Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (44/48)

« En fait les centrales nucléaires, si on les faisait dans l’espace, si ça pétait, ça causerait de problèmes à personne.

— Dis pas ça malheureux ! Les planètes elles iraient toutes se rentrer dedans ! »

Moi et ma tante causant physique à la brasserie du coin…

Ça se passe quelques parts aux US, dans un laboratoire de physique nucléaire dans lequel je préférerais pour ma part encore celui du professeur Igorovitch qu’y mettre un pied. Les scientifiques sont au bout du rouleau car pressés comme des citrons entre leur passion et le foutoir administratif, des machins sont déglingues et on doit courir dans tous les sens pour les expériences, Alicia Butterworth doit tout gérer alors qu’elle fait pas officiellement partie du personnel, qu’elle est femme, qu’elle est noire, que la couverture du bouquin spoile salement le twist, quand soudain arrive… un truc.

Critique no spoil

Beaucoup de choses à dire déjà sur le fameux roman méconnu de Gregory Benford, auteur de hard-SF moins connu que Egan, Peter Watts ou encore Greg Bear, mais s’imposant lui aussi dans les grands de l’école étasunienne. Il nous livre là un roman complexe, pas taillé pour le grand public et vraiment, mais alors VRAIMENT high-concept. Alors autant vous dire qu’avant de vous jeter dedans il va falloir prendre un peu de recul et de considérations.

Tout d’abord, il y a la question du nucléaire qui se pose avec les accélérateurs de particules et Benford nous fait bien comprendre dès le début qu’il est pas franchement un anti-nucléaire. Mais quand on y réfléchit bien, les choses sont pas aussi simples : des tas de minerais dégueulasses, il en faut aussi pour les éoliennes et les panneaux solaires et ça produit beaucoup moins, les expériences sont sous un énorme contrôle (combien y’a eu de grosses catastrophes en tout dans l’histoire ? Tchernobyl, Fukushima…, et c’est à peu près tout), des physiciens des accélérateurs de particules ont pris des positions écologiques (et Laurent Alexandre en a évidemment bien profité pour les déboîter), et puis enfin c’est bien pratique pour fabriquer nos batteries et (même si je boycotte — gros teasing de Faut qu’on en parle en vue) nos voitures électriques, qu’on sera bien contents d’avoir dans notre société individualiste pas foutue de prendre les transports en commun quand on aura plus de pétrole. Donc, moins de centrales, c’est bien, plus de centrales du tout, va falloir avancer un peu dans les sciences auparavant (et enfin installer cette foutue décroissance, mais ce blog se veut apolitique donc vous allez regarder le flash et j’ai rien dit). Je vous dis tout ça pour éviter qu’en ouvrant le livre vous vous disiez que le discours de l’auteur c’est « Oh là là les écolos c’est trop des bobos-gauchiasses sans légitimité comme je vais trop en parler sur mon compte Twitter ».

Du reste, comme Grégory l’indique dans sa postface, son but n’est pas de porter un jugement de valeur sur les physiciens de l’atome, mais bien de retracer leur quotidien au travers des personnages, ce genre de boulots étant très rarement montrés dans la fiction. La sphère peut donc se lire autant comme de la hard-SF qui déboîte des mamies que comme une immersion quasi-docu-fiction par moments « à la Chant du Loup » (ultra-technique et sans concession) dans l’univers des accélérateurs de particules.

Ensuite, il y a le problème de l’accessibilité car comme vous vous en doutez avec ce côté très technique, mais là encore ça reste tout relatif : si pas mal de jargon échappe, le reste est assez clair et l’auteur fait pas mal de vulgarisation ; ça m’a moi-même appris des trucs, alors si même moi je comprends alors que je suis un gros première année de Lettres & Arts qui a jamais tenu correctement un tournevis de sa vie, y’a aucune raison que vous qui faites de toute façon maintenant tous ingénieurs que vous y pigiez que couic. En fait, avec des moments de la vie de tous les jours, un brin de satire et la rigueur scientifique contrebalancée par l’amie de l’héroïne très extravertie, en font une bonne porte d’entrée de la littérature blanche à celle de genre pour les gens issus des milieux SSI. Forcément, ce sera sur un ton très détaché, dès fois j’ai eu du mal comme pour Honor Harrington, et c’est quand même un pavé de 500 pages donc avec quelques temps morts : sachez dans quoi vous vous aventurez.

Mais à côté de ça, vous avez donc un récit très documenté sans détenir la rigueur d’un essai donc une bonne porte d’entrée vers ce monde-là, une héroïne qui sort de l’ordinaire (pas blonde, pas particulièrement belle, victime de la paperasserie plus que de super-méchants qui font du kung-fu) et dénonce un peu toute la ségrégation dans ce milieu-là… et enfin ce fameux truc qui va donner au roman toute sa sève.

Critique spoil

La sphère est… un univers créé accidentellement (ou c’est tout comme). En réalité, il s’agirait plutôt d’un trou de ver nous reliant à un univers beaucoup plus accéléré que le notre, et dont la temporalité à vrai dire n’arrête pas d’augmenter par rapport à nous. Ce qui est sûr, c’est qu’on vient de provoquer une ouverture vers un nouvel espace-temps… mais celui-ci existait-il avant ou pas ?

Le pot aux roses découvert, le roman va donc s’attacher à deux aspects : le soulèvement des questions sociologiques / théologiques / éthiques que ce genre de grosses bourdes ne manquerait pas de soulever, et surtout comment nous pourrions créer et observer ce genre d’univers de poche. Le thème étant repris dans la hard-SF depuis quelques temps (je vous renvoie à Avaleur de mondes), il n’est en revanche pas sûr que nous en ayons fait le tour. Du fait que La sphère soulève différents thèmes, qu’il s’agisse de comment se comporterait un univers à l’intérieur d’un autre plus grand (par exemple en raison de sa chaleur et son rayonnement, il provoquerait autour de lui beaucoup d’azote), comment nous pourrions déclencher son big bang, et enfin surtout comment l’observer, il est certain que nous tenons là un roman d’importance historique sur cette thématique. Notez enfin que l’idée d’un univers à la chronologie non pas égale à la notre mais soumise à une équation forme un atout en plus face au tout venant des romans sur les univers parallèles.

Le problème, c’est qu’on se centre sur la science et ceux qui l’aiment. Les questions vis-à-vis des responsabilités, jugées trop irrationnelles, restent au second plan et sont avant tout posés par Jean-Kévin Détracteur dont les héros se tapent le cocquillard. Autrement dit, on assiste à une charge sans merci contre le sectarisme, la religion, les médias, la politique, les écologistes, les manifestants de tous poils, le système, les anti-systèmes, les critiques de la science, les philosophes, les gens du quotidien, porté par un style bref et acide, parfois drôle, souvent cynique. Gregory Benford s’affirme en athée persuadé que notre Univers à nous est dû à ce genre de hasard, mais appuie tellement son raisonnement théologique qu’il semble vouloir dénier à tout prix l’idée d’un Dieu créateur conscient de ce qu’il faisait. Pour lui, les galaxies et les amas stellaires ne sont que le vaste foutoir d’un type qui ne savait pas comment organiser ça autrement ; pas de possibilité de l’expression d’une sensibilité, ni même l’hypothèse qu’il pourrait s’agit tout simplement d’un amusement. En tant qu’artiste, je ne peux que difficilement cautionner ce genre d’avis.

Conclusion

La sphère est un roman aride et austère, portant un regard amer sur l’Humanité ou plus largement le Grand Tout. Le sense of wonder s’y fait puissant mais rare, les passages où la chaleur des personnages s’exprime se produisent souvent mais ceux-ci restent bloqués sur leurs opinions comme s’il n’était possible pour personne d’en changer. Le rythme se fait lent malgré la plume acerbe et les raisonnements brillants. Au final, il s’agit d’un livre méritant, mais qui ne plaira qu’à un public spécifique, et seulement bien averti. Si en revanche vous faites partie de ce lectorat, vous pourrez vous délecter d’un excellent roman visionnaire sur nombre de points. Après je dis ça, c’est pour votre culture…

On déglingue le monde quantique aussi chez : Apophis (mini-critique), …

Un commentaire sur « « La sphère » : Les atomes ont le melon »

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