« Sylvain ! Sylvain !

— Quoi encore, Nathan ?

— Le confinement est fini ! Masse Critique a enfin réussi à t’envoyer un livre offert par Babelio et L’Atalante, c’est super génial de leur part !

— J’ai déjà 2500 pages à lire ce mois-ci ! Je parle même pas des articles que j’ai promis d’écrire ni de mon compte en banque en Suisse dont je dois désinfecter chaque billet !

— Par contre, je t’avertis direct : si tu le finis pas d’ici trente jours, ils vont lancer à tes trousses le fantôme de Pablo Escobar !

— Caramba ! Je lui dois mille balles, à celui-là ! Envoie-moi le bouquin ! Pas sur le nez, imbécile ! »

C’est le gros zbeul niveau critiques : hier, je devais commencer de lire Walden dans les bois (avant-hier en fait, avec le retard pris sur les nouvelles de Jack Vance), sauf qu’il pleut comme vache qui pisse, et c’est bien parti pour continuer le lendemain. Je commence donc à lire à la place un autre livre qui devait recevoir sa critique le 3 juillet… et le lendemain il fait un soleil radieux.

J’ai donc commencé un peu n’importe quand le tome 1 d’Alvin le Faiseur — et un peu n’importe comment, il faut bien le dire, puisque je suis passé du chapitre I au chapitre IV comme je commence à me faire gâteux (19 ans, c’est long…) ; un livre qui pourtant mérite qu’on s’attarde dessus, car Le septième fils (non, pas l’énième série B étalonné comme une brique) constitue la première pierre d’un vaste édifice de la bibliographie d’Orson Scott Card. Ce que certains n’hésiteront pas à qualifier de swords and sorcery encore que pour ce premier volume il s’agisse d’une classification très discutable, mais qui s’avère avant tout une des premières sagas populaires de fantasy postmédiévale.

Fantasy postmédiévale car tentant de créer une mythologie étasunienne à l’instar de Tolkien qui voulait créer au travers de ses ouvrages une mythologie britannique. Et comme l’occasion est trop belle, chers scribouminus, on va s’écouter du rock pour l’occasion plutôt que de l’électro !

— Heu, Sylvain… C’est pas déjà le terrain de chasse un peu gardé d’un certain dieu à tête de serpent ?

— Je m’en fous, je veux mettre du Wytch Hazel ! De toute façon j’ai jamais de vues, sauf lorsque je mets le mot Ken Liu quelque part dans mon article, donc… Oh, zut.

Worldbuilding*

* Dark Ages, Wytch Hazel (2017)

L’idée était donc de reprendre les croyances des colons américains alors qu’ils s’installaient sur leurs nouvelles terres ; celles-ci se mêlent à leur quotidien de dur labeur. Si l’histoire se passait de nos jours et pas en des temps (relativement) reculés, on pourrait parler ouvertement au moins pour ce premier tome de réalisme magique, ce sous-genre de la fantasy où le merveilleux se mêle discrètement à la vie de tous les jours. Mais il faut aussi compter sur un aspect uchronique où Anglais, Espagnols et Français se disputent encore l’Amérique à une heure où les US auraient déjà dû constituer une nation forte. D’habitude, vous savez que j’aime pas trop les doubles postulats, c’est-à-dire on va te parler des conséquences d’un truc, sauf qu’en plus on va te raconter celles d’un autre truc : ça peut créer de bonnes intrigues mais à surcharger son récit de high-concepts, ils finissent par empiéter les uns sur les autres au point que si l’un avait été absent, les effets de l’autre auraient été peut-être différents du tout au tout. Ici, ça n’est pas franchement grave, étant donné qu’on est dans une conquête de l’Ouest ouvertement fantasmée, ne cherchant pas à établir un compte-rendu historique mais à mettre en scène ses différents mythèmes (= éléments mythologiques).

C’est donc la guéguerre entre les Treize Colonies réduites à Sept, les Colonies de la Couronne Anglaise, la Floride espagnole accompagnée de Nueva Barcelona, le Québec et l’Acadie dominés par la France, l’Appalachie qui déclare à son tour son indépendance, les territoires encore non conquis et ceux où les pionniers tentent de s’implanter (dans quel État je me suis mis dans tous ces états ? Des États aux États-Unis, y’en a des tas). La vie est dure et Card n’épargne rien, qu’il s’agisse des châtiments corporels qui étaient la norme à l’époque, des risques de se faire buter à tous moments par la nature sauvage, de l’intolérance religieuse et raciale qui régnait en maître, mais sans faire de tous ses personnages des crevures irrécupérables, mais bel et bien des êtres humains maladroits, balbutiants, remplis de faiblesses mais aussi s’apportant les uns aux autres un peu de chaleur humaine. Que de la fantasy et de l’uchronie puissent ainsi réécrire une époque, sans nier aucunement l’austérité de ses modes de vie ni pondre de personnages en carton-pâte, envoie déjà une sacrée bûche dans la tronche d’une certaine revue de cinéma qui de toute façon s’est faite racheter récemment ; de quoi faire avaler le dentier à quelques réactionnaires.

Le petit Alvin Junior naît donc dans ce contexte troublé, sauf qu’il est le septième fils d’un septième fils, et donc possède un certain pouvoir sur les quatre éléments, qui, selon les légendes anciennes, sont doués d’une certaine forme de conscience. Or, l’eau a l’air de ne vouloir mais alors pas du tout qu’il se mette à exister…

Intrigue, style, personnages*

* Freedom Battle, idem

On suit donc l’enfance d’Alvin ignorant ses pouvoirs, enfant audacieux, effronté même, jamais au bon endroit au bon moment. Un rôle qui oscille entre l’amusement et la frustration vu la surcouche de moraline de la société par moments ; mais Card sait trouver le bon ton, empathique avec les paysans et les enfants pour ne pas les mépriser, tout en restant suffisamment distant et comique de manière à ne pas rendre le quotidien de son héros étouffant. Même les plus grosses énormités, bêtises de gosse ou menaces parentales, passent comme du beurre là où elles auraient pu demander chez un autre auteur une certaine suspension d’incrédulité.

Et même les personnages antagonistes finissent par s’avérer touchants de par leur désir de bien faire : s’ils s’opposent au héros ou à ses pouvoirs, c’est par envie de lutter contre les superstitions ou les mauvais versants que ceux-ci pourraient contenir, et tenter d’instaurer un ère de piété mais aussi de rationalité, bref de paix, dans ce nouveau pays à construire. Devant leur maladresse à saisir ce qui est bien de ce qui est mal, leurs tourments et leur incapacité de réagir de manière saine et non-violente, il est difficile d’en vouloir à n’importe quel personnage tant il se révèle humain.

On se souviendra enfin de l’apparition du poète William Blake dans le roman, se faisant appeler Mot-pour-Mot, vagabond mystique au début incompréhensible mais qui peu à peu va se faire un allié pour Alvin, véritable soutien pacifique et raisonné dans ce monde dur où celui qui a le plus de muscles ou qui fait culpabiliser autrui est toujours celui qui a raison.

Conclusion*

* Still We Fight, idem

En résumé, Le septième fils s’annonce un bon début de cycle de fantasy avec son charme et son ambiance ; pas sûr en revanche que je le suive jusqu’au bout étant donné que la vie dans les campagnes d’antan est un brin éprouvante et manque de batailles magiques  Mais on reste sur du très bon choix, que je vous invite évidemment à lire, parce qu’après tout, c’est pour votre culture…

On sort les banjos aussi chez : Apophis, …

Un commentaire sur « « Le septième fils » : Going West (les vrais comprendront) »

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