L’espace. Une noirceur à perte de vue constellée de points blancs, lointaines chimères spectrales dans des abysses sans vie. Une procession de planètes sans soleil vagabonde, allant vers un destin incertain pour un voyage infini dépourvu d’horizon. C’est froid, c’est inhumain. Et pourtant c’est profondément beau.

Tel est l’effet que m’a fait la jaquette du premier album de Darkspace, groupe de black industrial atmospheric space ambient metal (tout un programme). Une heure et quart d’enregistrement inégal et de voix oppressantes, mais aussi de nappes rugueuses et entêtantes, alternant plages contemplatives et rythmes endiablés. Des moments de grâce se cachent au détour de chants funèbres, de riffs mélancoliques, nous donnant envie de poursuivre cette errance dans l’espace. Froid. Sombre. Immense. À une vitesse inférieure à celle de la lumière. Parce qu’il se cache dans cette austérité un élan quasi-mystique, un désir d’aventure mêlé à l’émerveillement, l’envie d’aller toujours plus loin, même si le chemin est dur, même si nous n’avons plus de sol où poser nos pieds. Destination Alpha du Centaure ; bonne randonnée à tous. Une fondue réchauffée par réacteur à fusion nucléaire est prévue à l’arrivée.

Tel est aussi l’effet que m’a fait Terre errante, novella de Liu Cixin adaptée par Netflix dans ce qu’on m’a raconté être un champ de navets cultivé avec amour par le PCC et qui possède de toute évidence peu de rapport avec le texte originel. Le principe reste cela dit le même : le soleil va mourir plus tôt que prévu, les humains doivent quitter le système solaire. Problème, on ne sait toujours pas construire de vaisseaux-générations assez gros pour abriter un écosystème qui parvienne à survivre jusqu’à destination. Pour se déplacer en masse hors du Système solaire, on va donc utiliser… la Terre.

Non, les enfants, pas la peine de pousser des cris de merlans et en me regardant avec des yeux d’orfraie frite (et vice et versa). C’est impossible de déplacer un machin aussi gros, me diriez-vous, mais les Shadoks le peuvent ; donc un homme peut y arriver aussi, puisqu’il est à peu près aussi intelligent. On colle donc à notre planète des tas de propulseurs géants pour la faire s’arracher de son orbite ; pour ce faire, on ratiboise ses sous-sols afin de trouver les moyens de construction (et on en profite pour aménager quelques cités souterraines), ainsi que ceux de carburation (on engloutit des chaînes de montagne entières pour faire de la fusion nucléaire à partir de leurs roches). Un postulat improbable pourtant impeccablement maîtrisé sur le plan hard-SF (du moins pour un gogo comme moi incapable de raisonner avec plus de quatre dimensions).

On est partis pour une longue, longue errance dont on ne verra ni le début ni la fin. La vie à la surface va se faire annihiler : plus de chaleur, plus d’atmosphère, plus de lune, et surtout plus de soleil (bah oui, sinon, pourquoi on serait partis). Mais sous la croûte terrestre, la vie subsiste. La Terre va dériver 2 500 ans pour atteindre le Centaure, dans une errance que ne sont pas sûrs de supporter les derniers habitants. On pourrait être dans un domaine extrêmement nihiliste comme Le Transperceneige, où l’on est toujours à deux doigts de se dire « pourquoi ne pas crever tout de suite ? » ; mais là où la novella fait fort, c’est que sans minimiser la dureté de l’odyssée qu’elle dépeint, elle parvient tout de même à disséminer de l’espoir et de l’humanité.

Les temps sont durs, les mœurs aussi ; pourtant, on peut encore trouver l’amour, espérer arriver à destination, y faire reprendre la vie après ces éons crépusculaires. Le style se fait parfois un brin rudimentaire (pas mal de points d’exclamations), mais d’autres passages sont baignés de poésie, cette éternelle confrontation de l’Homme face au cosmos.

Et c’est ce qui en fait selon moi un texte qui prend autant aux tripes qu’au cerveau, car l’idée que nous passons notre vie à chercher notre place dans l’Univers ne pouvait pas trouver ici une illustration plus explicite. On est désespérés, tristes et imparfaits, mais on avance ; parfois vers la noirceur, et parfois vers des choses lumineuses. Quelque part, on a presque l’impression de lire du Ken Liu tant l’Humanité y est bien décrite dans ses petits détails qui changent parfois l’Histoire, le tout mâtiné d’une bonne dose de sense of wonder. Un texte sensible et prenant, et puis bon, c’est pour votre culture…

On a les pieds sur Terre (oui, la nullité de cette blague est assumée au moins à 99%) aussi chez : le Chroniqueur, Nicolas Winter, …

Un commentaire sur « Darkspace + Transperceneige + Ken Liu = « Terre errante » ! »

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