Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (48/48)

Oyez damoiseaux et buveurs

C’est la complainte du pauv’conteur

Critiquant l’œuvre à ses confrères

C’est une année d’études qui s’perd

Toujours à lire dans les couloirs,

En marchant ou dans sa baignoire

Passant dans sa chambre sa vie

Ou à rédiger ses avis

Il troqua Montaigne et Ronsard

Contre Conan le vieux Barbare

L’Heptaméron et l’Esthétique

Contre des vaisseaux en plastique

S’gavant d’chips au fond du grenier

Sa barbe commença à pousser

Vers ses tout derniers tours de piste

On aurait presque dit un rôliste…

Bon, bah ça y est c’est la fin du challenge. Le problème, c’est que le dernier livre va pas être du tout, du tout facile à critiquer…

Intérêt scientifique

Donc Diaspora, c’est l’histoire de l’Humanité dans le futur qui se fait la malle suite à un phénomène cosmique qui réduit à néant le Système solaire. Les enchairés (les humains) ont péri, restent les gleisners (les robots) et les citoyens de polis (des IA ou des humains transcendés en IA) ; chacun de leurs côtés, ils partent sur les traces de civilisations extraterrestres, sauf qu’il y en a une, les Transmutateurs, qui semble plus intrigante que toutes les autres…

On vous l’a sûrement déjà dit : Diaspora, c’est le roman de hard-SF le plus ambitieux de toute la hard-SF. On y découvre des formes de vie extraterrestres surprenantes, d’autres dimensions, d’autres univers, le tout s’étalant sur des durées de temps devenant à la fin impossibles à mesurer. Le sense of wonder va crescendo, avec à chaque fois des découvertes plus extraordinaires que la fois précédente : la destruction de la Terre dans un carnaval de couleurs vives ! des civilisations vieilles de plus d’un milliard d’années ! des personnages qui se dédoublent, se décuplent, se milluplent, ou bien fusionnent entre eux !

Mais bon ça, des tas de gens l’ont déjà dit avant moi, et en bien mieux. Diaspora est un roman dingue, c’est vrai, par moments éblouissant, mais on oublie trop souvent le côté romanesque, justement, pour faire passer en avant l’excellence de l’aspect spéculatif. Et du coup, ce qui m’embête, c’est que s’il s’agit d’un chef-d’œuvre dans son genre, d’autres l’ont trouvé parfaitement imbuvable, et moi… bah comme d’habitude je me suis un peu retrouvé entre les deux. Alors me faites pas dire ce que j’ai pas dit, j’ai adoré beaucoup de passages, c’est une excellent lecture pour clore enfin ce challenge… mais c’est un livre qui ne parlera pas à tout le monde. Car Diaspora est non seulement ambitieux dans son genre, mais c’est aussi le livre-testament de son auteur Greg Egan, où il va mettre absolument tout ce qui faisait sa magie, sa force et sa faiblesse. Et donc la physique, la chimie, l’informatique, la géométrie, et toutes sortes d’autres sciences compliquées. Et ça va très, très loin.

Intérêt littéraire

Trop loin sans doute pour nombre de lecteurs : Greg Egan se montre patient avec nous, il vulgarise souvent, mais expose tellement de détails techniques pour rendre son multivers plus riche et plus mastoc qu’à un moment ou un autre il est obligé d’utiliser du vocabulaire et des calculs que ne comprendront pas forcément les non-matheux. Moi, par exemple, le passage sur les dimensions, j’étais complètement largué. D’ailleurs, s’il y en a qui se manifestent que dans l’infiniment petit… pourquoi après on voit l’univers entier en 5D ?!

Mais même ce défaut, au final, je l’ai trouvé peu rédhibitoire : parce que même si le livre a beau se sentir obligé d’exposer en permanence et de devenir verbeux par moments, même si les passages sur la géométrie non-euclidienne relèvent pour moi de l’ésotérisme pur, contrairement à mes premières appréhensions, eh ben ça vient pas plomber le reste du récit. Les personnages ont une âme, je dis pas qu’ils sont super-développés, mais oui, ils ont leur vie personnelle, leurs aspirations philosophiques. Yatima le candide, Inoshiro l’impulsif, l’ancien enchairé regrettant son passé tout en partant explorer le lointain futur… Alors oui, au final, on finit par s’attacher un peu à toutes ces IA, qui partent convaincues qu’elles vont tout comprendre l’univers entier maintenant qu’elles ont l’éternité devant elles… mais qui se rendent compte qu’au final c’est pas si simple.

Parce que oui, c’est aussi un peu ça, Diaspora : un roman sur la finition humaine. Les polissiers (on va les appeler comme ça pour faire plus simple) sont les maîtres de tout le savoir qu’ils veulent, mais les seules choses qu’ils maîtrisent réellement ne sont jamais que leurs univers virtuels (le terme « solipsisme » revient d’ailleurs en boucle tout au long du roman). Et lorsqu’un malheur arrive, ils sont incapables de sauver la plupart des enchairés, ni de stopper cette catastrophe cosmique. Alors que leur savoir s’accroît, alors qu’ils commencent à appréhender des races extraterrestres toutes plus incroyables les unes que les autres, alors qu’ils partent à la découverte de nouvelles dimensions, ils découvrent l’imminence d’une catastrophe vingt trilliards de fois pires ; et alors que le lecteur pourrait penser qu’ils sont tout près de devenir des dieux, on se rend compte que d’autres les ont précédé de manière infiniment plus vertigineuse.

Alors dans des moments pareils, il reste quoi ? La solitude de l’espace. L’immensité de l’univers abstrait et celle de l’univers physique. Et l’envie, pour quelques rares élus, de transcender tout ça par l’art.

Je n’ai jamais été sensible à la beauté des nombres. On me l’a décrit un peu comme moi je vois la philo durant les longues balades en forêt, mais je n’arriverais sans doute jamais à une abstraction aussi lointaine. Ma passion pour l’arithmétique, elle s’est arrêtée au CE1, quand on m’a grondé sur le fait que Théo et Léa n’avaient pas franchi le nombre exact de cases de la marelle du manuel scolaire. Alors, pourquoi j’aime autant la hard-SF ? Pour ce qu’elle fait découvrir. Pour les perspectives qu’elle offre avec tous ses éléments nouveaux, dont nombre d’entre eux que n’ont jamais épousé les autres genres littéraires. Pour cet art, justement, que les auteurs tentent de créer en parlant des trésors de l’Univers non plus sur le ton froid et sévère d’un essai, mais avec la poésie que se doit d’avoir toute œuvre de fiction.

Parce que oui, c’est pas parce qu’Egan a un style sec et froid qu’il lui arrive pas un peu de se soucier de la manière dont il raconte son histoire. La naissance d’une IA, par exemple, comparée à la fois à une fractale et une fleur ; la création de délires géométriques virtuels, par une héroïne pour qui art et mathématiques ne forment qu’un ; mais surtout, malgré tous les problèmes qui viennent ensuite pour parvenir à les comprendre pleinement, cette histoire de dimensions. On est des êtres en 3D, on a jamais réussi à en voir d’autres ; les plus savants d’entre nous arrivent tout juste à les concevoir. Comment faire ressentir toute cette verve de la découverte, toute cette démesure hallucinogène impossible à représenter même avec les meilleurs effets spéciaux ? Quelque chose de hors-champ qu’on nous brandit juste sous le nez. Quelque chose d’implicite qu’on nous hurle au visage. Une idée à jamais inaccessible à l’imagination du lecteur, qu’on lui demande pourtant d’envisager.

Et Greg Egan y parvient, à faire vivre ces dimensions. La première fois qu’on nous immerge dedans, il exprime avec un réalisme ultra-immersif toute la stupeur, l’effroi et l’émerveillement ; le fait qu’on ait eu droit à une révélation fracassante juste avant ne fait qu’accentuer l’aspect émotionnel. Je me cramponne et tente d’imaginer à mon tour ces formes impossibles. Et alors seulement, je crois que je la touche, cette beauté des nombres, juste l’espace d’un instant.

Conclusion

Dans la vie, il y a des grands romans qui nous touchent moins qu’on le pensait ; mais bien souvent on n’en reconnaît pas moins le prestige et on ne s’en estime pas moins contents de les avoir lus. D’avoir parcouru toutes ces pages de grandiose, d’avoir couru dans les immensités désertes de ce palais de mots. J’ai passé une superbe année, où quelques trucs n’ont pas pu se faire, mais jalonnée par la découverte d’œuvres bluffantes, et celle-ci n’en est pas des moindres. Diaspora n’a pas pour moi été la claque attendue, mais elle a été un pour moi un bon moment. Un très, très bon moment.

Alors si vous vous en sentez le courage, allez vous aussi financer ce genre de SF ambitieuse ! C’est le genre de machins que je veux voir dans cette décennie dont tout le monde parle, alors que ça va quand même être la 202ème, ça va au bout d’un moment. Allez vous aussi découvrir les tréfonds du cosmos et contribuer à l’arrivée d’un grand Imaginaire en France, fait de ces rêves que notre époque a oublié pour ne plus se pencher que sur l’utilitaire. Après, je dis ça, c’est pour votre culture…

On colonise aussi l’univers chez : ApophisFeydRautha, Nicolas Winter, le ChroniqueurConstellationsLutinXapur, …

5 commentaires sur « « Diaspora » : Je termine l’année en beauté ! »

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