Où finit un hommage, où commence la parodie ? Le pastiche semble osciller entre ces deux rives, mais est-il simplement comme on pourrait le croire une simple aventure plus légère ou un simple jeu au mieux taquin, au pire putaclic sur la nostalgie d’une œuvre aimée par le lecteur ? Ou pourrait-il s’agir au contraire d’un moyen sous-estimé, qui pourrait nous donner de farouches épopées avec du sang, des larmes, des trahisons, du spectaculaire, des guitares qui crachent des flammes et des valeurs familiales ?

C’est le parti que semble prendre Kings of the Wyld, traduit par La mort ou la gloire dans la langue de Benalla (on va lui préférer le titre VO, moins clinquant et tout aussi évocateur). Dès la carte, on retrouve une iconographie voire une composition semblable à celle de la Terre du Milieu (qu’il s’agisse des logos simples mais reproduits et déclinés différemment des milliers de fois, du choix de ne montrer qu’une partie d’un continent bordée par la mer, celui d’une police pseudo-runique…), et les derniers mots du roman ressemblent fortement à ceux du Seigneur des Anneaux ; mais entre les deux on change de démarche pour s’enfoncer dans les millions de réfs plus ou moins démythifiées qui font la sève de la light fantasy. Les groupes de rock et de metal qui ont joué dans des clips avec des donjons et des dragons en toile de fond (vert), les jeux de rôle, les archétypes de l’heroic fantasy / swords and sorcery, tous les winks-winks y passent. Et pourtant… Et pourtant, quand on voit les fiers héros barbares désemparés face à leur propre monde qu’ils ne comprennent plus, on rigole mais derrière on sent que le récit se fait porter par quelque chose de bien plus nostalgique qu’un vernis de références, bien plus mélancolique que le simple tissu d’insouciance de la fantasy telle qu’on voudrait nous la présenter.

Car manier l’humour sur des œuvres longues n’est pas aussi facile qu’il paraît : il faut savoir trouver le bon dosage. Vous pouvez vous moquer de vos personnages si vous recherchez juste la grosse poilade, et ça n’a rien de répréhensible (à part si vous vous appelez Alain Chabat et que vous concluez votre film par le plus hideux monstre en images de synthèse de l’histoire du cinéma), vous pouvez un peu vous moquer et un peu rire avec eux pour qu’on s’y attache (le parti pris dans lequel je suis le plus à l’aise), vous pouvez enfin choisir de rire exclusivement avec eux mais alors vous ne ferez pas tant de la comédie qu’un ouvrage d’un autre genre, avec certes de l’humour mais qui ne possédera pas d’emprise réelle sur la narration. Et enfin, vous avez l’équilibre le plus délicat, celui de faire rire sans dénigrer vos personnages, ni non plus les faire rigoler pour autant. Le monde dans lequel ils vivent est drôle et en même temps sinistre ; on s’attache à eux et on plaisante davantage sur leur environnement, mais dans le fond, on aimerait bien qu’il change pour qu’ils puissent y être heureux. Et ça, c’est la recette la plus difficile, mais celle qui accouche des meilleurs résultats.

Kings of the Wyld, c’est donc l’histoire d’un groupe de mercenaires mythique, Saga, une roquebande comme on les appelle dans leur monde magique. Durant toute leur vie, il leur est arrivé des myriades d’aventures abracadabrantesques, dans un monde fait de magie, de guerres, et de toutes sortes de bestioles à exterminer joyeusement. Seulement, les héros se sont séparés et ont pris leur retraite, et maintenant ils font… nettement moins mythiques. Gabriel alias Gabe, le fier étalon insolent, n’est plus qu’un vieux vagabond crotteux. Matty roi d’Agria passe sa vie à se faire cocufier, Ganelon croupit au fond de son antre, le grand mage Arcandius se voit réduit à vendre les Formidables Potions Phalliques de Moog le Magicien. Et notre héros, Clay Cooper, mène une vie paisible bien que sacrément morne avec sa famille. Sauf que Gabe débarque un beau jour en le suppliant de sauver sa fille. Et pour cela, il n’existe qu’une solution… reformer Saga !

Les personnages sont imparfaits, patauds avec leurs épouses, plus sensibles que leur cœur de mercenaire ne le laisserait croire. L’humour sait se faire discret mais en permanence taquin et fait presque toujours mouche, un peu comme un spin-off de L’Âge de glace qui s’intéresserait exclusivement aux mammouths : derrière les brutes épaisses, on a ces êtres drôles et attachants, et en lesquels on veut vraiment croire, au point qu’une scène peut se faire à la fois drôle et désespérante. On pourrait trouver le livre un peu tire-larmes avec cette énorme attention sur la famille et l’intime un peu prévisible par moments, sauf que non : c’est fait avec sincérité sans jamais d’alourdissement sur le style, et la psychologie nous semble tellement universelle qu’on y croit malgré tout. Avant la page 50, j’étais déjà conquis.

Kings of the Wyld ne possède pas que des qualités, bien entendu : une certaine redondance des jurons, vulgarité des mercenaires oblige en partie (le mot « putain » revient toutes les deux pages), aucun magicbuilding… Mais remis dans son contexte, c’est-à-dire les sous-genres auxquels il appartient (swords and sorcery et light fantasy), il s’agit justement de caractéristiques récurrentes vu que l’essentiel du récit ne se trouve pas là…

Alors bon, soyons honnêtes, il y a aussi par moments une fixette sur les coucouniettes auxquelles il arrive pas mal de trucs ignobles, un truc qu’on vous dit qu’il s’est passé il y a 400 ans puis 700 ans ou l’inverse, et surtout héroïsme oblige, l’auteur tente de faire une forte iconisation qui ne marche pas toujours : le combat entre Clay et Sabbatha, par exemple. C’est un instant charnière entre deux personnages dont chacun pourrait être considéré comme l’égale de l’autre : ils ont tous les deux été fortement blessés et oscillent entre humanité et monstruosité. Je m’attendais vraiment à un machin epicness as phoque, mais non, à la place on nous refile un bon vieux deus ex machina des familles pour remettre la baston à plus tard. Pareil pour plusieurs personnages qui se font mutiler, et dont le membre finit par repousser grâce à un système de magie / médecine dont on n’apprend rien : à force de dire « il s’est passé tel truc mais c’est pas grave en fait » dans les productions actuelles, on a perdu dans la fiction épique tout un aspect sacrificiel qui outre le réalisme conférait au récit sa pesanteur rugueuse.

Mais je suis bon prince et j’en ai marre de relever des livres à quatre étoiles et demie, alors je vais plutôt relever un tort qu’on a pas mal fait au livre : l’absence d’héroïne avec tous ces mecs bourrés de testostérone. D’accord, aucune femme n’occupe un rôle principal, il n’empêche que Nicholas Eames en inclut une sacrée pelletée aussi attachante que les bonshommes avec une toute aussi bonne gestion de la psychologie, quand elles ne jouent pas tout simplement un rôle déterminant :

  • Tally et Rose sont les filles de respectivement Clay et Gabriel, les deux grandes absentes pour qui ils sont prêts à tout sacrifier, qu’ils tentent désespérément de comprendre et qui s’avèrent moins fragiles qu’on ne voudrait croire ;
  • Jain et les Silk Arrows constituent une bande de canailles redoutables et bonnes vivantes, dont le running-gag est de dépouiller ces messieurs en permanence ;
  • Valery est une junkie, mais parce qu’elle est séquestrée par un porc qui fait semblant de l’aimer. Parce que bon tonton Sam, c’est bien gentil de cocher le quota de femmes fortes, mais on oublie fréquemment que derrière il y a toutes celles qui continuent de se faire oppresser, toutes celles brisées qui ont pas eu la force de changer. Un roman qui vous fait vous rappeler ce qu’a pu devenir la mère de Marty McFly dans un futur parallèle ne fait jamais de mal ;
  • Dinantra est une figure de la femme fatale, riche et séduisante, pourvue de quasiment tous les pouvoirs et pas franchement bienveillante. Pourtant, elle essaye d’enfouir le fait qu’elle est une gorgone, et ainsi ghettoïsée aux yeux des humains ;
  • Grifalouette était autrefois Sabbatha, et puis elle est devenue MÉCHAAANTE (d’ailleurs il aurait été plus logique que ce soit l’inverse) ; pourtant tout n’est pas si simple et un coup sur la tête va la faire temporairement redevenir la charmante bambine qu’elle aurait dû être !

Un mot sur la traduction : dans n’importe quelle autre œuvre, j’aurais crié au franglais, mais le mélange des deux langues au sein du texte (en plus de celles plus ou moins imaginées) est plutôt raccord pour pouvoir conserver l’allure rock’n’roll du texte originel. Et en outre, elle est loin d’être bâclée avec des noms que je trouve d’une poésie folle tels que Tristebruyère ou bien Maréesombre… Un seul truc que je ne comprends pas, c’est pourquoi avoir remplacé le mot « ent » par « tréant » ; le lecteur francophone comprend alors nettement moins bien…

Bref, Kings of the Wyld n’est pas tout à fait parfait et ne s’adresse pas à tous les publics : si vous cherchez une fantasy new school privilégiant la réflexion ou que vous êtes novices dans le genre, il y a de fortes chances que vous n’y trouviez qu’un divertissement pour gros bourrin (je me suis fait surprendre avec ce bouquin devant une vieille prof, j’ai pris un peu la honte). Mais si vous êtes fin connaisseur de fantasy humoristique et/ou épique, que vous recherchez avant tout une excellente gestion des personnages et des différentes tonalités, avec éventuellement un vernis oscillant entre hommage et pastiche sans forcer le trait, vous risquez de trouver là un roman de génie qui sera pour vous le livre de l’année. Après, je dis ça, c’est pour votre culture…

On veut voir des univers en feu aussi chez : Apophis, l’Ours inculteAlfaric (on le voit pas souvent car on sait pas comment recevoir ses notifs mais misère qu’on l’aime), Célindanaé, Le Bibliocosme, …

4 commentaires sur « « Kings of the wyld » : Very bad troupe »

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