Crénom d’une pipe de poil de nouille, il faut vraiment que les médias arrêtent ça. La comparaison à GoT en première de couverture, encore, je veux bien, mais comparer systématiquement un bouquin à « Tolkien, Robin Hobb et G.R.R.R. Martin », non seulement c’est à la portée du premier mercantiliste venu, mais en plus ça revient à dire que la littérature blanche s’arrête à Camus, le polar à James Ellroy et le cinéma italien à Rocco Siffredi. Ainsi on décrédibilise un peu plus la fantasy, et donc ce pauvre petit Prieuré de l’Oranger qui n’avait rien demandé à personne. Acheté parce qu’il était appétissant (près de 1000 pages, le bougre) et sur les conseils de l’Ours Inculte, je pensais prendre un sacré pied loin de tous les poncifs du genre. La vérité sera plus nuancée… même si le résultat s’avère très satisfaisant.

« Ah, Batman, quelle noblesse dans le geste chevaleresque de ce marsouin ! »*

* Batman & Robin, version 1966. Mais si !

Il y a plus de mille ans, les wyrms sont venus envahir le monde et les humains qui n’avaient rien demandé à personne. À l’Ouest, on les a combattus et le responsable de leur boutage hors d’Occident a été élevée au rang de divinité, même si on est pas trop d’accord sur qui c’est ; l’occasion d’instaurer un nouvel ordre légitimant toutes sortes de magouilles. À l’Est, on vénère leurs cousins dragons comme des dieux. Dans tous les cas, aucun des deux camps n’est préparé pour leur retour…

Commençons par dire ce qui m’a agacé ou rendu méfiant avant de commencer le roman. En regardant la quatrième de couverture, le sommaire et le dramatis personæ, j’ai fini par me rendre compte qu’il s’agissait certes d’une oriental fantasy avec pour thème notable le choc des cultures, mais également d’un med-fan un peu plus que simplement classique. Ça se passe dans un monde secondaire avec des intrigues politiques à la pelle et le retour d’une race maudite qui vient troller le game, déjà on comprend un peu mieux la comparaison avec Game of Thrones ; mais j’étais déjà informé, et le fait que deux histoires se ressemblent dans les grandes lignes ne me dérangent pas tant que ça. Mais si vous suivez mon blog depuis longtemps, vous savez que je suis vite agacé par la critique systématique d’une religion monothéiste en en créant une autre apparentée ; que l’on s’inspire du catholicisme pour créer la religion du continent occidental, j’ai vu ça des millions de fois, ce qui se traduit presque toujours sauf chez Guy Gavriel Kay ou bien par un pamphlet sur cette religion avec des gros sabots, ou bien par un gros manque d’inspiration pour les croyances de son monde.

Ensuite comme d’habitude, je me rends au glossaire avant de lire ; ça y est, vous vous dites, le père Sylvain, il va sortir les couteaux. Rassurez-vous, rien de comparable à Boxap, mais tout de même, remplacer le terme « dépression »‘ par « céphalogravité », franchement, quelle utilité… Pareil pour « rhume des roses » au lieu de « rhume des foins », au final on se retrouve avec ce que l’on nomme communément des schmeerps, soit du vocab qui ne sert concrètement à rien (bien qu’il s’avère qu’il n’y en ait que deux ou trois au final, d’où le fait que le texte en rouge ne se retrouve pas en gras). De même, certains mots que nous employons dans la vraie vie sont repris des fois sans le moindre rajout qu’on ne trouverait pas nous-même dans un dictionnaire comme « marsouin », « poiré » ou « massepain ». Je sais que c’est du pinaillage, mais inutile d’alourdir un lexique quand un background est déjà bien chargé.

Et pourtant…

Un traitement singulier du dragon…

Mais ce qui saute aux yeux avec Le prieuré de l’oranger reste le compromis auquel il parvient entre fantasy classique et moderne. J’avais déjà parlé de ces romans qui tentent de garder le meilleur de ces deux recettes ; ici, c’est carrément le wuxia / shenmo qui s’invite dans le med-fan old school. L’amateur de donjons et dragons bien d’chez nous pourra ainsi profiter d’un roman de son habitude tout en s’ouvrant l’esprit à des formes d’Imaginaire plus exotiques, tandis que celui qui désire se voir un peu plus dépaysé trouvera ainsi de l’oriental fantasy saupoudrée d’un peu du charme médiéval sans se faire étouffer avec. On pourrait critiquer le procédé du fait qu’il garde chacun dans sa zone de confort ; ça n’en reste pas moins un moyen progressif pour les moins prêts à changer pour s’ouvrir vers de nouveaux horizons.

Ce qui constitue en effet le centre du roman, c’est comment la culture nous fait percevoir le monde ; comment un élément, ici le dragon, peut être vu d’une manière différente, idolâtré ou diabolisé (même si on découvre que les wyrms sont au final différents des « vrais » dragons, on va tout de même les inclure dedans, étant donné que les habitants de l’Ouest ignorent tout de leurs différences). Dans la Chine médiévale, le dragon suivait la première formule, dans l’Europe médiévale la deuxième ; le fait d’installer son récit dans un pseudo-Moyen Âge n’a donc pour une fois rien d’un choix par défaut. S’inspirant des diverses légendes d’Europe comme d’Asie, Samantha Shannon imagine différentes espèces de dragons chacun avec leur morphologie spécifique : après la trilogie Dragons et son approche fantaisiste de la créature, on pourrait y voir ici un des contrepieds possibles, qui tente de coller au plus près des récits ancestraux.

… et de la femme

Et si les croyances ont leur part d’ambiguïté, rien chez les personnages non plus n’est noir, ni tout blanc : le royaume d’Inys, gouverné par une femme, pourrait être pensé comme résolument féministe et donc ou bien les gentils ou bien un matriarcat inversant la question des sexes sans grande subtilité, mais il en ressort un système plus complexe et sans manichéisme : citons pour exemple la scène où Ead et Sabran racontent chacune à la manière de leur peuple une de leurs légendes fondatrices. Deux visions opposées du féminisme se confrontent alors : celle du reinaume d’Inys, de la vertu, où la femme devient un objet sacré et intouchable, et celle de Lasia, de l’héroïsme, où les femmes tout autant que les hommes sont amenées à combattre physiquement les menaces contre l’ordre commun, quitte à se mettre les mains dans le cambouis. Et quand on se rend compte que la femme rendue intouchable n’est qu’un prétexte pour l’homme afin de s’accaparer la gloire au combat (à savoir que dans cette légende, c’est la femme qui vainc le Sans-Nom, en gros le roi des dragons, mais l’homme qui s’attribue l’honneur), un dialogue se créée avec un message à la fin.

D’ailleurs on pourrait même se demander si les femmes, on les aime bien pour gouverner, mais pas question qu’elles se mêlent des affaires militaires. Le temps est en permanence à l’amour et à la courtoisie, les légendes inyssiennes jugent hérétiques les versions du sud selon laquelle c’est une femme qui aurait vaincu le Sans-Nom ; même les figures chevaleresques féminines esquissées dans la mythologie défendent des vertus pacifiques et restent au rang d’allégories. Des femmes soldates sont mentionnés, mais elles restent manifestement minoritaires. Et la reine Sabran n’est reine que parce qu’elle est l’aînée, sans quoi on se serait sans doute empressés de se trouver un roi masculin. Quand on a un peu de bon sens pour gouverner, c’est bien, mais qu’on nous laisse nous bagarrer entre bonshommes.

Subvertir les codes de la high fantasy

Et c’est bien la baston comme vous pouvez vous en douter qui se trouve au cœur du bouquin : parce que bon, j’ai râlé sur la comparaison avec Game of Thrones, mais honnêtement, une fantasy politique en Occident mais parfois aussi en Orient, où les dragons jouent une place centrale, où la magie relève du second plan et où une menace s’apprête à recouvrir le monde et tous ses petits complots bien ridicules à côté, ça ne vous évoque rien ? Mais les ressemblances s’arrêtent là avec l’œuvre du plus célèbre serial-killer de personnages : la violence hardcore s’avère absente du roman, le sexe bien moins présent, et la tonalité d’ensemble s’avère optimiste et progressiste (hopepunk pour parler le langage des djeunz). Et c’est là que vous vous dites : y’aurait-y pas un os dans la moulinette ? Derrière une fantasy politiquement complexe aux personnages ambigus ne se cacherait-il pas une high fantasy un peu maquillée pour mieux passer chez un public de nos jours désillusionné ?

Deux nuances à faire : la high fantasy ne dépend pas forcément d’un optimisme malgré son manichéisme, on peut tout à fait en imaginer une extrêmement sombre avec une violence aussi élevée que dans la dark (Goblind). Ensuite, il est fréquent dans une dark fantasy qu’il reste malgré tout un méchant (du moins plus méchant que les autres) contre lequel les personnages finissent par se liguer et enfin combattre pour une cause juste, recouvrant ainsi leur humanité à nos yeux : qu’il s’agisse des Marcheurs Blancs pour rester dans l’univers du Trône de Fer, de la Dame dans la Compagnie noire, ou du Dieu Estropié dans Le Livre des Martyrs. Mais dans ces cas-là, il est fréquent que l’antagoniste ne soit, bien que terrifiant, pas tout noir non plus ; et les protagonistes ne sont pas non plus des enfants de chœur.

Or ici les personnages sans être tout blancs s’avèrent à des années-lumière de la dark fantasy, n’ayant jamais commis de fautes graves (aux yeux du lecteur) et s’avérant pour la plupart emplis de valeurs morales. De même subsiste un certain dualisme : si les humains sont dépourvus de manichéisme, les « vrais » dragons de l’Ouest sont des seigneurs majestueux quand les wyrms sont de grogros méchants. Le prieuré de l’oranger s’inscrit donc bien dans la high fantasy, mais de façon bien plus secondaire que l’aspect fantasy politique ; il n’en puise pas moins dans son héritage épique et mythifiant. Le danger qui en découle est : mais au final, est-ce que toutes ces petites chamailleries entre adultes ne sont pas de la poudre aux yeux pour nous faire oublier le conflit le plus important, à savoir celui avec les dragons, qui se fait expédier de façon totalement manichéenne et donc déjà-vue mille fois ?

Eh bien pas vraiment : l’originalité ne réside pas dans la nature de la menace, mais la manière dont elle est traitée. Durant tout le long du roman, nous assistons à l’évolution de deux camps, l’Est et l’Ouest, auxquels vient par la suite s’en ajouter un troisième de vague inspiration arabe, le Sud. Chacun veut agir au nom du bien de son royaume ou de l’Humanité, mais au nom de sa religion qui s’avère contestable : par exemple les croyances du Sud s’avèrent détenir de gros arguments (et de gros reproches) contre celles de l’Ouest. Le risque, quand notre message se fait justement critique envers les religions ou du moins leurs interprétations préconçues, est alors de nous faire délaisser un dogme pour en embrasser pleinement un autre, parce qu’on préfère celui-ci. Néanmoins l’auteure évite cet écueil en partie en remettant en question les croyances du Sud, même si bien moins fortement. Enfin, la vénération des dragons dans l’Est se voit contredite par sans doute le meilleur personnage du récit : Niclays Roos.

Si vous ne vous en doutiez pas encore, je dois vous avouer ma sympathie pour les vieux savants excentriques obsédés par leur science (on en a eu un récent exemple avec Arcandius Moog dans l’excellent Kings of the Wyld), quitte à se retrouver prêts à tout pour assouvir leurs plans (du style Ambrosius dans les suites — plus ou moins réussies — des Mystérieuses cités d’or, ou Macros le Noir dans Krondor qui s’éloigne un peu de tout ça mais reste dans le domaine de la science bizarre et de la moralité ambigüe). Alchimiste et chirurgien en exil dans les terres de l’Est, Roos est un être de pur intellect, éloigné de la bagarre à laquelle il ne connaît rien ; ce qui l’amène à se montrer extrêmement lâche et calculateur. Il va ainsi braver un des interdits suprêmes : prélever le sang d’un dragon. Roos est présenté sous un jour négatif, pourtant il veut le progrès de la science ; il refuse de vénérer ces créatures sous le simple prétexte qu’elles sont plus puissantes que lui et ne rêve que d’une chose, à savoir rentrer chez lui une fois qu’il sera parvenu à ses fins. C’est lui qui véhicule les valeurs humanistes quand il n’est qu’un misérable ; en face de lui se dressent des divinités pour lesquels le peuple est prêt à se radicaliser, mais qui paradoxalement représentent le Bien par leur noblesse. Rien n’est tout noir, ni tout blanc : devons-nous nous ranger du côté d’une croyance, même aveugle, ou lui préférer la raison, quand bien même celle-ci nous pousserait à devenir égoïstes ? Si le livre pose davantage la question qu’il n’y répond, il en adresse malgré tout une autre à la dramaturgie impeccable : Un personnage aussi asocial que lui peut-il espérer une rédemption ?

L’inspiration catholique se fait globalement peu sentir et n’est là le plus souvent que pour servir au récit. L’intrigue se déploie agréablement même lorsque vous avez la tête ailleurs, servie par un style direct malgré quelques choix difficilement compréhensibles (le staccato de phrases courtes lorsqu’on n’est pas dans un climax, parfois présent au début), et un brin d’humour assez fin, entre autres avec la scène du chevalier courtois qui se fait rabaisser par le vieil alchimiste : quand tout laissait penser avec le glossaire qu’on tomberait dans un m’as-tu-lu embarrassant, le livre enjambe soigneusement cet écueil et ça fait du bien de voir enfin un ouvrage se moquer un peu de la préciosité que l’on trouve parfois dans la fantasy ou le merveilleux ancien.

Alors, certes, tout ça garde un petit côté déjà-vu : deux points dans le récit sont très inspirés de Dune et du Hobbit. Mais celui de Dune est particulièrement bien écrit, donc je valide. Et puis il y a cette fin émouvante ainsi que fait à noter, un combat final naval plutôt que terrestre.

Côté rythme, enfin, il n’y a pas de grosses baisses ; de temps à autres des rappels inutiles d’évènements ou qui auraient pu se faire écourter, ou de longues descriptions de plats ou de vêtements. Certains pourront s’agacer du fait qu’elles sont quasiment systématiques ; j’y vois malgré tout quant à moi une volonté profonde de rendre ce monde vivant dans les moindres détails. Et une chose que j’ai appréciée tout particulièrement, c’est que Samantha Shannon sait se servir des mots anciens : c’est avant tout pour désigner des habits ou des instruments oubliés, qui n’ont pas d’autre terme alloué, donnant ainsi un cachet ancien au texte tout en possédant une véritable utilité.

Conclusion

Le prieuré de l’oranger est un roman très sympa parvenant à innover dans le med-fan et la high fantasy qui en avaient bien besoin en les métissant avec d’autres genres bien plus novateurs. Ça carbure à fond au hopepunk, on est à des années-lumières du grimdark et vous n’y verrez pas non plus de grandes envolées lyriques ou mélancoliques ; bref un bouquin qui laisse un bon souvenir et qui parvient à inclure des femmes dans son récit sans avoir l’air de remplir un quota. Ce n’est sans doute pas LE classique qui va redéfinir le genre, mais c’est digeste pour un pavé, et puis c’est pour votre culture…

Ce soir, on met le feu aussi chez : L’ours inculteLe Bibliocosme, …

5 commentaires sur « « Le prieuré de l’oranger » : Barbecue is coming »

  1. Avis partagé 🙂 Je t’avoue que je n’ai même pas été lire le glossaire mais les exemples que tu cites sont effectivement un peu ridicule (rien à voir avec Boxap cela dit 😉 ) En tout cas se fut un bon moment de lecture.

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