Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (43/48)

« Bonjour, je m’appelle Sylvain… Je suis un jeune étudiant… Et je suis tombé dans la hard-SF à 17 ans.

— Bonjour, Sylvain. »

Oh non… Les gens vont se désabonner… Pourquoi je leur refais la blague trop faite des Alcooliques Anonymes ?

« Depuis qu’je suis tout p’tit, j’aime trop les trucs de l’imagination… Du coup, je me suis mis à lire des trucs de sense of wonder avec des personnages de plus en plus transparents et des intrigues simplettes… Tout ce qui était des théorèmes scientifiques, j’y comprenais rien mais ça m’amusait ! J’ai même ouvert un blog…

— Mais tu sais, Sylvain, c’est pas grave si t’aimes la hard-SF ! Serge, lui, aime la SF militaire technique, Kevina aime le melodic death metal, Géraldine… bon, elle aime Guillaume Musso, mais peut-être qu’on pourra la sauver aussi, avec les progrès de la médecine… »

Je dois arrêter ça tant que quelqu’un lit encore cet article… Trouver une issue de secours tout en catharsisant un peu de toutes ces affaires… Mais je peux y parvenir !

« Mais vous ne comprenez pas ! Vous, vous êtes des personnages que j’ai inventé pour le blog ! Vous n’existez pas ! Vous êtes dans ma tête !

— Il délire ! Que quelqu’un fasse quelque chose ! »

Cinq minutes plus tard, je me retrouve avec une camisole quelque part dans les sous-sols de l’hôpital. Mon chariot est conduit par un type qui m’a l’air d’être un infirmier autant que le pape ressemble à un rugbyman. Personnellement, ça ne m’étonnerait pas qu’il opère avec un marteau et une scie, mais alors le marteau piqueur et la scie sauteuse, vu la tête qu’il tire.

« Bon ! On est suffisamment loin du reste de l’hosto ! m’explique le mec en blouse blanche. Je t’explique : je suis le docteur Masse-Critique ! Et le Comité des Scientifiques Incongrus te rend la liberté… à condition que tu lises ça ! »

Il ouvre sa blouse et me montre tous les livres de hard-SF qu’il cache sur le revers.

« Désolé frère, mais c’est khene ! J’ai dit que j’arrêtais avec ce truc depuis au moins une semaine !

— Tu vas me lire ça tout de suite ! qu’il me dit en me plaquant un bouquin sous le nez. Ou sinon le Padrone viendra te chercher… »

Une première impression très mitigée

Dans la toile du temps, donc, c’est un bouquin qu’on doit à Adrian Tchaikovsky, romancier qui s’est imposé dans la dernière décennie en SFFF anglo-saxonne de par son éclectisme et ses idées remarquables ! Nous voici donc embarqués dans son ouvrage considéré comme un des meilleurs par la critique, où des scientifiques inconscients luttent contre des fanatiques encore plus inconscients pour savoir ou non si des singes vont être envoyés dans l’espace afin de coloniser des planètes expérimentales à la place des humains. Et forcément, ça part en cacahuète.

Et là où le livre est génial dans son postulat, c’est justement que ces singes doivent évoluer artificiellement avec un nanovirus qui les rendra plus beaux, plus forts et plus intelligents à chaque génération. Le problème, c’est que toutes les bestioles vont rapidement se faire destroy, et qui qui c’est qui survit, c’est les araignées dans la cale. Or, celles-ci évoluent, et deviennent de génération en génération plus belles, plus fortes et plus intelligentes…

Vous l’aurez compris, quand les humains vont arriver sur cette planète, ils vont avoir une drôle de surprise. La grosse question étant évidemment : à quoi ressemblerait notre monde si c’était les araignées qui le dominaient, et pas des espèces de singes roses ? Et encore mieux : Qu’est-ce qui se passerait si ces deux types de civilisations radicalement différentes allaient se friter ensemble ?

Le problème, c’est qu’à côté de tout ça, autant c’est bien décrit niveau scientifique, autant pour vraiment s’embarquer dans l’aventure à fond les ballons il faut des personnages auxquels on s’attache, ou au minimum comme dans les trois quarts de la hard-SF des qui soient pas trop pénibles à suivre. Dans Gravité par exemple, j’avais fini par passer l’éponge, Rees étant pas un perso très folichon, mais même sans être approfondi, il faisait son job de poisson hors de l’eau, un archétype figurant parmi les plus universels ; il y a une différence entre une absence de qualité (des persos sans plus) et un défaut (des persos vraiment pénibles). Là, on se retrouve pas seulement avec une des protagonistes écrite de manière très sobre, mais carrément insupportable. Kern est la scientifique à l’origine de tout ce bardaf, une savante orgueilleuse et déterminée dans ses convictions d’élever l’Humanité au rang de dieux (tout en la détestant copieusement, allez savoir pourquoi). Alors d’abord, on se dit que c’est subjectif, mais l’auteur en rajoute une couche. J’ai eu donc un gros problème avec la première partie.

Et on peut pas dire que ça pousse les potards à fond niveau hard-SF non plus. Les explications du nanovirus sont à peine esquissées, on nous dit pas comment est-ce qu’il pourrait élever les animaux quand c’est juste un virus, donc pas porteur de gènes mais qui en bouffe* ; et d’abord pourquoi nano ? Qu’est-ce que ça a de plus, et comment un organisme de la taille de quelques atomes pourrait-il exister ? Et puis bon c’est un point mineur parce que l’auteur a pas franchement le temps de s’attarder dessus, mais entre les scientifiques et les fanatiques, les deux visions de la science sont pas franchement approfondies là où elles auraient pu avoir un traitement nettement plus profond ; espérons qu’on en saura plus dans la suite. Est-ce qu’on a le droit de manipuler le génome comme ça ? Pourquoi pas envoyer des humains, tout simplement, parce que des animaux, ça souffrirait moins ? Qu’est-ce qui nous dit que là-bas y’a pas des virus qui vont nous buter direct ? Est-ce que c’est une si bonne idée que ça, de se prendre pour Dieu ?

*Bon, OK, moi aussi j’ai fait exactement la même chose, mais je prétendais pas faire de la hard-SF.

Une suite nettement plus convaincante

Un traitement de la science magistral

On entame la deuxième partie et je suis déjà un peu plus séduit par le style qui se permet quelques touches de poésie ou d’ironie. Je vais pas d’office vous dire que c’est un sans-faute : les personnages humains sont toujours pas développés de ouf, même s’ils sont désormais potables. Les vestiges de l’Humanité, après une guerre qui a défoncé l’Humanité, partent à la recherche d’une nouvelle Terre, et se dirigent on le devine vers la planète des araignées. Adrian Tchaikovsky sait faire ressentir à son personnage les émotions universelles de l’homme face à l’immensité de l’espace, et sa solitude de faire partie de l’un des derniers, même si certaines relations profondes entre les personnages sont à peine esquissées alors qu’elles seront plus tard cruciales dans le récit. Mais l’intérêt est réveillé.

Et surtout la partie sur les araignées va en qualité croissante avec le nombre d’idées remarquables et leur traitement. On découvre la psychologie des araignées et des descriptions de leur morphologie et leur mode de vie très complètes, un peu comme faisait avec les fourmis notre bon vieux Bernard Werber avant qu’il se lance dans la Sylvain-Durif-SF. Si vous voulez voir à quoi ressemblerait l’apparition des religions, de la technologie, des relations inter-classes et espèces chez les insectes et arachnides, il s’agit clairement d’un livre mettant en scène un travail sérieux sur l’ethnologie.

Aspect divertissant

Mais bon, c’est pas tout ça, l’amateur de SF pas forcément hard sait qu’au-delà des théorèmes scientifiques, il y a un roman, et donc forcément un peu d’action. Alors, part du contrat remplie ?

Eh bien j’avais franchement eu peur que le livre avance à un rythme géologique avec ses 700 pages, sachant qu’une bonne partie se déroule sur le voyage des humains partant migrer chez les araignées qui dure des millénaires. Mais l’auteur parvient à surprendre, réutilisant des tropes habituels aux vaisseaux-congélation / génération, mais quand on s’attend pas à les voir débouler, à peine l’un d’eux étant résolu qu’il en déboule un autre de manière brutale. De sorte que l’on découvre que ces deux schémas ne sont pas incompatibles, les différentes sociétés qui pourraient y émerger, comment gérer un vaisseau à la dérive loin de toute planète habitable de plusieurs siècles de navigation… Oui, ça avance parfois pas vite, mais Tchaikovsky ne se perd pas en dialogues inutiles.

De même, l’aspect psychologie des personnages se révèle comme souvent en hard-SF moins rudimentaire qu’elle ne prête à croire. La plume va s’affinant à mesure que l’on découvre le héros Holsten Mason confronté à diverses situations, avec son lot de traumatismes et de questionnements. De même, si Kern semblait au départ le poids mort du récit, on la voit peu à peu sombrer dans la folie et tenter d’en sortir, ce qui en fait enfin un personnage humain à nos yeux.

Aspect militant

Enfin, on ne pourra pas dire que le livre reste seulement pour les S et les nerds en regardant un peu son sous-texte politique : c’est bien de l’acceptation de l’autre que le roman traite au final. Et ce avec deux angles majeurs : le féminisme et la xénophilie.

Féminisme, car comme vous le savez, les araignées en bonnes conjointes bouffent leurs maris après la nuit de noces histoire de récupérer des protéines et de payer la pension moins cher. C’est donc l’inverse de notre société qui se produit là, avec d’un côté les mâles qui veulent s’émanciper et de l’autre côté les femelles qui s’occupent des tâches importantes et prennent toute la bière. Je sais qu’on a déjà tenté ce genre d’inversions, et que mal fait ça peut donner de très gros sabots, mais là c’est justifié par le background : dans la nature, il est normal que les femelles chez les insectes, les arachnides, les poissons…, et en fait énormément d’espèces, soient de constitution plus solides que les mâles et donc plus aptes à gouverner. Ça n’a donc rien de gratuit et la révolte du sexe faible (en l’occurence ici masculin) se voit envisagé comme une conséquence logique.

Et xénophilie, parce que les araignées n’ont physiquement rien d’humain. C’est ça qui les rend si bizarres et effrayantes, en plus du fait qu’elles soient carnivores : donc, vous vous retrouvez avec ce genre de bestioles taille XXL, vous faites quoi ? Vous avez plus envie de lui faire la peau que de discuter avec (et vu les crises d’hystérie de certains jeunes dès qu’une petite bête s’introduit dans une salle de classes, on commence à avoir des doutes sur la prédisposition de l’Homme pour l’harmonie avec la Nature…) ; de sorte que dans 75-90% de la SF, les méchants extraterrestres, c’est ceux qui ont des pattes, des tentacules et des gros yeux globuleux, et les gentils extraterrestres, c’est ceux qui sont bien comme nous et qui mangent terroir comme tout le monde.

Dans la toile du temps vient défoncer cette vision de la réalité : une apparence monstrueuse n’est jamais que de notre point de vue, et aussi différent soit l’extraterrestre, l’intraterrestre ou le GM auquel vous avez affaire, il n’en reste pas moins une créature aussi légitime à exister que vous, avec laquelle nous nous devons de tenter de tendre des ponts plutôt que lancer directement des missiles. « Le barbare, c’est celui qui croit en la barbarie ! »

Ainsi les 100 dernières pages sont vraiment passionnantes car on se demande comment les civilisations humaines et araignées vont faire pour cohabiter. Est-on destinés à ne jamais comprendre l’Autre, comme dans Alien ou Solaris ? Ou y’a-t-il moyen de communiquer autrement que par la violence même avec des créatures aussi étrangères à toutes nos perceptions ? Chaque camp croit que l’autre est monstrueux, les araignées parce que les hommes n’ont que quatre pattes, les hommes parce qu’elles n’en ont que huit. Mais par-delà ce côté absurde, reste un véritable questionnement sur si nous sommes prédisposés à un premier contact : parviendrions-nous à communiquer avec un alien, même sans xénophobie, si celui-ci n’utilise même pas les mêmes procédés que nous pour communiquer ?

Tout ça pour nous prouver une fois de plus s’il le fallait que si la hard-SF se montre des fois maladroite ou négligente envers l’aspect humain, celle-ci n’en tente pas moins d’explorer ses questionnements les plus profonds. On pourra accuser ce livre d’être trop froid, éloigné par moment d’une psychologie convaincante ; il reste néanmoins à des années-lumière d’une intrigue simpliste et n’en creuse pas moins des problèmes sociologiques et de tous temps d’actualité. Et rien que pour ça, le final est haletant.

Quelques mots sur l’édition française

Écoutez, les gars. Achetez l’édition Lunes d’encre. C’est plus cher, mais au moins la couv est magnifique. Tandis que FolioSF, bon, déjà c’est pas terrible, mais ils ont épaissi le papier pour des raisons inconnues (je vais vraiment finir par penser que des gens dans l’ombre jouent à le-premier-qui-finit-de-massacrer-l’Amazonie-a-gagné).

Et je dis ça, mais je sais même pas si y’a pas les mêmes erreurs de traduction grossières : le conditionnel passé est remplacé par du futur presque systématiquement dans le premier chapitre. Alors déboîtez les forêts primaires autant que vous voulez, mais ne touchez pas à la langue de ma patrie natale que j’aime de tout mon cœur.

Conclusion

Dans la toile du temps est loin d’être un mauvais livre, et je peux comprendre qu’on puisse le considérer comme un chef-d’œuvre. Au final, après un très mauvais premier chapitre, force est d’avouer qu’on est tout le temps sur du quatre, voire du cinq-étoiles. Bref, si je serais plus frileux que mes confrères à le considérer comme un bouquin exceptionnel, nous avons là un ouvrage incontestablement méritant qui me donne envie de prolonger ma découverte de cet auteur passionnant. Et n’hésitez pas vous non plus, car après tout, c’est pour votre culture…

On tisse aussi chez : Apophis, FeydRautha, Lutin82, Le chien critique, Yossarian, …

8 commentaires sur « « Dans la toile du temps » : Devine qui vient terraformer ce soir »

  1. Euh… Ne le prends pas mal, mais avant de critiquer le côté Hard SF de ce bouquin, je pense que tu as pas mal de choses à revoir sur le plan scientifique. Les virus ont bel et bien un génome, et ils ne « bouffent » pas ceux des autres. Par contre, ils ne peuvent pas répliquer ledit génome tout seuls, donc ils détournent la machinerie cellulaire (ribosomes, etc) de l’hôte à leur profit. De plus, loin de « bouffer » le génome de l’hôte, il arrive parfois, tout au contraire, qu’ils se fassent « bouffer », ou, plus scientifiquement, qu’ils s’intègrent dans le génome de l’hôte en tant que provirus (si je me souviens bien, c’est d’ailleurs un point important dans L’échelle de Darwin de Greg Bear).

    Pour ce qui est des formes de vie à l’échelle nanométrique (qui n’est pas celle des atomes, qui font un DIXIEME de nanomètre), outre les virus, on trouve aussi les prions (même si, dans les deux cas, le fait que ces bestioles ou molécules soient vivantes fait débat). Et dans le cadre de ce roman, on parle en fait probablement d’une nanotechnologie, d’une molécule « intelligente », un peu comme dans The Expanse (les romans ou la série). Certes, c’est un outil SF qui a été plus ou moins éclipsé ces dernières années par les imprimantes 3D, mais qu’on parle de SF ou même de science réelle (l’endonucléase Cas9), avoir un outil d’édition du génome (donc d’Uplift) à l’échelle nanométrique n’a rien d’incongru. Et ce d’autant plus que la densité de stockage d’information, même simplement à l’échelle moléculaire de l’ADN, est énorme : on a récemment encodé les 16 GB de l’intégralité de Wikipédia dans un brin d’ADN synthétique, par exemple. Une remarque également, l’atome est essentiellement constitué de vide : le noyau est à l’échelle femtométrique, donc 100 000 fois plus petit que le volume délimité par le nuage d’électrons. Cela laisse donc pas mal de place et de densité pour une nano-, voire une pico-technologie à la Neal Asher 😉

    Aimé par 2 personnes

    1. OK bah merci parce que j’aurais pas deviné. J’essaye de faire des critiques les plus précises possibles, de me documenter dès que je peux, mais des fois je suis à côté de la plaque… La faute à pas assez de sources fiables, sans doute.

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      1. Il faut dire que c’est relativement technique. Si tu n’es pas issu d’une filière scientifique, c’est chaud, c’est sûr. Au pire, si un jour tu as un doute sur un truc en biologie (ou, pour certains trucs basiques, en astrophysique, Relativité, cosmologie, mécanique quantique, etc), utilise le formulaire de contact du Culte, je te filerai un coup de main avec plaisir si je le peux.

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      2. Euh… Microscopique, ça lui ira ?
        Bon, en gros, ce que je maîtrise :
        – les bases la physique quantique (quarks, gluons, photons, bosons, électrons) ;
        – le concept de géométrie euclidienne, c’est-à-dire celle normale ;
        – de géométrie sphérique, soit sur un espace n’étant plus supposé plat mais en forme de sphère (d’où les triangles de Reulaux) ;
        – la géométrie symplectique, je dirais que c’est la distorsion aléatoire de l’espace entre deux points ;
        – c’est à peu près tout. Des machins glanés dans les revues…

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  2. Salut, j’allais faire la même remarque qu’Apo mais il a déjà tout très bien détaillé. Les plus petits virus connus font 10 nanomètres. Les prions, qui sont des protéines, ont des tailles de 15 à 40 nm. Le nanomètre, c’est l’échelle à laquelle on travaille en biologie moléculaire. La méthode d’édition du génome quotidiennement utilisée à notre époque (on n’est qu’au début) et qu’on appelle crispr-cas9 utilise des bactéries, des streptocoques dont la taille est de 500 nanomètres.

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