassurant.

Alors il y aura toujours deux-trois personnes pour râler sur le fait que Kynes soit joué par une femme, ou que Paul Atréides serait trop efféminé… Pfff… Pendant que vous y êtes, dites aussi que les fremen sont pas assez républicains…

Conclusion

Sans raffoler de la nouvelle adaptation de Dune, j’ai passé une séance agréable. Il manque juste un peu de vie, ce supplément d’âme que je ne trouve guère que dans les adorables muad’dibs qu’on croise un peu partout. J’attends de voir la partie 2 de ce film avec une certaine curiosité, car après tout c’est pour ma culture…

Éric Zemmour se ronge les ongles aussi chez : FeydRautha, Stéphane Gallay, un copain de FeydRautha, …

Un commentaire sur « « Dune » : Une critique un brin épicée »

  1. Ça a été une claque, pour moi ! Bon, c’est vrai, ça manque parfois de vie, le film ne séduit pas de bout en bout, mais il y a de telles trouvailles (comme toi, j’ai adoré les vaisseaux – c’est surtout eux, la claque, je crois bien)… Et la BO ! Je n’avais pas reconnu Hans Zimmer et je suis donc ravie de découvrir ce renouvellement (un moment, il faisait toujours les mêmes thèmes – que j’adore, mais il est tellement doué que je trouvais ça bien dommage de se contenter de simplement varier).
    A noter que je parle en tant que novice (j’ai pourtant très envie de lire les romans, mais je n’ai pas encore pris le temps) donc côté fidélité de l’adaptation, je n’ai rien à dire. En revanche, je n’étais pas perdue et c’était très cool (juste une amie qui m’a expliqué pourquoi le robot insectoïde s’arrête juste devant Paul et ne bouge plus – des subtilités).

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