Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (47/48)

Vous vous souvenez ? C’était y’a quelques années de ça. Les découpages de livres en France, c’est la foire à la saucisse, alors du coup il y avait eu cette trilogie découpée en cinq volumes ; c’est alors qu’une jeune maison d’éditions passablement ambitieuse (on l’avait déjà abordé ici) décidait de lui rendre le nombre de volumes qui lui était dû avec des illustrations attirant fortement l’attention des chalands. Dont moi.

Comment décrire ce qui m’a attiré tout de suite ? Disons que le côté lovecraftien mais tourné en dérision m’avait fait penser à une espèce de mix entre des Chroniques du bout du monde pour adultes et les Annales du Disque-monde. Les échos eus sur le Web donnaient la même impression, tout en précisant que le bouquin mettait un point d’honneur au worldbuilding : non seulement pour son originalité, mais aussi pour sa richesse et sa cohérence, ce qui avouons-le n’est pas franchement le premier truc auquel vont s’atteler en priorité des œuvres de light fantasy.

Les faits sont pourtant là : La porte des abysses commence la trilogie d’Alamänder avec un énorme potentiel, aussi bien divertissant que prolongeant les limites de son genre. Il s’agit d’un livre intelligent ayant compris que l’humour n’excuse pas n’importe quelle idiotie dans la narration sans le mépriser pour autant, et jouant ainsi avec un équilibre idiot / sérieux sans que jamais les qualités d’un domaine n’aillent l’emporter sur l’autre. Avant même les premières pages, je savais que cet ouvrage constituerait non seulement une lecture agréable entre deux ouvrages plus ardus, mais aussi un de mes coups de cœur de l’année. Car au-delà d’un excellent roman de light fantasy, nous possédons là un excellent roman de fantasy, et ce qui pourrait bien se révéler un excellent roman tout court si les prochains tomes continuent sur la lancée.

Intrigues, personnages*

* Farfacid – Tu Do Bem (2019 – l’aspect organique et décalé de la chanson va parfaitement bien avec le livre dont on parle)

Alamänder est un monde à l’unique continent éponyme, dont on ne sait pas exactement la forme, mais juste qu’en son centre se situe son unique lac. Les alentours sont uniques aussi, à leur manière : plantes qui vous bouffent, démons du troisième cercle en partant de la gauche invoqués par maladresse souvent encore pires que les vrais (eux, ils vous laissent en vie), rois bureaucrates, guerriers xéols, cuisine locale…

C’est donc dans ce contexte pas très glorieux que deux histoires se nouent peu à peu : celle de Jonas, mage détective qui découvre un beau jour que sa maison vient de se faire annexer par le royaume de Kung-Bohr, et va devoir accepter une enquête juteuse pour la garder, et celle de Maek, apprenti assassin malheureusement très doué. Car Alamänder regorge de dangers ; et quand quelques systèmes de magie s’en mêlent, ça n’arrange pas toujours les choses…

Intérêt comique / satirique*

* Vortek’s – Grosse chépère mon pote (ft. Ziqooh) (2016)

Le roman alterne ainsi moments avec gros dramas et passages beaucoup plus délires ; des scènes humoristiques et des intrigues d’une forte complexité cohabitent : Alexis Flamand le déclare lui-même, son but n’est pas de faire de la fantasy à usage purement humoristique. Mais ce premier tome lui donnant une place malgré tout TRÈS importante, on va juste pour celui-ci le comparer un peu aux autres ouvrages de la light fantasy (et par là on entendra aussi bien fantasy humoristique que contenant simplement une part généreuse d’humour, les frontières étant poreuses).

Alors disons-le d’office, il va y avoir encore moins de lignes sans comparaisons avec Pratchett dans cette chronique que de culture sur NRJ12. Je sais, dire que light fantasy = Pratchett, c’est dire que high fantasy = Tolkien, mais il s’agit du seul auteur de ce genre mondialement connu et reconnu comme maître incontesté. Une référence universelle qui nous permet de nous apercevoir ainsi des lacunes de cette œuvre, mais surtout ses points communs, ses points de distanciations et enfin ses qualités supplémentaires et les éléments qu’elle pousse plus loin.

Et l’humour se fait par moments aussi présent que dans un Disque-monde ; on y retrouve les mêmes personnages allant du flegmatique au grotesque et multiples parallèles avec notre monde, avec une dose d’absurde élevée dans un royaume qui marche sur la tête. Cependant, Alexis Flamand s’en dissocie en mettant moins d’emphase sur les calembours ou pas de narrateur omniprésent toujours occupé à digresser ou parsemer son texte de sous-entendus : on se trouve donc en présence d’un texte s’éloignant du style anglais, plus simple et terre-à-terre, moins abstrait et nonsensique, et donc plus accessible à nombre de lecteurs notamment français.

En fait, on a une nette impression de découvrir ce qu’auraient pu être les premiers tomes du Disque-monde s’ils avaient été réellement maîtrisés : l’univers possède un net parfum Rincevent des débuts, riant non pas forcément d’un aspect précis de notre réalité, mais davantage de la fantasy dans son ensemble, avec ses multiples tropes usés jusqu’à la corde. La cour d’un roi possède forcément des tas de complots ? On les numérote et on grossit le nombre jusqu’à le rendre démentiel. Le roi risque souvent sa vie ? Qu’à cela ne tienne, désormais il sera blasé tellement ça lui arrive. (Il emploie en outre des calculs cyniques qui ne dépareilleraient pas chez un Havelock Vétérini — on retrouve d’ailleurs l’idée de réglementer le crime plutôt que le faire disparaître.) Le royaume est régi comme une bureaucratie ; si cela sert bien sûr à se moquer d’elle, c’est bien la fantasy telle que nous la connaissons qui est la première cible du roman.

Tout comme La Huitième Couleur et Le Huitième Sortilège, La porte des abysses recherche une critique de ce genre en poussant ses curseurs jusqu’à ce qu’ils n’aient plus aucun sens : une démarche de démythification dans un premier temps où l’imagerie du med-fan traditionnel se fait passer à la moulinette, puis une recodification où l’auteur présente la fantasy telle que lui la verrait, que ça passe par un dépaysement plus grand ou davantage de réalisme (quand ça l’arrange) ; une démarche à ne pas confondre avec celle traversant actuellement le cinéma héroïque actuel (le MCU / Star Wars VIII) consistant à procéder à une démythification puis une remythification, le processus étant identique mais retournant finalement au même stade qu’au départ. Le degré de délire est inférieur dans le sens où avant de partir dans tous les sens, Flamand est conscient que l’histoire doit passer avant : il n’y a pas donc ces micro-aventures décousues qui conduisent lentement vers enfin une résolution de l’intrigue s’étant développée entretemps, mais celle-ci se situe au centre des préoccupations ; de même, les grimoires de l’Université Invisible ne se transformeront pas cette fois en crème à l’ananas : plutôt que marquer volontairement les scènes par un aspect absurde à tout prix, l’auteur préfère établir d’emblée des règles claires, même si elles paraissent aller à l’encontre du bon sens, dès le départ, contrairement à une saga telle que le Disque-monde qui les construira tout au long de son développement, quitte à parfois se contredire.

Intérêt dépaysant*

* Polymer – Molecular Mobilization (2015 – la version du @LivingVillage reste la meilleure selon moi)

Reste à voir comment voir ce qu’apporte cette recodification : et en l’occurence, La porte des abysses constitue un alliage à la fois syncrétique et innovant des différents mouvements de la fantasy autant alternative que des canons habituels. Si elle reprend pour base le très traditionnel med-fan, elle y mêle une dose importante du mouvement weird initié par Lovecraft tout en y ajoutant des tropes habituellement réservés à l’arcanepunk et la science-fantasy, empruntant ainsi aux codes de la SF, le tout sur fond d’intrigue policière, thème plutôt peu exploité en fantasy comparé au nombre d’ouvrages sur la fantasy à crapules (en-dehors du récent et singulier Titanshade, et bien sûr des Annales sur le Guet et Samuel Vimaire).

Pour les non-initiés au jargon des sous-genres de l’Imaginaire, le weird c’est donc le fameux machin à la croisée de tous les registres (SF / fantasy / fantastique / horreur) qui se caractérise par sa forte présence d’éléments incongrus pas frocément tirés d’une civilisation précise, avec une esthétique fréquemment organique et une imagerie à la lisière de l’extraterrestre. Si on ne peut pas dire que la trilogie d’Alamänder en soit, puisqu’elle est aisément classifiable en fantasy, il n’en est pas moins que ce courant initié par Lovecraft et ses petits copains déteint fortement sur l’esthétique : l’univers de Flamand passé le cap de l’humour reste singulier du fait qu’il est pesant, lourd, baroque, friand de décors gigantesques et écrasants. Les créatures bizarres y pullulent, pas toujours bienveillantes mais d’autres fois amusantes tant elles se font ridicules, les sculptures grouillent partout dans les salles ; il est fait mention de nombreuses coutumes et créatures millénaires et étranges, créant ainsi une zone floue pour le lecteur : on ne sait plus si on est dans un démesuré volontairement grand-guignolesque ou si l’auteur ne recherche pas derrière les apparences à nous faire ressentir un véritable vertige.

Vous devinez aisément que l’amateur d’exotisme et de gigantisme en moi s’est tout de suite montré comblé ; un univers qui se démarque autant possède une véritable démarche recherchant à s’émanciper des mondes ordinaires souvent refourgués. De plus, j’avais enfant été fortement marqué par le tournant lovecraftien pas si parodique qui se dégageait de la fin du Huitième Sortilège ; d’un coup les enjeux montaient en flèche, et on comprenait que l’héroïsme avait beau ne pas exister (du moins tel qu’on aime se le figurer), l’humour ne faisait pas tout et il y avait un monde à sauver. La porte des abysses tente ce mélange de mystère et d’organique, débarrassé de l’horreur malgré un sens aigu de l’humour noir, porteuse d’une véritable richesse visuelle et colorée.

On porte également un intérêt aux détails ethniques, qu’il s’agisse des différentes langues, dont on nous décrit l’esthétique, des formules de politesse de tel lieu, ect. Tout est original et dans le souci du détail, y compris le crime, avec tout cet arc narratif s’intéressant à la genèse des T’Sanks, bourrée de passages inattendus malgré certains éléments très classiques. L’auteur élabore même une philosophie du crime pour expliquer comment les assassins perçoivent le monde et pourquoi : si ça, c’est pas pousser les potards à fond !

Intérêt spéculatif*

* Infected Mushrooms – Project 100 (2009)

Le worldbuilding semble déjà atypique, le magicbuilding l’est encore plus. Comme on l’a déjà dit, habituellement le but de la LF est avant tout de faire rire ; le surnaturel apparaît donc le plus souvent comme le moyen le plus simple d’envoyer la logique dans le trou noir Fortnite. Là encore, Pratchett avait tenté malgré tout quelques ébauches : la magie des mages à travers Sourcellerie, envisageant la réalité comme un tissu métaphysique qui peut être foré jusqu’à un certain point, celle des sorcières à travers tout le sous-cycle de Lancre se basant sur la psychologie des personnes, farfelue mais assez cohérente dans sa gestion des énergies (se mêler à l’esprit d’une chouette est plus simple qu’en prendre l’apparence, faire croire aux gens qu’ils sont des crapauds plus économe que les changer en), ou encore la gestion du temps dans (l’indigeste) Procrastination.

Néanmoins, les différentes formes de magie sont très rarement au centre du récit, et elles laissent beaucoup de bride pour se lancer au moment voulu dans du délire pur et dur. Ici, l’idée est de se rapprocher le plus possible de la science, en créant un système à la fois riche, complexe, cohérent ET détaillé. Indépendamment de l’humour, on découvre donc dans cet ouvrage des systèmes de magie qui resteraient tout aussi plausibles dans un ouvrage beaucoup plus sombre (ce qu’il s’avère être par moments).

Le premier est celui de la magie YArkhanie ; à l’image du très prochainement dans la langue de Pascal Praud Foundryside, celle-ci s’inspire des programmes informatiques. Contrairement à celle de ce dernier, elle ne combine pas des runes déclenchant des sortilèges, mais des sortilèges en eux-même guidés par une mystérieuse force vitale ; y voir la même idée géniale mais en moins bien serait pourtant réducteur. En effet, toute la question réside alors de comment combiner les sortilèges ensemble afin d’obtenir le résultat voulu. Exemple, déclencher une tornade de feu n’est pas un sortilège, mais un ensemble de ceux-ci : il en faut un pour paramétrer la chaleur, un autre la vitesse, un autre la direction… On n’est plus au niveau du codage, mais à celui du logiciel.

Le second est appelé la magie organique : moins précise, elle accumule les différents flux de réalité pour les encoder à la manière des liaisons entre les protéines. Car on a beau se trouver dans un med-fan, les magiciens connaissent malgré tout l’existence des particules ; après tout, pourquoi n’auraient-ils pas pu inventer un sortilège pour explorer l’infiniment petit ?

À ce moment, forcément la question se pose : dans quelles cases étriquées pourrions-nous ranger le livre ? Arcanepunk ? Non, le roman, en dehors de quelques trouvailles technologiques, possède une civilisation davantage apparentée à un med-fan cauchemardesque. Science-fantasy ? Non plus. Les éléments magiques sont traités comme une science, il est vrai ; et ils mettent en scène différentes propriétés scientifiques. Mais c’est le but de tout système de magie, s’il est exposé, de la rationaliser de manière à ce qu’on ait l’impression qu’on a affaire à un monde possédant des règles différentes des nôtres mais tout aussi crédibles, de sorte que nous pourrions appeler finalement magie toute forme de science purement inexistante et inconcevable dans notre univers à nous ; et les propriétés scientifiques telles que la biologie ou la physique ne sont exploitées que par le biais de cette science inventée. Ce sont bien les répercussions de la magie, et non de la science ou de la combinaison des deux, que nous découvrons ici.

Et hard-fantasy ? Eh bien je reste circonspect sur ce terme, car les ouvrages de fantasy voulant se faire aussi hard que la branche de SF du même nom ne le sont bien souvent que sur un point pour rester normaux sur les autres (prenez Le Seigneur des Anneaux : son évolution linguistique est particulièrement crédible, son système de magie lui ne reste qu’esquissé). Ceci dit, certaines scènes sont empreintes d’un sense of wonder saisissant : les propriétés du dieu de la Mort, le Bout du Monde, les plaines de champignons géants…

En plus de l’humour, de l’enquête, du très grand intérêt du livre dans son genre et du sens du spectacle, Alexis Flamand met de temps en temps la bouffonnerie entre parenthèses pour s’interroger sur des sujets plus lourds… ou la remplace tout bonnement par une grosse dose d’humour trash bon enfant. Ainsi les T’sanks expérimentent-ils les différentes maladies, capacités magiques, pharmaceutiques, bactériologiques ou encore psychologiques sur le corps humain avec un manque d’éthique à faire pâlir de jalousie l’unité 731. Mais ça fait avancer la science, la médecine en tête de file, donc les dirigeants s’en accommodent ; qu’est-ce qui nous dit que certains d’entre eux bien réels ne seraient pas capables de compromis comme ceux-là ? Bref, La porte des abysses a tout compris de son héritage science-fictif, avec ce que contient tout grand livre de hard-SF : une interrogation non seulement sur les causes physiques, mais aussi les effets sociétaux.

Oui, mais…

Quelques défauts très minimes cela dit : pour un ouvrage aussi riche visuellement, le manque d’illustrations se fait sentir ; et pour l’édition sur liseuse, il faut attendre la toute fin du livre, alors qu’on s’est déjà imaginé les créatures autrement. De même, certains passages étant un peu appuyés par moments, on perd de la finesse du gag ; mais bon, ça se porte remarquablement bien comparé à une bonne frange de la light fantasy française braquée sur le sexe, la religion et cette noble science (d’où le fait qu’il ne faille l’invoquer que de façon évènementielle) qu’est la scatologie.

Conclusion*

* Invitation, Artesia (2007)

La porte des abysses augure un nouveau monument de la light fantasy par son humour soigné et absurde sans perdre le lecteur ; mais par-delà l’aspect comique, Alexis Flamand nous offre un univers baroque et psychédélique, tantôt merveilleux tantôt terrifiant, au service d’une intrigue et d’une fiction spéculative soignées. Un véritable plaisir de lecture et sans doute le meilleur roman de fantasy chroniqué cette année, vous allez me faire le plaisir de vous le procurer tout de suite. Après, je dis ça, c’est pour votre culture…

Des monstruosités aux globes oculaires instables aussi chez : FeydRautha, Le ChroniqueurLotheshar, …

Voir aussi : le tome 2 ; le tome 3

Des tas de liens sympas ici : le site, une interview, encore une interview, …

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