Il y a des années de ça, quand j’étais tout gamin, j’avais décidé me jeter dans une quête perdue d’avance, une tentative encore plus désespérée que de faire taire un tonton raciste le soir du Réveillon : écrire une nouvelle de hard-SF. Autant vous dire que pour le turbo-filière L que j’étais, incapable de résoudre une addition sans remuer les lèvres et bardé d’acolytes fins connaisseurs de ganja, je me faisais atomiser mon cousin passionné d’astrophysique en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « détonateur à neutrons ». J’imaginais pourtant cette histoire d’astronautes allant à une vitesse extraordinaire, tant et si bien qu’ils verraient l’Univers grandir puis se rétracter autour d’eux, traversant les éons dans un océan de gigantisme. Cette histoire, elle existe déjà, c’est Tau Zéro de Poul Anderson.

Parce que oui, autant y aller franco avec vous, je spoile un peu histoire de vous donner envie. Combien de gens parmi vous auront vu passer ce titre deux ou trois fois, entendant claironner que c’était un grand monument de la hard science, puis lui ont tourné le dos en se disant : « Ouais bon, c’est juste des mecs qui vont coloniser une autre planète » ? Sauf que les choses ne se passent pas comme prévu : suite à une perturbation des moteurs à très haute vitesse, le  vaisseau ne freine plus et la dilatation temporelle s’agrandit…

Les habitants du Leonora arriveront-ils à s’arrêter avant que l’Humanité ne s’éteigne ? Vers où se dirigent-ils, un autre système, une autre galaxie ? Mais surtout, surtout, arriveront-ils à vivre ensemble ? C’est sur ces questions vertigineuses que l’écrivain décide de révolutionner la hard-SF, et autant vous dire que le spectacle est total : vous avez aussi bien des scènes intimes que débordantes de sense of wonder, une foule de personnages et d’intrigues dans un roman très dense, des questionnements sociétaux sur fond de message progressiste. C’est là que vous vous dites : Oui Sylvain, mais tu nous la fais à l’envers, là ; c’est de la hard-SF, donc ça va être une purge à lire ? Eh bien non, pas du tout : parallèlement à ce bouquin, je lisais Balzac pour les cours, et pour être honnête avec vous, je n’ai vu aucune différence significative dans la qualité du style !

La plume se fait en effet mélancolique et douce-amère pour mieux explorer la psyché humaine et la métaphysique : dès le premier chapitre, nous quittons la Terre de façon définitive, et nous voyons derrière l’attirail scientifique l’histoire universelle de l’Homme condamné à errer, à désespérer… et parfois à renaître. On pourra me rétorquer qu’il n’y a pas de héros en tête pour endosser ce destin ; certes, mais des personnages sont plus fréquents que d’autres. Également qu’ils n’ont pas tous beaucoup de charisme ; mais leur psychologie, leur sensibilité (et surtout leur sociologie) est comprise avec suffisamment de finesse pour endosser plus que crédiblement l’un des centres névralgiques du roman.

Côté explications scientifiques, il y a un ou deux gros déballages, mais toujours bien vulgarisés et surtout prenant très peu le pas sur le récit qui du reste s’avère exemplairement fluide. Le plus gros est laissé à l’émerveillement, le vertige de la solitude, et enfin l’espoir tout au fond. Il y a à bord du vaisseau des gens de tous les pays, de toutes les religions, protestants comme athées, américains comme africains, hédonistes comme abstinents. C’est une version hard-SF de Star Trek. Avec du sayks. Bon, pas tant que ça. (Au passage, on notera que dans cet univers, la Suède a été choisie comme nouveau pays maître du monde, ce qui serait une bonne idée puisqu’à l’heure où j’écris cet article je ne sais pas qui sera élu chef des US mais je sens que dans tous les cas c’est reparti pour quatre ans de c***ries…)

Bref, Tau Zéro est un grand roman de hard-SF, et par-delà ça un grand roman de SF, voire un grand roman tout court. Voilà quelques semaines déjà que je l’ai lu et je n’en démords pas ; il faut dire aussi que l’édition soignée du Belial (malgré quelques coquilles) aide aussi. Du reste, ruez-vous dessus, c’est pour votre culture…

On survit à l’éternité aussi chez : Le Bibliocosme, Le Chroniqueur, …

2 commentaires sur « « Tau Zero » : Point zéro-G »

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