Le Veilleur du Jour continue Le cycle des contrées après Les Jardins statuaires ; on nous avait évoqué la cité décadente de Terrèbre, cette fois on plonge en plein dedans. Nous retrouvons la démarche du premier tome consistant à dresser un roman d’attente, ce que ne refera pas la saga par la suite. Et autant être franc tout de suite, c’est tant mieux. Le pari était effectivement risqué : on connaît l’influence de Julien Gracq sur Jacques Abeille, cet intérêt pour l’errance dans des lieux sombres voire lugubres à grands renforts de dialogues méditatifs, alors comment appliquer ces codes encore plus que le roman précédent pour cette fois un pavé faisant deux fois Le Rivage des Syrtes ? Sans surprise, on se retrouve avec un livre particulièrement

L

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T.

Le Veilleur du Jour n’est pas une énorme déception pour autant : on y suit Barthélémy Lécriveur, vagabond venu trouver de l’embauche à Terrèbre, qui se retrouve employé à monter la garde devant un cimetière souterrain où, affirme-t-on, un grand conquérant se rendra un jour. L’univers s’affirme, et on découvre que l’empire terrébrin se rapproche bien moins du Moyen Âge que d’un XIXe siècle sans la Révolution industrielle. On s’amuse de la petite vie minable de l’inspecteur Molavoine, on s’attache à l’universitaire Destrefonds, les scènes érotiques sont décrites avec poésie. Les descriptions dressent peu à peu une cité immense et labyrinthique, avec un monde du dessous qui ne l’est pas moins ; enfin, les révoltes étudiantes vers la fin dressent par analogie un constat pessimiste de la société post-68.

Pourtant, très vite, le manque de rythme commence à se faire sentir : de longues visites sans évènement marquant ont lieu, augurant quelques éléments de l’intrigue ne devenant importants que bien après coup, et les personnages se perdent en longs dialogues alambiqués. Une histoire d’amour se noue bizarrement suite à une idée de prédestination, puis s’effiloche, une autre commence et la première passe à la trappe durant de longues centaines de pages. Où sont les grands atouts du premier tome, l’exploration ethnologique et le sense of wonder inventif ? On passe à une littérature blanche n’ayant presque plus aucun lien avec la fantasy, et à peu près tout ce que je fuis dedans : des histoires au plaisir purement intellectuel, ne laissant de place au cœur ou à l’émerveillement que pour amorcer de longues divagations sur la condition humaine.

Alors quand j’entends la team « C’est-plus-que-de-la-SF » affirmer que ce tome-ci est plus épique, je pouffe joyeusement sous ma cape de critique sanguinaire : un roman quasiment sans la moindre effusion de sang, on est bien loin des batailles homériques du Seigneur des Anneaux. On pourra me rétorquer qu’il y a de nombreuses références à la littérature et à l’ésotérisme, mais ne les ayant pas plus que pour Julien Gracq, ce roman ne comporte finalement pour moi qu’un intérêt mineur. J’ai essayé de m’accrocher, mais rien à faire : en matière de contemplatif, autant les films et les musiques m’attirent, autant les textes n’ont jamais marché sur moi. Mais au-delà de la dimension subjective, ce roman n’est que peu représentatif de la fantasy, même française ; je ne peux le conseiller qu’à ceux parmi vous qui sont fans de littérature blanche, n’ont qu’une vague idée de l’Imaginaire, et ne tiennent pas spécialement à creuser le sujet davantage.

Un mot sur la parution

Jacques Abeille a la poisse auprès des éditeurs, ça, on le savait déjà ; ses deux premiers tomes du Cycle des contrées sont d’abord parus chez Flammarion, avant que toute la saga ne migre vers les confidentielles éditions Gingko — sur lesquelles j’ai eu le malheur de tomber : illustrations et couverture médiocres, numérotation des pages contre-instinctive (à gauche quand c’est à droite et à droite quand c’est à gauche) alors que celle du Tripode avait beau ne pas être habituelle, elle possédait sa propre logique, bref ça ne vaut pas tripette pour 25€ (le tout pour 600 pages, à part dans ses éditions luxueuses, je ne suis même pas sûr que Bragelonne nous ait déjà fait le coup). J’ai bien entendu préféré vous montrer la couverture du Tripode (sans doute la plus belle de François Schuitten !), cette autre petite maison qui, elle, décidément ne démérite pas.

Et c’est sans compter le parcours bordélique des autres tomes de la série : en 1991 paraît La clé des ombres (non numéroté), en 1993 Les carnets de l’explorateur perdu (non numéroté), en 1999 et 2003 respectivement les nouvelles Louvanne et L’Écriture du Désert chez Deleatur, en 2008 seulement le tome 3, Les voyages du fils, paru en même temps que le suivant et donc considéré par certains comme le tome 4, que l’on considère habituellement comme étant Les chroniques scandaleuses de Térrèbre (donc numéroté… mais publié sous un nom différent), en 2010 le roman illustré Les Mers perdues (non numéroté), et les tomes 5 et 6, Les Barbares et La Barbarie, paraissent en 2011 chez Attila avant d’être repris par Folio SF en un volume unique, Un homme plein de misère ; enfin sortiront en 2016 La grande danse de la réconciliation, une nouvelle illustrée, et en 2020 La vie de l’explorateur perdu, sorte d’épitaphe à la saga (tous deux non numérotés).

C’est donc dans une logique chronologique que je continuerai la saga par La clé des ombres. Mais pas sûr que j’irais plus loin ! Enfin bon, si ça intéresse votre culture…

3 commentaires sur « « Le Veilleur du Jour » : De l’Imaginaire plus blanc que blanc »

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