Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (46/48)

Parmi les romans qui auront fait 2019, on m’avait annoncé le tome 1 de Terra Ignota comme une nouvelle référence en matière d’utopie. Et le genre ayant été justement ces dernières décennies quelque peu laissé au fond du jardin, c’est avec joie que je m’élançais pour le dépoussiérer…

Je vais essayer de prendre le résultat avec des pincettes, mais la déception est là : un livre qui aurait pu certes juste être avec de grandes ambitions, mais risquant de perdre totalement le lecteur non averti, lequel ne verrait que ses défauts et passerait à côté de ses qualités, mais qui empire à mesure qu’on avance. Il s’agit d’un ouvrage exigeant, d’une manière parfois critiquable, mais méritant, pour un lectorat particulier uniquement. Et je n’en fais clairement pas partie.

De l’utopie et du fait QU’ON VA TOUS CREVER SI ON EN FAIT PAS UNE OH !*

* Cristobal Tapia De Veer – Utopia Theme (2013)

Disons-le néanmoins, quelles que soient leur nature, les utopies ont toute la légitimité qu’il faut pour revenir sur le devant de la scène en ce début de XXIe siècle : il en faut plus, davantage que toutes ces dystopies faciles devenues un bizness Young Adult quand le genre était né libre, provocateur et avant-gardiste. Aussi cette critique peut-elle se lire comme une réponse à l’une de mes plus virulentes : là où je considère la dystopie actuelle comme n’ayant plus de raison d’être, l’utopie en revanche doit être le genre prenant le relais.

Parce que oui : c’est bien joli d’agiter les peurs de notre belle époque moderne, mais quand on dénonce un truc auquel les gens sont déjà bien assez sensibilisés, le mieux pour être pertinent reste de proposer une alternative. Alternative, on en avait déjà parlé, souvent bâclée par les auteurs de dystopies, opposant les gros méchants coreux capitalistes aux maigres gentils tranceux-bisounours en harmonie avec la nature. Sauf que justement : cette société idéale mérite d’être approfondie, mérite d’être questionnée. Parce que les choses sont beaucoup moins simples qu’il ne semble : peut-on vraiment vivre sans argent, sans patrie ni patron ? Comment structurer (ou déstructurer) cet idéal ? Et ceux qui le partagent pas, on en fait quoi ?

Voilà pourquoi si vous me dites que les utopies ne peuvent être que des récits linéaires dépourvus de rebondissements parce que tout y est parfait, laissez-moi lâcher une bouffée de mon cigare en partant d’un grand rire condescendant, aha aha aha. C’est bien cette idée de perfection à atteindre qui va donner du peps à l’intrigue : ou bien l’utopie est en perpétuel cours de construction, et alors nous découvrons avec les protagonistes comment ils pourraient la faire progresser, quels seraient les adversaires et les soulèvements éthiques, ou bien l’utopie est remise en question, d’où le fait que certains ont forgé pour désigner cela un nouveau terme : une « ustopie », utopie pour les uns, dystopie pour les autres… Notre monde, mais en plus extrême, quoi.

En résultent toutes sortes de questionnements moraux, sociaux et politiques, que l’auteur tente de poser voire d’y répondre, bref de penser contre soi-même pour tenter d’imaginer comment pourrait se créer un monde profitable à tous. Une utopie où chacun pourrait pratiquer librement son ethnie ? Oui mais à quel prix ? Kirinyaga et Kilimandjaro tentent de soulever toutes ces problématiques. Une utopie où chacun vivrait en paix, avec en plus une nouvelle planète pour repartir vraiment à zéro ? Oui mais à quel prix ? Coucou Semiosis. Une utopie où l’on reviendrait aux fondements des principales philosophies communistes et anarchistes pour tenter de créer des communautés 100% locales, écolos et holacratiques ? Bon, j’avoue, sur ce coup-ci, c’est juste un gros teasing éhonté d’une des prochaines nouvelles que je compte publier sur le blog.

Tout cela est bel et bon, mais qu’est-ce qui me permet de dire que l’utopie est plus que jamais d’actualité ? Eh bien les penseurs du XXe siècle ont prédit à peu près tout ce qui nous arrivait, et c’est en effet un sacré margouillis ; mais inutile de rajouter de l’eau au moulin, leur message a été entendu. Tous les éditorialistes invoquent Orwell à tour de bras, le transhumanisme remplit son rôle de croque-mitaine, vous avez tous forcément entendu parler de l’effondrement. Voilà, on en est là : on sait ce qui nous tombe dessus, maintenant on fait quoi ? Comment on tente d’améliorer ? Dans quelle société on a envie de vivre ?

Quand nous connaissons nos peurs en long et en travers, il faut s’armer du courage qui nous permettra de détenir un savoir se trouvant hors d’elles. Quand nous savons ce que nous ne voulons pas pour l’avenir, il reste à savoir ce que nous désirons pour lui. Quand ceux d’hier ont envisagé le monde d’aujourd’hui, il nous reste à imaginer celui de demain.

Commençons par ce qui fâche…

Or Trop semblable à l’éclair répond-t-il à cela ? Il s’y lance en tout cas avec ambition, reconnaissons-le-lui. Aussi nous voyons-nous plongés quelques siècles dans le futur à l’intérieur d’un monde tentant de concilier nos idéaux actuels avec ceux des Lumières. Droits de l’Homme, liberté d’aller et venir, grandiose et volupté, tout ça, c’est plutôt cool, non ? Sauf qu’un type passe par là : Mycroft. Mycroft est un salaud, un criminel, une des rares parias du système, et donc qui connaît le mieux ses dernières failles dont on tente de dissimuler l’existence. Alors, est-il vraiment le méchant… ou juste le seul salaud parmi d’autres qui a eu la franchise de ne pas voiler sa monstruosité ?

C’est alors qu’il se voit contraint d’enquêter sur une mystérieuse disparition : la liste des Sept-Dix, recensant les personnes les plus à même de gouverner, vient de se faire voler (non, en fait, il délègue la tâche à un certain Martin Guildbreaker le temps de trois chapitres et on le voit se tourner les pouces dans le reste du livre :p). Dans sa noble quête chevaleresque de garder la paix dans le meilleur des mondes qui allait si bien jusque-là, il va devoir affronter des imbroglios politiques, des françaises séductrices, et d’innombrables péripéties. Avec un pitch pareil, il y avait de quoi s’enthousiasmer. Seulement, voilà : monsieur le livre est un esthète, exigeant dans sa forme et dans son fond. Alors on en a vu d’autres sur le blog, mais il faut faire une différence entre un bon et un mauvais dosage d’exigeance. Prenons La Horde du Contrevent : qu’on l’aime ou pas, voilà ce qui attend le lecteur au début de l’ouvrage :

  • aucune exposition des enjeux qu’il va découvrir peu à peu ;
  • des néologismes pas expliqués tout de suite, histoire d’éviter le vieux poncif du poisson hors de l’eau ;
  • un changement incessant de points de vue pour épouser les différentes psychologies dépeintes;
  • une utilisation de divers signes de ponctuation à première vue invraisemblable, mais justifiée par le point précédent.

C’est surmontable.

Ici nous avons :

  • aucune exposition des enjeux qu’il va découvrir peu à peu ;
  • des néologismes pas expliqués tout de suite ;
  • des interventions incessantes du narrateur ;
  • certains dialogues sous formes de didascalies ;
  • une évolution de la langue pour éviter de genrer : on remplace il et ils devient ons, ce qui s’avère aussi pénible que l’écriture inclusive (allez-y, tapez-moi) ;
  • des locutions latines ;
  • un rythme lent et ne laissant quasiment aucune place à l’in medias res, qui dans La Horde justifiait le fait qu’on ne nous explique rien.

C’est beaucoup. Voire beaucoup trop :

  • une utilisation fantaisiste de la ponctuation cette fois-ci pas franchement justifiée : selon la langue ou la nature des personnages, les guillemets et tirets seront remplacés par autre chose. Or ce genre de mesure n’est pertinent que si on l’emploie dans l’intrigue, comme plus tard dans le texte pour faire sous-entendre au lecteur que certains protagonistes comprennent une parole et d’autres pas ;
  • un usage inutilement omniprésent des circonvolutions propres à la Renaissance (je précise, on parle pas de la « vraie » Renaissance du XVIe siècle, mais bien de la période qui va de 1492 à la Révolution française) : du genre « ah, lecteur, il faut que je vous précise que la conversation fut en japonais, mais que j’ai pris la liberté de la retranscrire en votre langue » quand il suffirait de glisser au détour d’une réplique un « dit-il en japonais » ;
  • une orthographe reprenant celle de la Renaissance, à savoir avec des f, pardon des ʃ à la place des s. Avouons que si c’est drôle au début, ça devient vite pénible, surtout si l’autrice s’en sert exclusivement pour faire parler le lecteur, d’une part parce que ce n’est pas nous réellement, d’une autre parce que ce serait plus logique qu’il s’agisse des personnages de cette pseudo-Renaissance qui s’expriment ainsi (et là, le texte deviendrait vraiment illisible).

Ajoutez à ça l’absence de glossaire, de carte et/ou de dramatis personæ, et avouez qu’avec ça on est parfois dans les choux. Bref, un texte exigeant, oui, mais quand c’est justifié. Et en l’occurence, ça n’est pas forcément le cas. On se retrouve avec une lecture pas inintéressante mais par moments franchement pénible, d’où le fait que certains sauront passer outre tandis que d’autres piétineront à devoir supporter autant de fantaisies inutiles.

Cela dit…

À ce stade de l’article, on serait tentés de se dire qu’il ne s’agit que d’un bouquin prétentieux bon pour les oubliettes. Mais ce serait une grosse erreur. Trop semblable à l’éclair joue en effet son succès sur deux tableaux : premièrement, la remise en question permanente de l’utopie : comment ce système fonctionne-t-il ? comment pourrait-il fonctionner autrement ? est-ce que ce détail-ci fait franchement utopique ? Cela demande au lecteur une distanciation des valeurs qu’on lui a inculquées, à savoir la peur du transhumanisme par exemple quand il pourrait être bénéfique à certaines sociétés, mais aussi face aux textes fondateurs de l’humanisme et des Lumières parfois plus sombres que ce que nous voudrions croire. Exemple avec l’Utopie de Thomas More : bon, déjà, si vous êtes féministe, n’ouvrez pas ce vieux machin, mais surtout peut-on bel et bien légitimer l’esclavage pour punir les criminels ? Mycroft se retrouve ainsi serviteur à la solde des puissants : privé d’une partie de sa liberté, ses actions se voient ainsi réduites et donc sa capacité à recommencer ; sauf que pas tant que ça, étant donné qu’on lui délègue d’énormes affaires politiques. Il garde sa dignité puisqu’on le traite presque comme un humain normal… mais étant donné la rareté des esclaves, on pense qu’il est aussi autonome que les autres humains et il arrive qu’on oublie de lui donner à manger : est-ce vraiment un cadre dans lequel le détenu peut s’épanouir ?

C’est le politiquement correct de toutes les époques qui est repris et dont on pousse ici la logique à l’extrême, pour mieux en voir les failles : en supprimant la genraison, nous nous privons d’une certaine forme de beauté ; hommes et femmes sont uniformisés, sans surtout rien qui doive les dissocier l’un de l’autre. De sorte que les rares femmes conservant leur genre sont des gonzesses faisant tomber absolument tous les mecs. Et le genre devient pour ainsi dire un tabou. Toutes sortes d’architectures grandioses sont esquissées : mais pourquoi les avoir construites ici et pas à un meilleur emplacement ? Se pourrait-il que les dirigeants locaux aient voulu montrer la grandeur (forcément un peu plus grande que toutes les autres) de leur mère-patrie ?

Deuxièmement, la présence de l’élément qui pourrait le chambouler. Il s’agit de Bridger, un enfant aux pouvoirs psychiques gigantesques, sorte de dieu ignorant tout de la métaphysique. Mycroft doit le protéger mais on se rend compte bien vite qu’il est pourvu de pouvoirs mirobolants à la limite du « ta-gueule-c’est-magique » ; cependant, les problématiques que ces pouvoirs entraînent, politiques et religieuses, risquent d’ébranler toute la société : l’humain peut-il accéder aux miracles sans la foi ou ces prodiges pourraient-ils se faire tout simplement expliquer par la science dans un avenir lointain ? Et si des gens mal intentionnés faisaient croire qu’il s’agissait d’un nouveau messie ? Il s’agit de l’essence même de la fiction spéculative, prendre quelque chose d’improbable ou impossible et voir ce qui se passerait s’il était admissible dans la réalité. Procéder à un traitement réaliste à partir d’un élément irréaliste. Et en l’occurence, c’est poussé à l’extrême ici : si vos chimères d’enfant devenaient réalité, il se passerait quoi dans le monde adulte ?

Trop semblable à l’éclair est un ouvrage précieux pour la philosophie du fait qu’il expose avec une simplicité limpide des concepts métaphysiques par le biais des adultes expliquant à Bridger les différents courants de pensée. De même, dans l’interview qui sert de postface au livre, l’autrice dévoile une vision très proche de la mienne en matière de la SF « qui fait réfléchir » : chacun peut apporter sa pierre à l’édifice, vulgariser les grands raisonnements mais aussi les prolonger, et la fiction spéculative devient le meilleur terrain expérimental pour tester les différentes théories philosophiques.

… Finissons par ce qui fâche

Ces deux intérêts satisferont donc ceux qui y chercheront le côté philosophique uniquement. Mais même avec ça… Certains passages semblent touchés par la grâce quand d’autres s’enlisent dans les discussions. Ada Palmer possède un véritable don de vulgarisation et peut se montrer très simple ; pourquoi alors, tant d’esquives et de circonvolutions pour qu’on sache ce que peuvent être Mukta ou les Cousins ? Le style s’éternise, et se fait d’autant plus sentir quand le roman passe d’un instant vif et intelligent à quelque chose de beaucoup plus complexe et digressif. On attend une fin du monde mais elle ne vient jamais. Mycroft est un monstre, mais on n’explique pas par quel processus de réflexion il a décidé d’être ainsi, ni comment il a changé ; d’ailleurs, à la rencontre de son petit ami Hannibal Lecter, je serais son patron, je me ferais du souci.

Vers les 100-200 dernières pages, l’autrice pète carrément un boulon et s’enfonce dans des fantasmes macabres et sexuels. Ça sert au scénario et aux réflexions philosophiques, mais le livre en rajoute inutilement, et sans forcément tout expliquer : c’était quoi exactement, la philosophie par laquelle Mycroft légitimait ses crimes ? Rien du tout. C’est quoi le dieu que Dominic affirme avoir trouvé en plein acte sexuel ? Rien du tout. Et si encore c’était bien écrit… Mais non même pas, on nous explique noir sur blanc « oui mais en fait non, Sade écrivait ses scènes de Q avec le sien, donc je fais la même chose pour lui rendre hommage ». Heu… Philosophiquement, je crois qu’on est tous d’accord que l’hommage à un auteur ne consiste pas à l’imiter aveuglément, et que c’est plus intéressant de donner à l’ensemble sa touche personnelle ? Parce que si on décidait de rendre un hommage à Céline, je vous assure qu’à côté les affaires Moix et Houellebecq ressembleront à des vacances à la plage…

Et puis il y a tous ces éléments qui n’arrivent pas à passer… Au moins ce livre m’aura appris exactement ce que je ne veux pas faire dans un domaine particulier : la rupture du quatrième mur. Le narrateur s’adresse sans cesse au lecteur, donc, soit. Mais il l’appelle tout le temps ainsi, lui rappelant ainsi inutilement sa condition et bâtissant donc un mur entre le réel et la fiction ; mais paradoxalement Mycroft veut nous faire à tout prix rentrer dans le récit, quitte à nous faire parler à l’intérieur. Ce qui est une erreur puisqu’il veut anticiper en permanence ce que nous pensons du roman alors que ce n’est pas toujours le cas, et que nous le penserons pour ainsi dire jamais de la manière formulée. On confond ce que l’on attend du lecteur avec les réelles attentes de celui-ci (je vous renvoie à cette analyse pour un exemple plus parlant). Enfin, le faire trop souvent, surtout en plein milieu des scènes, finit par sérieusement empiéter sur le rythme, défaut que l’on pouvait trouver dans les Orphelins Baudelaire, certes, mais le narrateur préférait tout de même garder ses saillies avant ou après un dialogue ou une scène d’action. Ici, ça peut débouler n’importe quand.

Conclusion

Trop semblable à l’éclair me semble donc d’un intérêt limité et recommandable seulement du bout des lèvres aux férus de haute culture et de philosophie pour voir comment celle-ci évoluerait dans le futur. Un aspect qui m’aurait moi aussi très intéressé ; malheureusement, là où d’autres crient au génie, je n’ai vu qu’un long déjeuner sur l’herbe autour d’une tasse de thé, parlant de temps à autre de torture et de partouzes à perruques, et déballant avec plus de ferveur que de bon sens le kit des trouvailles stylistiques. Vous voulez des interrogations théologiques avec de la violence psychologique, du scandale, des complots et des grosses angoisses métaphysiques, le tout avec un tempo qui ne se presse pas forcément ? Lisez Les Frères Karamazov, qui semblent bien partis pour demeurer ma référence dans le domaine.

C’est donc extrêmement mitigé que je quitte le roman, espérant pour les autres lecteurs qu’il ne s’agisse que d’un tome d’introduction avec une suite un peu plus punchy. Pour ma part, mon tour en voiture volante s’arrête là. Vous, c’est vous qui voyez, c’est pour votre culture…

Tout le monde aussi est joli et content chez : L’ours inculteFeydRautha, Célinedanaé, Nicolas Winter, le Chroniqueur, Sébastien Omont, …

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s