Ce n’est plus un secret pour personne, j’aime autant Damasio pour ses fulgurances de concepts et de worldbuilding qu’il m’agace pour son melon et son omniprésence médiatique. Je ne pense pas en cela différer beaucoup du plus gros de la blogosphère, aussi quand le dernier livre du mois des dystopies porte sur son tout premier roman, l’angoisse rôde sur vos écrans tétanisés : à quoi va-t-on avoir affaire ? À un immense moment comme La Horde du Contrevent ou à une interview pour Bouquin Matin sortie de derrière les fagots ? Si la plupart des gens considèrent ce livre comme aussi réussi que son successeur, je serais plus enclin à penser que la vérité se situe entre les deux.

C(l)astration de tout le troupeau

2084. L’Europe a été rasée par une guerre mondiale, et ses rescapés ont recolonisé l’Afrique… ou pour certains l’espace. Si la totalité de l’espèce humaine est tombée sous le joug de dictatures plus ou moins sévères, l’une d’elles semble davantage prospérer que les autres, et orbite autour d’un satellite de Saturne, basée sur le modèle du Cerclon.

Le Cerclon est vicieux, donc il marche. L’individu n’y est plus maître de lui-même, mais le collectif est le maître de l’individu. Ou plutôt, comme dans tout système autoritaire qui se respecte, le chef du collectif. Les gens sont jusqu’à dépossédés de leur propre nom, se voyant à la place attribuer par le Clastre (un méga-ordinateur) une suite de lettres pour les désigner en fonction de leur conformisme, et leur emploi du temps est millimétré comme une chorégraphie de BTS (qu’est-ce que vous voulez, il faut bien que ma critique parle aux djeunz). Une illusion de démocratie subsiste avec une diversité de médias tels que BFM et CNews Cablaxie ou Bleu Nuit, qui caressent bien sûr finalement tous le gouvernement dans le sens du poil quand le besoin s’en fait sentir.

Une résistance anarchiste finit donc par se créer : la Volte, guidée par le Bosquet, un groupe composé de cinq membres que sont Brihx, Obffs, Slift, Captp et Kamio. Ce sera l’occasion pour l’auteur à la fois de dresser un portrait psychologique et social d’un collectif antidictatorial, et comme vous vous en doutez d’exposer ses convictions politiques. Autant vous le dire tout de suite : en simples termes de SF, La Zone du Dehors est un roman ne proposant rien de bien neuf, mais il est bien plus intéressant en tant que roman purement politique. C’est donc à vous de voir, si vous avez ou non des atomes crochus avec l’extrême-gauche, ou si, de manière plus générale, l’anarchisme vous intéresse mais que, comme moi, vous n’y adhérez pas pour autant.

Intéressant, mais…

Il fallait s’y attendre, si le premier roman de Damasio se veut une suite spirituelle de 1984, il ne possède pas ses multiples degrés de lecture et sa subtilité. Les points de vue, dont notamment le plus suivi, c’est-à-dire celui de Captp, professeur de philo un peu punk sur les bords (légèrement inspiré de son créateur ? je n’y crois pas une seconde ^^), possèdent une plume bien plus lyrique, baroque, portée sur l’action et l’icône romantique d’un groupe de héros seuls contre tous. Pour le meilleur comme pour le pire. Si dans La Fleur de Dieu j’avais pu faire la remarque que nous ne suivions dans la résistance contre l’Empire seulement un groupe anarchiste (ce qui est vraiment un détail pour moi mais a visiblement fait qu’AMI trouvait mon avis globalement positif sur le livre plutôt en demi-teinte), ici Damasio part du principe que nous sommes déjà convertis à la cause anarchiste. Pas question de décrire les méfaits du Cerclon avant l’entrée dans la rébellion, on rentre directement dans le lard en taclant les kantiens, les socedems et les militants laxistes au passage.

Il serait faux pour autant, bien sûr, de dire que ces accusations soient pour autant gratuites : Damasio va peu à peu dévoiler sa vision du monde, et son éthique entièrement basée sur la liberté. À travers de la vulgarisation philosophique (très réussie, au passage), quelques remarques et nombre d’envolées lyriques, il parvient à amener son lecteur à une réflexion profonde sur l’aliénation à nos systèmes occidentaux se voulant démocratiques mais l’étant de moins en moins.

C’est là (et ce n’est pas une remarque péjorative de ma part, juste un constat) qu’on se rend compte à quel point le libéralisme et l’anarchisme se recoupent en ceci qu’ils aspirent aux mêmes buts (la liberté, le refus d’une morale préétablie, bref comme dirait Kant parce que je connais moins Nietzsche : « se libérer des vérités imposées de l’extérieur qui maintiennent l’humanité en tutelle »), bien que le second rejette l’État et le capitalisme, quand le premier au contraire cherchera juste à diminuer l’un pour fonder son économie sur l’autre. Il est donc à la fois logique et dommage que le texte s’en prenne avant tout à la social-démocratie (un État qui tente de concilier mesures sociales et capitalistes), quand la société décrite aurait également pu faire l’objet d’une vive critique du libéralisme actuel… ce qui n’enlève rien à la cohérence du propos du livre.

Non, le vrai défaut finalement est que Damasio aime se regarder écrire, et ça se sent dans les longueurs imposées par son style, bien plus que pour La Horde, qu’il s’agisse de ses innombrables tirades contre la société ou le fait qu’il n’hésite pas à incorporer des mélanges de niveaux de langage extrêmes (« J’enculais ces dociles connards »), donnant à rire quand ils ne prétendent qu’au premier degré.

Malgré tout, gouaille et argot obligent, l’enthousiasme des personnages est tel que l’on finit par se laisser amuser par leur parler pour le moins improbable. Et l’un des points forts du roman est de dédiaboliser l’anarchisme sans l’idéaliser pour autant. Les activistes d’extrême-gauche ne sont plus des boucs émissaires destinés à terrifier la fanbase de Pascal Praud, ils deviennent des penseurs à questionner, à méditer, capables de proposer des grilles de lecture pertinentes ou au moins intrigantes sur le monde qui nous entoure. Ce camp n’est pas non plus montré comme un ensemble de chevaliers blancs : Damasio ne ferme pas les yeux sur la violence dont il peut faire preuve, mais la met en perspective avec celle du système, celle que Jean Genet appelait « la brutalité ». Les 100 dernières pages, plus rythmées et offrant enfin une alternative au système, avec ses enjeux et ses contraintes, vaudraient prises seules amplement cinq étoiles, et offrent une réponse à la réserve que j’avais sur le fait que Les Furtifs se présentent comme le messie de la SF subversive alors que ce livre a été tout à fait accepté du grand public.

Un mot tout de même sur les changements de points de vue : si dans La Horde tout était très clair, ici un seul signe est mis en place (>), pour les signaler mais pas pour signaler qui. Ce qui fait que pendant 300 pages, on ne sait presque jamais qui narre le récit, puis ensuite on se met à nous donner le nom des personnages (ce qui vous fera vous écrier « Pourquoi ne pas l’avoir fait depuis le début ?! » entre deux tapages de tête contre le mur le plus proche), avant de retourner au système par signe. C’est confus et sans doute le prix à payer quand on cherche l’originalité à tout prix.

Conclusion

La Zone du Dehors est un roman bien moins magistral que La Horde, mais plein de bonnes idées et dont la fin passionnante est aussi originale que clairvoyante. De quoi, à défaut de m’exciter vraiment, me rendre curieux de découvrir Les Furtifs. Mais ce ne sera pas de sitôt, parce qu’avec ce mois qui se conclut, je me demande si elle ne va pas faire un peu la sieste, ma culture…

On voltige aussi chez : Boudicca, L’ours inculte, Moun, …

2 commentaires sur « « La Zone du Dehors » : Tu Horde ma vue ! »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s