Livre lu pour le challenge Lire dans la forêt sur la forêt (2/3)

Il y a des livres comme ça où vous vous laissez tenter. Pas pare que ce sont des classiques ou qu’ils s’annoncent comme les prochains visionnaires, mais parce que vous pensez que vous pourrez reconnaître en eux quelque chose que vous cherchez personnellement. Dès la couverture, vous sentez qu’il se dégagera une certaine ambiance, quelque chose de pas forcément complexe ou épique comme vous en avez l’habitude, mais un désir plus difficile à définir, à combler aussi ; sans doute quelque chose de plus contemplatif. Alors vous décidez de vous l’acheter en format papier, vous attendez le meilleur moment de l’année pour le lire. Vous ne lisez pas les chroniques de vos camarades sur Internet, vous ne lisez même pas la quatrième de couverture car la phrase d’accroche a suffi à capter votre attention : « Le Seigneur des Anneaux est assurément le livre préféré des Ents. Mais Rivages pourrait bien lui aussi les séduire… » Une formule de vente faussement modeste, pas très originale dans son comparatif, mais qui l’est bien plus dans l’élément qu’il prend de l’ouvrage de référence, renvoyant à l’univers forestier plutôt que celui pseudo-médiéval comme de coutume. Alors vous le gardez dans un coin de votre chambre. Vous marchez le plus loin possible dans la forêt avant de l’ouvrir. Vous décidez de lui donner une chance.

L’histoire se passe dans un futur lointain-mais-pas-trop-non-plus, où les derniers humains vivent reclus dans des villes hi-tech alors que la forêt les encercle, sauvage et inexplorée (vu qu’en ce moment, c’est plutôt la civilisation qui a le dessus sur la nature, on peut supposer que ces citadins sont les descendants des nantis rescapés suite à un effondrement). À vrai dire, l’existence d’une seule de celles-ci est attestée : c’est la Cité, où il ne fait pas franchement bon vivre, d’où le fait qu’un beau jour l’un de ses détenus est autorisé à aller mourir dans les bois. Bien entendu il survit, sans quoi le récit se serait arrêté au chapitre 1.

C’est ainsi que le Voyageur dont on ne saura jamais rien du passé va rencontrer les divers habitants des bois et leur proposer ses divers services comme arpenteur. Il y a des défauts sur lesquels on fait difficilement l’impasse, le clivage forêt idéale / ville dystopique-ou-quasi systématique en SFFF mainstream (quand l’underground du metal et du folk s’amusent de plus en plus à déconstruire cette image, on se demande d’ailleurs si les tendances ne pourraient pas s’inverser), une énième exploitation de la mythologie celtique (quand on sait que l’auteur a beaucoup voyagé, on s’attendrait à des influences moins connues), des longueurs et des dialogues parfois abscons, de légères incohérences (le regard d’une femme qui est censé ne jamais être vu sous ses lunettes de verre fumé se faisant soudainement courroucé)… Mais tout cela n’est pas le cœur du livre, car finalement, ce qui m’intéresse chez Rivages, c’est bien ce que j’étais venu trouver.

Ça n’aura échappé à personne, Rivages prend en effet à contre-courant la fantasy à grande échelle qu’on est habitués de voir depuis la popularisation du genre. À l’image de Pierre-de-Vie, de Chroniques des rivages de l’Ouest ou même du réalisme magique dans son ensemble, il ne s’agit plus ici de relater la destinée d’un royaume, d’un monde ou même d’un multivers, mais bien d’un seul individu ou d’un village dans un cadre rural et où les rares affrontements ne se feront pas en batailles rangées mais plutôt entre bagarreurs solitaires. Les légendes prennent une autre dimension, n’étant plus les gestes mythiques anciennes écrasant les mémoires ou que les héros forgeront eux-même, mais les contes de terroir qu’on se raconte dans les chaumières, une magie à petite échelle aidant dans les tâches du quotidien, ne permettant pas de sorts puissants capables de changer la face du monde ; une manière en quelque sorte de remédier à une magie quotidienne juste vaguement évoquée et ne prenant pas en compte son impact dans son univers comme ç’avait pu être le cas pour Les Seigneurs du Bohen. Mais là où les ouvrages précédemment cités pourraient être regroupés sous une appellation telle que rural fantasy, pastoral fantasy ou encore fantasy rurale, Rivages s’en dissocie, d’une part parce qu’il s’intéresse moins à la campagne qu’à la forêt et se concentre sur la promenade, l’errance, des quêtes et des expéditions sans importance et un personnage qui n’intégrera jamais pleinement une communauté, quelle qu’elle soit : l’œuvre ne suit plus un personnage sédentaire et/ou appartenant à un groupe ethnique défini, mais un baroudeur, un vagabond… un Voyageur.

Et en l’occurrence, ce concept de personnage errant dans un univers fictif dont nous ne possédons qu’une partie des clés, de son histoire et de sa géographie, car nous nous concentrons sur son point de vue et non pas, par exemple, celui global de la fantasy politique, m’intéresse du fait non seulement de l’alternative aux enjeux cosmiques de la fantasy habituelle, mais aussi de par sa mobilité, permettant d’errer d’un micro-pan de l’univers à un autre plutôt que s’en remettre à un seul comme la fantasy campagnarde normale (je vous ai déjà dit que j’aimais le vagabondage ?) ; on rejoint ainsi le concept de wander fantasy que j’avais développé dans cet article.

L’idée va désormais être quelles sont les interactions entre les éléments surnaturels et le vagabond : comment s’en sert-il (ou les fuit-il) à son échelle, quels sortilèges lui seraient utiles, quelles créatures pourrait-il rencontrer dans les milieux où il est le seul à s’aventurer. S’il n’y a pas réellement de magicbuilding, on retrouve quelques ébauches d’idées excellentes, qu’il s’agisse d’arbres créant des raccourcis dans l’espace-temps, ou des types de bois qui selon leur espèce favoriserait ou non la conduction de certaines énergies. Et se centrer ainsi sur l’errance en forêt excuse aussi en partie le style au vocabulaire se complaisant parfois dans son érudition : le fait de s’intéresser avant tout à un milieu forestier implique un jargon exigeant afin d’en saisir les différentes nuances (qu’il s’agisse d’une trace d’animal, de l’épaisseur d’un sentier, d’une espèce végétale… bon, après, il faudra m’expliquer pourquoi « matutinal » à la place de « matinal ») ; le tout parvient à rester franchement accessible.

Rivages est donc un livre pourvu d’un certain charme, presque un poème plutôt qu’un roman, mais au-delà de ça peut-être aussi le pionnier d’un nouveau style de littérature. D’où l’intérêt de s’y pencher, pour son appel à la nature comme sa relative singularité, et du fait également que quand même c’est pour votre culture…

On décroisse aussi chez : Yossarian, FeydRautha, L’ours inculte, Nicolas Winter, Célindanaé, le Chroniqueur, Lutin82, Le chien critique, Boudicca, …

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