* Karim Debbache, Le twist des twists (2013)

Mon studio croule sous les livres à rattraper pour les partiels (déjà passés), et j’ai besoin de faire un bon break par moments (à peu près cinquante pages de divertissement pour cinq sonnets de Ronsard, c’est jouable, non ?). Et ça tombe bien, parce que je n’ai sélectionné pour cette année quasiment que des lectures enthousiasmantes, à commencer par la trilogie d’Alamänder. J’avais adoré La Porte des Abysses, La Citadelle de Nacre m’avait laissé un peu plus perplexe malgré ses grandes qualités ; restait à savoir si La nef céleste allait remonter le niveau bien plus haut que ne l’avait jamais fait la fantasy française, avec son fameux twist-de-l’enfer-de-la-mort-qui-tue dont on m’a bien prévenu que j’adorerais ou que je détesterais. Reste à savoir désormais ce que moi j’en penserais… C’est désormais chose faite.

Critique no spoil : première moitié

Ultra-dense et jouissif*

* Savant, Zion (2014)

Après ses multiples péripéties à Kung-Bohr, le monde de Jonas Alamänder s’est trouvé considérablement modifié au niveau géopolitique. Sur un continent plus instable que jamais, celui-ci se voit contraint d’enquêter pour le compte de YArkhan, la Cité Sainte où il se passe des trucs pas très catholiques. À commencer par le vol inexplicable de la moitié des bouquins de la BNF locale…

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’arrivé au troisième tome, Alexis Flamand sait encore étoffer son monde : il parvient toujours à nous étonner avec, même s’il est recommandable de bien connaître les règles de son univers auparavant. On découvre des micro-programmes de magie capables de crypter des millions d’informations, des armées de Cubes (vous savez, ces machins réputés rarissimes et invincibles) décimer les champs de blé carnivore, des pléthores d’hologrammes magiques à s’en faire mal aux yeux (dans le cas d’une adaptation ciné, il faudra être extrêmement fins pour ne pas que YArkhan se mette à ressembler à Valérian). D’ailleurs, avec la Cité utilisant des engins carburant à base de magie ou purement mécaniques dans des endroits où celle-ci est inutilisable, je pense qu’on peut aisément ranger le livre dans l’arcanepunk, genre encore largement boudé en France en-dehors du manga.

L’histoire se complexifie d’autant plus quand en parallèle à la trame d’enquête se superpose le casse-tête politique qu’est devenu Alamänder. Qui aura le dernier mot, avec la guerre aux multiples camps qui s’engage, et la réforme scolaire pour le moins… radicale de l’École des T’Sanks ?

Oui, mais… Oui mais rien du tout !*

* Chinese Man, Sho-Bro (2015)

La plupart des reproches qu’on pouvait faire au tome 2 sont partis en fumée : en optant principalement pour un comique de dialogues et en réduisant celui de situation, le dosage humour / action parvient enfin à se faire avec une fluidité remarquable. Le retour à l’enquête pure (du moins dans le premier quart) est également agréable : après les intrigues politiques et épiques qui partaient dans tous les sens, rien ne vaut un retour aux sources. Le seul reproche que je pourrais faire, c’est que les YArkhanies étant accros aux partouzes portés sur les orgies et mettant ainsi mal à l’aise Jon et ses compagnons, certains gags gagneraient à ne pas avoir été poussés jusqu’au bout. J’ai toujours davantage ri quand l’amant était évacué in extremis par un phénomène invraisemblable…

Alors certes, il y a tel personnage qui tombe de plusieurs milliers de kilomètres et qui même freiné par l’eau devrait s’écraser comme une grosse crêpe. Certes il y a l’opposition Magni / Akir qui fait un peu trop penser à celle judéo-chrétienne souvent remise en question par la fantasy française quand le cycle sortait jusque-là des sentiers battus et de la critique religieuse souvent à la va-vite des auteurs de SFFF français. Mais à part ça, mais alors qu’est-ce que ça marche bien, cette affaire ! Les twists et les cliffhangers s’enfilent avec une vitesse hallucinante, on a droit à des scènes d’action complètement timbrées, chaque évènement arrive au moment où on s’y attend le moins. Alors que je me sens de plus en plus lassé du format roman, enfin un qui ne prend pas le temps de lambiner en cours de route me fait pour une fois tenir en haleine. La fin de la première moitié penser à ce que Le Monde Vert serait devenu s’il n’avait pas été écrit avec les pieds, entendez : un univers végétal gigantesque et à l’imagination débridée, mais cette fois avec un vrai fil rouge et de bonnes intrigues.

Le contrat est donc plus que rempli niveau dépaysement, on ne nous laisse aucun temps mort. Tout est dosé avec finesse et exactitude, jusqu’au moment où débarque le fameux twist. Et alors là, à ce moment forcément, ça risque de fâcher quelques-uns et moi-même il m’est arrivé de me montrer sceptique face à un% telle pri$e dE r!$qqqqq ;:/=+$€`£ VLBLBLBLBL

RÉINITIALISATION DU PROGRAMME EN COURS

Nous avons le regret de vous annoncer que ce blog vient de se faire pirater, les techniciens d’article venant de disparaître dans des circonstances mystérieuses. Le fait est qu’il semblerait que la suite de cette critique ne soit pas entièrement au goût d’un certain M. Zelter, qui nous fait part de son désappointement autant vis-à-vis du texte que du goût desdits techniciens.

Le problème est actuellement pris en charge. Nous tentons actuellement de convertir le programme de critique rapide en analyse nuancée, mais le recodage du quatrième mur risque de prendre un certain temps. En attendant, nous vous proposons de suivre une mini-critique de la chaîne Youtube Dimanche à dix heures.

Bah, Dimanche à dix heures, c’est trop bien.

Ah ! La panne a cessé. On va pouvoir reprendre…

En vous remerciant d’avoir choisi Alamänder,

La Direction

Critique spoil : troisième quart

Meuporg-Land*

* Da_Daemon, Meuporg : Le remix !! (2010 — indémodable !)

Salut à tous, c’est Kamir Bidache, le Scribouillard vient de profiter de la panne pour se payer une pause café. Aujourd’hui, nous allons vous parler d’un livre qui mêle littérature et jeu vidéo ; mais quel rapport avec Alamänder, me diriez-vous ? Eh bien depuis le début, Alamänder n’est qu’un vaste jeu vidéo.

— Maison close d’excréments !

— Je ne te le fais pas dire, Jérémy Morveux.

Mais qu’ouïs-je dans le public ? Serait-ce là une résolution tirée par les cheveux ? Pourquoi pas Jon qui se rendrait compte qu’il est sur une île déserte du Purgatoire depuis le début ? De toute façon, vous sentiez que la trilogie serait pourrie à partir du moment où vous avez vu que c’était Arielle Dombasle qui s’est faite créditer pour le casting de Vance ? Il est sûr que cette révélation que fait Maek à Jon semble pour le moins abracadabrantesque. Alors, bon ou mauvais choix ? La réalité s’avérera sans doute beaucoup plus nuancée.

Basons-nous de mon point de vue subjectif, de simple spectateur arrivant après les autres critiques, pour ensuite nous étendre vers des conclusions plus universelles. Je savais que l’univers lorgnait de plus en plus vers la SF, on m’avait dit que cette fois-ci on basculait bel et bien de plein pied dedans, bref le pire était à craindre. Supposons que l’Humanité se soit répandue à travers l’espace et ait créé Alamänder comme monde de substitution, et que la magie se soit révélée depuis le début une simple manipulation pseudo-scientifique des forces psychiques, mettons une évolution génétique conférant des capacités télékinétiques ou des nanotechnologies permettant des pouvoirs analogues. À ce moment-là, me semblait-il, nous aurions eu une trahison impardonnable, car tout le système de magie qu’Alexis Flamand s’efforçait de créer depuis le début avec une rigueur et une précision pour ainsi dire scientifique se serait avéré complètement renié : les efforts pour la rationaliser en un tout cohérent se seraient avérés complètement inutiles, car nous aurions pu avoir là depuis le début quelque chose bien plus rationnel ou tout du moins se voulant comme tel. À aucun moment nous n’aurions fait de la fantasy, mais une SF s’en donnant les oripeaux, et par conséquent cette trilogie prétendant révolutionner le genre se serait tirée une balle dans le pied car n’en étant pas vraiment… et elle qui voulait s’émanciper de la fantasy normale en proposant aux jeunes auteurs de nouvelles voies n’en aurait au final rien fait puisqu’elle se serait elle-même désavouée.

Avec ce twist, en revanche, nous restons dans la fantasy, car l’univers à l’intérieur duquel nous sommes plongés obéit toujours aux lois de la fantasy : le fait qu’il ait été créé par un autre univers relevant quant à lui de la science-fiction ne relève au final que d’une mise en abyme ordinaire, un simple niveau supplémentaire le séparant de notre monde réel.

Alors, qu’y a-t-il de si frustrant dans cette idée ? Le fait qu’on découvre que tout ce monde n’était qu’une fiction ? Mais nous savions déjà que c’en était une, sans quoi notre suspension d’incrédulité n’aurait jamais accepté d’ouvrir ce roman. Le fait qu’on ne nous ait donné aucun indice préalable ? Là encore, c’est tout relatif, étant donné qu’on nous avait expliqué depuis longtemps ce qu’étaient les MP, de manière mythologique donc camouflée, mais parfaitement cohérente avec ce qu’ils sont vraiment. Le fait qu’il soit désormais inexplicable que les dieux se mettent à briser le quatrième mur d’un roman, si nous sommes dans un jeu vidéo ? Certes, mais il s’agit d’un détail n’ayant aucune influence sur le reste de l’histoire, et nous pouvons, à condition de tirer nos cheveux d’un ou deux centimètres, accepter que ces IA de jeu se sont auto-développées toutes seules jusqu’à parvenir à un stade de compréhension leur faisant déduire qu’elles ne pouvaient que vivre dans un roman.

Au final subsistent seulement quelques incohérences difficilement explicables : comment ont fait les cerveaux des colons pour survivre aussi longtemps ? D’où viennent ceux qui naissent, où vont ceux qui meurent ? Se réincarnent-ils après avoir été éjectés du système, ou vont-ils dans un des paradis des dieux, comme mentionné ?

L’idée d’être dans un jeu vidéo n’était donc pas incompatible avec le concept d’Alamänder. Et en l’occurrence, elle explique pas mal de trucs : pourquoi Maek cherche à détruire le monde (pour regagner la réalité), pourquoi les dieux s’y opposent (parce que ce sont des IA qui seront détruites si le jeu est désactivé), quelle est la différence entre un dieu et un MP / Hempé… Tout en rajoutant des thèmes que l’auteur parvient à traiter avec intelligence.

Même en SF, Alexis Flamand continue d’être pertinent*

* Unlogix, Alone (2016)

Comme tous les points de son worldbuilding, l’auteur a en effet choisi de ne pas s’arrêter à quelque chose de basique : là où on aurait pu s’attendre à un « oui, bon, c’est un simulateur ultra-réaliste », lui va chercher dans quelque chose de beaucoup plus pointu, le programme étant un algorithme qui… utilise les rêves du joueur, ce qui outre une originalité surprenante déclenche dans son processus des questionnements sur la perception du monde que ne renieraient pas un solipsiste ou un relativiste. Un aspect philosophique certes uniquement effleuré, mais sujet à s’interroger.

De même va se poser un questionnement éthique : peut-on se mettre à zigouiller comme ça des gens aussi humains que vous et moi, parce qu’après tout ça ne peut que les expédier dans le monde réel ? Pouvons-nous abandonner tout ce en quoi nous croyions parce que nous découvrons que ce n’était pas la réalité ? Ou, un peu plus bateau mais qui reste pertinent : est-ce que c’était vraiment une bonne idée de jouer à Dieu et de se créer son propre univers plutôt que s’occuper du vrai ?

Et puis même, au-delà de ça… Fichtre ! Je sais que c’est pas la première fois qu’on voit ce genre de coups de théâtre, mais ça met toujours une claque de se dire que les combats entre déités qu’on voyait depuis le début ou les intrigues politiques complexes et ramifiées pouvaient n’être en fait que des broutilles face à la trame principale. Sans compter que ça reste vachement marrant de voir comment les êtres réels ont pu imaginer Alamänder lors de leurs réunions…

Bref, la trilogie s’en tire bien malgré tout. Reste une exposition du monde réel par Maek vraiment un peu lourdingue malgré son lyrisme, ou bien c’est moi qui deviens cynique à force de voir ce genre de trucs dans les magazines altermondialistes. Le système dépeint est certes boxapesque, et alors ? Il représente des peurs bien réelles et elles ne sont pas le centre des thématiques, même s’il verse par moments dans la novlangue ou la caricature un peu trop forte.

D’autant pluch que qu’on ait aimé ou pas l’hichtoire juchque-là, la sheconde partie apparaît vraiment comme une récompenche à tous les pachages laborieux…

Tiens, pourquoi tu reviens couvert de miettes ?

J’ai trouvé un vieux sandwich qui traînait par terre…

Vous reprendrez bien un peu de sense of wonder ?!?!?!*

* Justice, On’n’on (2011)

Parce que oui, maintenant qu’il nous a fait sa révélation du siècle, Alexis Flamand décide de finir en beauté, et quel final ! Tout se fait démesurément avengersesque bien que cohérent dans l’ensemble : vous rêvez d’une saga se terminant de manière épique, partant d’une simple planète pour devenir un récit imprévisible et pétaradant de couleurs à travers des mondes exotiques et des enjeux à l’échelle de l’Humanité ? La nef céleste est pour vous !!! On atteint des sommets d’émerveillement que je n’ai jamais vus à part chez Baxter, Egan malmenant trop mes neurones pour parvenir à me faire ressentir son gigantisme aussi viscéralement que l’auteur britannique.

Et quelle inventivité, au sein d’un genre qui atteint si peu souvent des sommets aussi vertigineux que ceux de la SF : c’est le seul roman de fantasy où vous pourrez voir des montagnes de chair extraterrestre, des mondes souterrains remplis de gaz où flottent des cités ambulantes ou même de la magie fossilisée ! Les autres mondes compris dans le programme d’Alamänder sont tout autant sinon plus surprenants, dévoilant leur worldbuilding en très peu de pages, parfois une demie seulement, mais toujours extrêmement denses : on découvre comme ça une version arcanepunk de la Seconde guerre mondiale, un monde-archipel semblable à la Malaisie, et énormément d’autres surprises que je vous ferais le plaisir de ne pas vous dévoiler pour les rares qui n’auraient pas lu mais découvriraient quand même ces lignes… De quoi largement pardonner les un ou deux rebondissements improbables qui nous étaient précédemment tombés dessus !

Bref, que du bonheur… jusqu’au moment où on se rend compte qu’on s’est sacrément faits bananer.

Critique méga spoil : dernier quart

Coup de génie ou foire à la saucisse ?*

* The Philipp Glass Ensemble, Pruit Igoe and Prophecies (2009)

Bah oui, parce qu’on finit par se rendre compte qu’en fait non, Alamänder n’est plus un jeu vidéo mais on l’a installé depuis dans la vraie vie ! Et en fait tout le monde constitue les descendants des joueurs qui ont fui la Terre et l’Humanité vit désormais dans ces mondes artificiels ! Ce qui corrige l’incohérence au niveau des dieux et de l’après-vie et explique pourquoi Akir disait que Maek ne connaissait pas toute la vérité, mais à côté de ça en crée de nouvelles ! Pourquoi Maek se suicide-t-il par honte en apprenant qu’il a tué pour de vrai tous les gens depuis le début alors qu’il a quand même dézingué toute sa famille sans scrupules avant d’en prendre conscience ? Pourquoi Akir amène-t-il Jon et Maek sur Shylock plutôt qu’à Akéron, son monde ? Pourquoi lance-t-il ses sbires à leur poursuite s’il veut qu’ils atteignent bel et bien leur destination ?

Et enfin, il y a le problème que je mentionnais tout à l’heure : la magie n’est qu’une manipulation mentale de nano-robots ; c’était de la science depuis le début ! Ce qui empêche à jamais la trilogie de rentrer complètement dans la catégorie fantasy ! Alors que nous avions des romans novateurs, qui la rationalisaient et reprenaient les codes de la SF, tout en respectant les frontières du genre (en jouant dessus, même, des fois), alors qu’on avait des romans qui nous disaient : « ouais, t’as pas besoin de la SF pour faire tout ça, tu peux raconter avec la fantasy tellement plus de trucs que juste un med-fan avec des épées magiques », finalement il fallait qu’on se rende compte que c’est de la SF quand même ! Ils vont penser quoi, les écrivains novices, en voyant ça ?! Ils vont continuer à faire de la fantasy normale ou de la science-fantasy s’ils ont de l’ambition sans jamais essayer d’imiter l’alchimie de départ du cycle ! Ils vont laisser la fantasy française non hybridée telle quelle, et se dire qu’après tout, on peut faire les trucs que le tome 1 s’essayait dans un cadre autre qu’en mettant au moins un brin de SF !

Tu penses vraiment ?!

Bah évidemment, enfin ! L’auteur a complètement flingué son parti pris de départ !

Ça dépend de qu’est-ce que tu considères comme tel : créer un monde où la magie semble rationnelle, ce que tu expliquais dans le segment précédent, ou rationaliser vraiment la magie ? Avec ce twist, Alexis Flamand pousse ce parti pris-là vraiment jusqu’au bout. Elle est constituée de nanorobots, ce qui la fait s’expliquer par la science, mais est-ce que ça n’en est plus de la magie pour autant ? D’une part, ça n’empêche pas qu’il en existe différents fonctionnements, le récit de qualité qui en découle et le sense of wonder qu’on lui connaît, d’une autre l’auteur s’appuie dans ses interviews sur la troisième loi de Clarke : « Toute technologie suffisamment avancée est indissociable de la magie ». Qu’est-ce qui nous empêche de dire que tous les mondes de fantasy, quelque soit leur magicbuilding, reposent en fait sur des lois physiques ou technologiques inexplicables ou que les personnages ne peuvent pas expliquer ? Est-ce que le merveilleux n’en existe pas pour autant, n’en est pas moins généré dans l’esprit du lecteur ou du spectateur ?

Sans compter que les écrivains même novices ont quand même de la jugeote ! Indépendamment du dénouement du cycle, ils auront vu ce qu’on peut si on reprend les codes de la SF sur la fantasy de manière aussi insolite et intelligente, et ils s’en serviront pour faire leurs bouquins à eux, sans forcément faire intervenir la science pour expliquer les phénomènes surnaturels comme pour s’excuser de leur existence !

Alors ? Bilan et analyse de la trilogie*

* Le Wanski, Atlantide (2018)

Si la trilogie n’est pas complètement cohérente, ça ne l’empêche pas d’être irréprochable dans ses grandes lignes, sans compter qu’on ne peut pas lui enlever qu’elle le reste dans son message. Avant même l’aspect géopolitique du roman, vient la question de comment revenir à la réalité après avoir été accro à un jeu. Or on choisit de la transformer pour qu’elle lui ressemble en tous points, puisqu’on en a les moyens, pour continuer à vivre dans nos chimères indépendamment du sort de nos descendants qui y vivront après nous (c’est surtout pas comme si ça me rappelait pas certains gouvernements). Qu’est-ce que est la vérité, au final ? Quelque chose d’aisément manipulable, de terriblement proche du mensonge, et qui n’a au final que peu d’utilité ; pourtant nous la désirons via un raisonnement qui nous dépasse. C’est la même problématique que pour The Truman Show, mais exposée de manière bien plus démesurée !

Alexis Flamand l’écrit lui-même en postface, « Alamänder est une réflexion sur le pouvoir ». Et ce pouvoir, chaque personnage l’incarne d’une manière différente. Magni, de par sa mégalomanie et son inspiration puisée dans l’imagerie catholique, remplit la figure d’un dirigeant autoritaire et paternaliste, omniprésent et omniscient, mais pas forcément dans le bon camp. Akir, s’il paraît en premier lieu un avatar du diable, se révèle au final l’incarnation des pulsions destructrices de l’Homme, que Jon accepte de déchaîner sous certaines conditions. Ernst régit son royaume comme une start up nation de la manière la plus viable pour son système, mais s’il part sur de bonnes intentions, on sort là encore en-dehors de l’humain. Maek, quand il croit ne pas être un fanatique mais justement manipuler ces derniers à sa guise pour atteindre son but réel (semer le chaos sur Alamänder jusqu’à ce que les joueurs préfèrent rester dans la réalité quand ils y reviennent en mourant), découvre qu’il en est un car il tuait les personnes pour de vrai : c’est là encore une forme de tyrannie, persuadée de faire le bien en détruisant tout système cette fois, et qui s’avère ainsi bien plus destructrice encore. Magmat est une enflure finie, complice de crimes contre l’Humanité (les vihns) et sans aucune subtilité dans sa manière de gouverner… d’où le fait sans doute qu’il se fasse si vite évincer du récit. Lamarr, le champ de blé carnivore et les xéols fanatiques œuvrent tous pour le même motif, et se voient invariablement eux aussi voués à la destruction. Jason, refusant un premier temps d’être sacrifié, finit par accepter ensuite sans réserve, mais perd ainsi gratuitement sa vie de manière cruelle et inhumaine.

Et Jon ? Difficile à cerner. Jon incarne un personnage quasi-candide, balloté par les différentes péripéties, mais qui peu à peu en vient à s’affirmer et à jouer son propre rôle politique en tentant de tenir compte des erreurs de ses précédesseurs. Peu à peu, il va passer de mehnzotain attaché à sa patrie à xénophile en découvrant Kung-Bohr et en se battant pour ce royaume, puis ouvert à toutes les cultures en échouant sur le monde des xéols. À partir de là, son rôle ne va faire que croître, passant de guerrier révolté avec Maek puis seul à guerrier désillusionné suite à ses échecs successifs, mais n’hésitant pas à accomplir de lourds sacrifices pour parvenir à ses fins, ternissant son image lisse tout en lui faisant entrevoir la portée immense de ses responsabilités, avant de gagner le statut ultime, de celui qui a tous les choix, de celui qui possède à son tour toutes les cartes en main, transcende les cultures, les savoirs et les codes moraux : celui de dieu.

L’idée au final c’était : on quitte la Terre, tout est devenu trop pourri là-dessus, on repart à zéro avec un ou des mondes complètement neufs, mais maintenant on fait quoi ? C’est comme ça qu’on en arrive à mettre en scène différents personnages chacun dirigeant à leur manière et qu’on les remet chacun en question : l’Humanité se met elle-même en débat (bon, c’est un peu gros comme image, mais du point de vue du lecteur, ça veut bien dire ce que ça veut dire). Comment on fait, quelle est la voie à prendre, la logique à adopter, ect. Ce côté extrêmement cérébral se faisant contrebalancer par l’humour et le côté aventure à sensations fortes.

Malgré tout, restent quelques maladresses : tel personnage s’avère (plutôt souvent) ne pas être mort, on se retrouve fréquemment obligé à recourir au « Au fait, pourquoi est-ce que… », et l’exposition se fait par moments sentir ; et les péripéties continuent entretemps de s’enchaîner sans trop qu’on sache où qu’elles aillent à présent qu’on a découvert le pot aux roses. Bref, voilà pourquoi je considérerais La nef céleste non pas comme une excellente conclusion, mais une très bonne seulement.

Et pourtant, la fin… La fin dépasse les espérances et fait presque tout pardonner. Car oui, avec ces deux derniers retournements de situation de la mort qui tue, parfaitement dosés et arrivant quand on s’y attend le moins, on dirait un mélange des plus gros délires de L’Imaginarium du Docteur Parnassus et de L’Incal réunis tout en restant comme eux cohérents jusqu’au bout. Encore plus vertigineuse que tout ce qui était arrivé auparavant, cette chute dépasse les plus folles espérances et clôt plus que dignement la saga. Et c’est ce genre de fantasy ambitieuse que je veux lire en France, et partout ailleurs dans le monde : quelque chose de profond, spectaculaire, intime, universel, drôle, complexe, bref : quelque chose d’ambitieux.

Conclusion*

* The Kompressor Experiment, Draconic Period (2019 — rock électronique avec une grosse influence de prog… et peut-être bien de Justice !)

La fin d’Alamänder est laborieuse : énormément, voire trop de révélations, twists, retournements de situations, explications, retours de personnages en tous genres… Pourtant, les décors déployés valent le détour et la réflexion entamée par Alexis Flamand prend peu à peu tout son sens, jusqu’à un point d’orgue inoubliable. Si l’on peut parler d’un ouvrage de référence qui fera date dans la fantasy (et la science-fiction) française, on ne peut donc sans doute pas encore parler tout à fait de chef-d’œuvre ; mais l’auteur possède un potentiel rare et extraordinaire, c’est pourquoi je suivrais avec intérêt la suite de sa carrière. Et avec moi vous aussi je suppose, puisque c’est pour votre culture…

On essaye de pas divulgâcher aussi chez : FeydRautha, le Chroniqueur, …

Voir aussi : le tome 1 ; le tome 2

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