Un : un air de jazz s’élève depuis le comptoir miteux de la Bodega, sinistre établissement stéphanois où je bourre ma pipe en attendant mon café sans sucre. Il s’agirait de parler d’autre chose que toujours les mêmes genres, alors j’ai pris un polar, un vrai de vrai. Malgré tout il reste quelques éléments science-fictifs : par exemple, il y a un breton qui s’entend bien avec un normand.

Deux : sale temps pour le commissaire Adamsberg. Des signes mystérieux apparaissent un peu partout dans Paris, inquiétants et vénéneux. Normalement, il ne s’occupe que des crimes, mais une intuition le pousse à aller voir de plus près ces peintures dans les cages d’immeubles.

Trois : Pendant ce temps, Joss Le Guern le crieur, un des derniers de sa profession, se met à recevoir des messages inquiétants et incompréhensibles. Un zozo comme un autre, ce qui n’est pas vraiment l’avis d’Hervé Decambrais, son lefunestesque voisin…

Paris la sombre

Un des premiers constats qu’on peut avoir avec Fred Vargas, c’est que d’emblée elle sait poser une atmosphère. La multiplication de ces phénomènes incompréhensibles finit par créer un climat étouffant, quasi-surnaturel. Les bas-fonds de la capitale semblent abriter quelque chose de pire encore. Comme si ça n’était pas déjà assez peu reluisant.

C’est peu dire en effet que chacun y cherche son compte. Pauvres, souvent repris de justice, les petites gens tentent de sortir de la boue, vivant au jour le jour et se méfiant en permanence des autres. Pourtant, leurs principes moraux n’en sont que plus tenaces ; on assiste par moments à de véritables liens de solidarité ou un tissage de complicité qui rendent le récit prenant malgré sa noirceur : on a envie de voir Joss s’en sortir, et son aristo de voisin, et le commissaire et sa bande de bras cassés. Le dark n’est pas là pour qu’on s’y complaise, mais par souci de réalisme dans un milieu tendu et pour révéler une machination qui engage le lecteur dans un cheminement intellectuel afin de tenter de trouver la réponse avant les protagonistes.

Voilà pour la case roman noir ; et pour ce qui est du côté parisien, la french touch se fait sentir sans pour autant devenir obsessionnelle. L’autrice multiplie les digressions et réflexions propres à la littérature blanche qu’on ne croiserait jamais dans par exemple un roman étasunien, mais tout en prenant soin de doser de manière à ce que ça n’empiète pas sur le récit. Il en ressort un roman introspectif plutôt que plein d’action, mais sachant rendre avec naturel les conversations et vagabondages mentaux typiques des situations données dans le roman, offrant ainsi un plan psychologique assez poussé. C’est curieux, le style lancinant et froid bourré de sorties de récit, j’avais pas aimé chez K.J. Parker, mais j’ai dû changer depuis, et surtout l’histoire ne part pas dans tous les sens en multipliant les fausses pistes au point qu’on en ait l’impression qu’elle se contredit en permanence.

Un solide alliage

Mais ce n’est pas tant ça qui caractérise Pars vite et reviens tard que son sens du dosage entre éléments connus du lecteur et d’autres totalement originaux. Adamsberg est un flic comme on en a tous l’image, le gars endurci et mélancolique, qui hésite pas à cuisiner comme il faut et à faire la loi ; pourtant une multitude de nuances en font un archétype qui s’éloigne du stéréotype, qu’il s’agisse d’un humour distrait, d’une tendance au rêvassement, ou du fait qu’on se demande comment il va régir sa Brigade criminelle constituée par moments de vrais bras cassés. Ou son adjoint, Danglard : un intello de la paperasse de premier abord, et pourtant à côté de ça, un vrai alcoolique ; bref pas un personnage monodimensionnel.

À côté de ça, si les grandes lignes du roman noir sont reprises (pessimisme ambiant, une scène seulement racontée mais assez hardcore, quasiment chaque personnage a une face cachée où les cratères sont pas beaux à voir), le crime (car il va y en avoir) recourt à une arme pour le moins… singulière (disons bactériologique). D’autres personnages changent de l’habituelle cour des miracles des banlieues ombrageuses, avec notamment une remarquable compréhension de la France profonde. On découvre des professions et des faits historiques méconnus, le tout en gardant une véritable homogénéité, ce qui est assez fascinant. Bon, je ne vous cacherais pas qu’à côté de ça, le roman a quelques défauts, un rythme très lent, un policier qui se fonde souvent sur l’intuition plutôt que la réflexion, mais dans l’ensemble on a déjà un roman plus que satisfaisant.

Conclusion

Bref, pas besoin d’épiloguer plus que ça, Pars vite et reviens tard est sans doute pas un polar qui révolutionne le genre, mais qui le fait grandement progresser sans négliger un travail de fond sérieux sur le respect des codes du genre. C’est intelligent, cultivé mais jamais pédant, avec des personnages ciselés et avec un style sans doute un peu méandreux mais qui sait capter ces différentes psychologies. Après, je vous dis ça, c’est pour votre culture…

On est de vraies pestes aussi chez : Dyonisos, …

Un commentaire sur « « Pars vite et reviens tard » : Pas de bêtises, Decambrais »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s