Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (38/48)

Parmi les grands maîtres de la SFF étasunienne, il en est deux, Orson Scott Card et Brandon Sanderson, de confession mormone dans un milieu majoritairement athée ; on les accuse parfois de prosélytisme en dépit de la qualité de leur travail, mais force est de constater qu’ils ont compris, contrairement aux auteurs français, que l’Imaginaire par-delà le simple fait d’exposer sa foi peut également développer des raisonnements autour de la philosophie dont elle est empreinte et n’est pas forcément le seul thème à aborder. Sanderson étant encore pour moi un illustre inconnu (ce qui ne saurait durer), on pourra néanmoins déjà s’étonner sur le fait que Card dans son œuvre n’hésite pas ainsi à faire intervenir des scènes extrêmement crues : quand il dénonce quelque chose, il n’y va pas par quatre chemins.

C’est par ce questionnement éthique permanent mis face à la dureté de la réalité qu’est né ce qui est considéré comme son plus grand chef-d’œuvre, le tome 1 de la saga Ender, autour de laquelle tout un méta-cycle s’est développé. Un classique du new space opera et de la SF militaire, et qui renouvelle le thème de l’invasion extraterrestre…

Contexte

Si auparavant comme moi vous avez lu le trop méconnu Ender : Préludes, recueil de novelettes de l’Enderverse, vous devez savoir que la Terre est en pleine conquête spatiale malgré différentes contraintes liées à l’espace-temps et peine à conserver l’ordre entre les différentes nations. Les enfants sont limités à deux dans chaque famille, les pays comme la Pologne refusant de s’y plier étant mis sur liste rouge ; celle-ci s’est d’ailleurs rangé du côté des éternels ennemis des US, la Russie, avec le monde musulman autour du Second Pacte de Varsovie. Comme si on s’amusait pas déjà assez, une bande de cinglés de l’espace, des insectoïdes surnommés les doryphores, a failli deux fois nous mettre la pâtée pour nous envahir. La deuxième fois, l’Humanité a failli se faire rayer de la carte, sauvée de justesse par un mystérieux officier du nom de Mazer Rackham (dont on a tiré un excellent vin rouge – ben ouais, j’étais obligé de la faire, sinon on va être en-dessous du quota d’humour pour cet article !). Depuis ces évènements, les US traumatisés ont mis la main basse sur tout, le hard-power sur le monde entier, le développement technologique des armes qui a littéralement explosé, afin de parer la troisième invasion, car comme le dit un des Crazy Harry d’Hollywood : « On a toujours su qu’ils reviendraient. »

Dans tout ce bardaf vit un enfant de six ans, Andrew Wiggin dit Ender, troisième enfant malgré les restrictions limitant à deux par couple. Son frère Peter et sa sœur Valentine ont en effet échoué aux examens qui devaient vérifier qu’ils avaient suffisamment de gènes de leur cerveau de père pour devenir les petits génies de la prestigieuse École de Guerre. Sauf que Ender, lui, a toutes les capacités qu’il faut, et Pierre n’apprécie, mais alors vraiment pas cette nouvelle !

Thématiques

Le roman va donc suivre l’ascension de Ender, formé dès son plus jeune âge à devenir une machine à tuer dans l’espace, où ses supérieurs vont tout faire pour exciter son agressivité et son légendaire sens de la stratégie. L’absence de côté humain qu’on pouvait craindre pour de la SF militaire est donc ici absolument nulle : c’est au contraire le cœur du récit, sans pour autant le rendre explicitement antimilitariste.

On est plongés en effet en permanence dans la tête de Ender, autiste génial qui apprend à une vitesse phénoménale et se fait par conséquent harceler par tous les autres gamins (parce que très franchement, quelle idée d’aller devenir plus intelligent !). Je sais que les autistes minéraux ont été un temps un cliché de la SF, mais c’est justement le total opposé que l’on découvre ici, ce qui somme toute est bien plus réaliste : parce que si vous croyez que la tête d’un autiste c’est juste un ordi, alors vous êtes absolument à côté de la plaque. Ayant moi-même eu des symptômes du syndrome d’Asperger durant toute mon enfance, je dois vous dire qu’Orson Scott Card a parfaitement compris cette forme de psychologie. Il analyse en permanence mais n’en reste pas moins humain avec des émotions sans cesse changeantes face à la brutalité et la complexité du monde, et l’on doit moins cette analyse à son intelligence que le fait qu’elle est décuplée par la peur constante du harcèlement. Ender est un être faible, contraint en permanence de blesser et tuer par ceux qui le manipulent, et dont il essaye tant bien que mal de s’extraire ; pourtant, les professeurs, les autres enfants, tout le monde, y compris lui-même, le détruit peu à peu.

« Ce sont des tueurs qu’il leur faut pour lutter contre les doryphores. Des gens capables d’écraser la tête d’un ennemi dans la poussière et de répandre leur sang partout dans l’espace.

Eh bien, je suis votre homme. Le putain de salaud que vous espériez quand vous avez autorisé ma conception. Un outil entre vos mains. Qu’est-ce que ça change si je déteste la partie de moi dont vous avez le plus besoin ? Qu’est-ce que ça change si, quand les petits serpents m’ont tué dans le jeu, j’étais d’accord avec eux ? Si ça me faisait plaisir ? »

Une autre psychologie complexe qui se dégage du livre, c’est celle de Pierre, à côté de qui Edmond Pevensie ressemble à Sainte-Anne. Les dialogues entre frères et sœur, en terme de violence et de noirceur… ça se pose là ! On ne sait jamais quand il joue et lorsqu’il parle sérieusement, et à vrai dire lui-même ne doit pas le savoir non plus. Le fait qu’on ne soit jamais dans sa tête renforce cette impression d’ennemi imprévisible, tantôt prêt à tuer, tantôt tentant désespérément de conserver son côté humain. Imaginez que vous viviez dans la même chambre qu’une personne qui a juré de vous tuer… Au bout d’un moment, il se passerait quoi ?

Vous l’aurez compris, entre les harceleurs et le frère dysfonctionnel, les doryphores sont moins les méchants que les déclencheurs de l’intrigue, le récit moins un combat spatial qu’un combat intime. Mais à tous ces antagonistes il faut encore ajouter le gouvernement humain lui-même, qui va de plus en plus être remis en question : est-ce que c’est vraiment nous au final, les gentils ? Entre les restrictions des États-Unis, le fait qu’on transforme des enfants en fanatiques, de pucer le cerveau des plus prometteurs, l’absence totale d’humanité qu’on accorde à l’ennemi, il y a franchement de quoi se poser des questions (et la VO est parue du temps des années Reagan, quelle coïncidence…). Card ne tombe pas pour autant dans la caricature facile, étant donné qu’il subsiste notamment encore le multiculturalisme dans cette société, sans doute grâce à Mazer Rackham, ainsi qu’une certaine marge de liberté d’expression, et que les Docteurs Frankenstein ne sont pas sans appréhension face à ce qu’on leur a demandé de créer…

Qu’est-ce qu’on pourrait encore ajouter, traité de manière brillante ? La dénonciation de la fanatisation des enfants avec une importante recherche psychologique même pour les personnages secondaires ? Le traitement des combats spatiaux en apesanteur ? Une anticipation brillante des mondes informatique et vidéoludique et de la montée des populismes ? L’espoir d’une rédemption à la toute fin ouvrant les horizons à des tomes plus lumineux ?

Quelques (très) légers défauts

Évidemment, rien n’est parfait, et le roman pourrait être vu comme contenant quelques clichés sur les Européens : les espagnols ont le sang vif, les français s’appellent Bernard, mais rien de plus significatif. Par contre, au niveau de l’ansible (un truc dont l’auteur ne s’est jamais caché qu’il l’a piqué à Ursula Le Guin, qu’il adorait), c’est bien pratique d’avoir un appareil de communication instantanée, mais on nous fait le coup du « c’est trop compliqué pour comprendre ». D’autant plus dommage que tout le reste de l’aspect technique du roman se tient et n’empiète pas sur le reste. Enfin, l’ascension de Peter  en parallèle du roman n’ayant pas de lien direct avec celle d’Ender, certains pourront trouver peu probable le fait que deux individus d’une même famille occupent une telle place dans l’Histoire quand il n’y en a pas eu un pour épauler l’autre.

Pour aller plus loin

Parce que j’adore suranalyser

On pourrait croire que le roman pourrait se limiter à trois degrés de lecture déjà assez importants, à savoir une évolution sociologique de l’humanité après un phénomène tel qu’une invasion extraterrestre, une immersion dans l’intime de la psychologie infantile, et enfin un questionnement sur tous les plans (éthique, technologique, stratégique) autour de l’armée du futur ; mais on pourrait encore y voir des trouzaines de parallèles, avec la guerre froide, les guerres mondiales, et même (peut-être surtout) les guerres médiques. Oui, oui, j’y ai réfléchi pendant qu’on les revoyait en cours, et somme toute ça n’est pas si éloigné que ça dans l’idée. Ça pourrait faire un bête copier-coller dans l’espace, ou la goutte d’eau d’originalité en trop pour un vase déjà bien rempli ; Orson Scott Card s’en inspire beaucoup, certes, mais pour donner un cachet de réalisme sachant que des faits semblables se sont déjà produits tout en ne le faisant pas empiéter sur le récit. De sorte que le lecteur lettre s’amusera à y retrouver toutes les similitudes : deux guerres où l’ennemi est une menace gigantesque et pourtant humiliée, après quoi tous les États en place doivent se liguer avec le plus fort qui agite ces étrangers comme épouvantails pour étendre sa politique, espace = mer => bataille de Saturne = bataille de Salamine (même issue déterminante), et, spoil mineur, mais quand les humains partent avec l’idée d’éradiquer définitivement les doryphores, on pourrait pousser le parallèle jusqu’à y voir la revanche d’Alexandre le Grand… Sauf que la guerre du Péloponnèse n’a pas encore eu lieu.

Un mot sur le film

Enfin, je sais que l’adaptation cinéma a quelque peu fait débat ; moi-même j’avais pas trop apprécié la première fois étant trop jeune. Mais force est de constater qu’il reprend le récit fidèlement au livre et ne le modifie que pour lui conférer davantage d’efficacité. Comment en effet retranscrire dans la première scène de bagarre les délibérations mentales d’Ender ? Le réalisateur choisit ainsi de mettre plutôt en avant sa vivacité d’action et son agressivité. La médecin est également remplacé par une machine lors de l’opération qu’Ender doit subir au début du récit, ajoutant à la froideur de la scène et ne la rendant que plus brutale. Enfin les arcs n’étant pas directement liés à Ender sont élagués afin de se recentrer sur ce personnage.

Ce souci d’efficacité constitue toutefois par moments un défaut considérable : exemple qui crève les yeux, la scène d’ouverture qui est tellement le degré zéro de l’exposition qu’on dirait limite Le dernier maître de l’air (il va falloir que je lâche la grappe à ce film, mais c’est limite Dragon Ball Evolution moins le côté nanar). Mais à côté de ça ! Asa Butterfield est super-convaincant au niveau dramatique, mais c’est pas une surprise si vous avez vu Nanny McPhee 2, les effets spéciaux d’une beauté et d’une profusion, et la scène finale avec le doryphore muet (lesquels n’avaient jamais été montrés de tout le film) et malgré tout le fait qu’on comprenne tout ce qu’il veut dire, est une des plus marquantes du cinéma de space op ! Comment rendre aussi humain un gros insecte en images de synthèse, fallait le faire…

On y trouve également une explication sur pourquoi ces extraterrestres voulaient envahir la Terre et une superbe direction artistique. Enfin, sachez que la première version du roman est disponible dans Ender : Préludes, mais beaucoup plus pauvre thémtiquement. Si vous voulez la connaître, lisez-la avant le roman, ou ne la lisez pas ; mais sachez cependant que ça vous révélera le twist final.

Conclusion

La stratégie Ender est un bouquin brillant, dérangeant par son réalisme et sa noirceur, écrit avec ses tripes tout en multipliant avec brio les idées remarquables. Mais au-delà de ça, c’est une expérience intime qui nous confronte à notre propre violence interne. Je n’ai jamais ressenti de catharsis, seulement des traumatismes, d’où ma grande perplexité face au genre horrifique ; pourtant, ça fait du bien de voir un livre qui parle de toute la violence refoulée en toi, toute l’agressivité et le sentiment d’incompréhension, de voir un personnage comme toi se débattre souvent en vain autant qu’il peut pour s’améliorer, le voir échouer trop souvent sans jamais le juger, pour au final découvrir l’espoir qui reste, quoi qu’il arrive, au bout du tunnel. Achetez ce bouquin, lisez-le, parce que sinon, elle va passer à côté de quelque chose, votre culture…

On achète de l’insecticide aussi chez : Lutin82, …

5 commentaires sur « « La stratégie Ender » : L’art d’être une ordure »

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