Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (31/48) (et j’ai le seum du siècle, pasque tout me sera tombé dessus pour je sois pas le premier à poster une critique dessus : opération chirurgicale, ordinateur pété, dépression…)

Printemps 2019 en SF aura été pour moi quelque chose que j’attendais avec un mélange de crainte et d’impatience, car… Ah non par contre, pas la peine de faire les yeux de cocker, il ne sera pas question ici du nouveau Damasio, Les Furtifs, pour la bonne raison que je préférerais lire auparavant Bonheur TM dont il semble être lourdement inspiré, et La Zone du Dehors histoire de vérifier que ce n’est pas une redite dans son œuvre, et avant de lire La Zone du Dehors, je dois lire 1984, dont le bouquin se veut la suite symbolique… Donc j’ai beau aimer le bonhomme, on va plutôt s’intéresser aux trouvailles de la nouvelle et ambitieuse maison Albin Michel Imaginaire.

Précisons que j’avais autant envie que peur de La Fleur de Dieu, envie parce que c’était un space-op avec de sacrés bollocks, parce qu’il avait une couverture magnifique, parce qu’il abordait le thème insolite des fleurs d’autres planètes et que son passé de botaniste lui donnait un certain cachet d’autorité, mais peur parce que ça semblait très très très repompé sur Frank Herbert et Pierre Bordage (qui est un écrivain, même si je n’ai pas lu ses grands-œuvres, que je n’apprécie PAS VRAIMENT), et surtout parce que c’était et de la SF française et un premier roman, et généralement les premiers romans français, ça donne…

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Doux Jésus.

Mais bon, on y va quand même, des fois qu’on louperait un truc prometteur. Après tout, si c’est approuvé par Gilles Dumay, c’est qu’il doit y avoir du bon, non ?

Jusqu’ici, tout va bien…

Bon, du coup, revenons à nos moutons : La Fleur de Dieu, space opera poético-mystique avec beaucoup, BEAUCOUP d’influence de Frank Herbert comme indiqué précédemment, et qui place nos amies les plantes vertes (non, pas la Laureline de Luc Besson, les autres) en son centre, ma foi je suis plutôt chaud malgré quelques petites hésitations. Et comme je suis un gros branlo de critique sans légitimité qui se torche avec les chèques de ses abonnés, commençons donc par le glossaire tout à la fin du livre plutôt que par le commencement. Et ça fait déjà beaucoup de remarques à faire. Apparemment, l’auteur a dû se dire qu’orthographier le Rez0 de manière ultra-swag ça faisait trop futuriste, mais passe encore, après tout, qu’un auteur imaginant une civilisation ultra-avancée dotée d’Internet est encore plutôt rare pour une raison qui m’échappe (quoique, avec Illuminae et Les Nuages de Magellan, on dirait que ça commence à bouger…). Apparemment, des terroristes dont le credo est « Si tu es méchant, tu te transformeras en antimatière » font leurs attentats à coups d’antimatière, mais passe encore, supposons qu’un inquisiteur des temps modernes pense que les damnés se changent en statues de fer, ça ne l’empêcherait pas de se servir d’un gun. Apparemment, le Harkonnen local s’appelle le seigneur de Latroce… passe encore, on va dire que c’est une étymologie exotique… Le truc c’est qu’à côté de ça, l’auteur a l’air toujours aussi ambitieux, du coup on sait pas trop sur quel pied danser en se demandant quel sera le résultat.

OK, alors à ça s’ajoutent encore un empereur qui règne depuis 2000 ans grâce à ses clones, et même si j’ai jamais touché à Warhammer 40 000 de ma vie (c’est pas d’ma faute, j’ai eu une enfance difficile), l’idée d’un maître de l’Univers immortel comme ça et aussi puissant m’a l’air d’un gros wink-wink assumé, et puis des méchantes corporations qui tripotent la génétique (oh, oh ! z’ai cru voir un bout d’biopunk…), et puis des puces organiques que se greffent les différents citoyens (oh, oh ! z’ai vraiment cru voir un bout d’biopunk) avec lesquelles on peut hacker des consciences (mais oui, mais oui, z’ai bien vu un bout d’biopunk !), bref : le Messie des Fremen + une botanique de malade façon Le monde vert de Brian Aldiss + quelques calembours à la Damasio + Warhammer 40 000 + une touche de biopunk + Seigneur de la lumière de Roger Zelazny que j’ai absolument pas lu mais qui était comparé avec en quatrième de couverture = mais bon sang livre, et tu veux brasser ça en moins de 300 pages ? C’est quoi ta tambouille ? Je sais pas si c’est sublime ou dégueulasse, mais je VEUX y goûter ! ACCOUCHE !

Thématiques

La Fleur de Dieu de Jean-Michel Ré, c’est donc avant tout une réflexion sur… Dieu. Vaste sujet qui ressemble bien vite à un fil de nylon pour un équilibriste. Les théologiens de cet univers se sont mis peu à peu d’accord au fil des millénaires pour édicter différents principes afin d’éviter les guerres de religion et les dérives sectaires. Pour vous la faire simple, c’est inspiré de Spinoza : Dieu est la Nature, l’Univers dans lequel nous vivons. Par conséquent, pas d’au-delà, pas de big bang, pas de big crunch ; rien que l’éternité de notre univers matériel, mais la possibilité, donc, de l’appréhender et de se fondre en lui. Du moins, c’était l’idée de base… parce que suite à des troubles religieux apportés par la Fleur de Dieu (un être unique dans l’Univers, mi-végétal, mi-minéral, dont les visions psychotropes provoquent, selon tout le monde, un moyen d’avoir des visions de l’au-delà), on décide de mettre la barre un peu plus haut avec un après la mort : les particules des croyants retournent à Dieu, au Grand Tout, les particules des incroyants disparaissent (bye-bye Lavoisier !).

Bref, entretemps la conquête spatiale a permis à l’homme d’apporter tout son merdier au reste de l’Univers, et tout va pour le mieux dans le meilleur des empires galactiques absolus et totalitaires, quand la formule chimique de la Fleur de Dieu se fait voler !!! Le seigneur de Latroce va tout faire pour la reconquérir, car elle lui est cruciale dans son plan démoniaque…

Réussite ou pâle copie ?

À partir de là, vous vous en doutez, le tout va être pour Jean-Michel Ré de dépasser ses maîtres et de donner un roman riche en réflexions nouvelles ou réinventées, ou au moins un roman divertissant qui ne donne pas trop l’impression d’un déjà-vu.

Voyons déjà ce qui est le plus évident avec Dune : l’influence est omniprésente, Latroce = Harkonnen, Fleur de Dieu = Épice, Empire galactique, questionnements sur la religion et l’eugénisme, place de l’islam prépondérante… Tous ces parallèles, bien que certains soient un peu trop évidents, ne me gênent absolument pas, David Zindell ayant fait une Arrakis de glace avec Inexistence, une Arrakis de jungle vient donc rejoindre le panthéon des fantasmes de rôlistes, et le background est très fouillé, rien à redire de ce côté-là. Bon point pour le livre.

Côté méchant, c’est plus compliqué. Frank Herbert avait certes joué à fond la carte gentils / méchants, mais attention ! C’est pas parce qu’un personnage est tout noir ou tout blanc qu’il est plat et déjà vu ! Aussi Feyd-Rautha constituait-il un Antéchrist à Paul Atréides, fourbe et retors sans pour autant qu’on puisse s’empêcher d’éprouver pour lui une pointe de sympathie, et Vladimir du fait de son obésité était un monstre de la SF avec une gueule, une vraie, un être cauchemardesque voué aux pulsions les plus basses et dont l’écœurement et le grotesque ont été pour moi décuplé par 10 en seulement quelques images dans l’adaptation de David Lynch. Ici, le seigneur de Latroce, s’il voit son nom justifié par les lois de l’étymologie et de la dramaturgie dans une scène réussie du chapitre 2, n’en reste pas moins le bad guy froid et intello qu’on a tous déjà vus tôt ou tard de près ou de loin. Mauvais point pour le livre.

Pourtant, celui qui va se dresser contre lui, l’énigmatique Enfant, reste bien loin d’un Paul Atréides, et intrigue de par ses capacités surhumaines. Ce n’est même pas lui le héros, mais Mizadaté, qui de maître à penser, va devenir son disciple, ajoutant ainsi au côté mystique l’idée d’une quête de la sagesse jamais achevée et en même temps tordant le cou à celui-ci car l’Enfant est bien, bien loin de convenir aux religions existantes…

Le style est bon : les jeux de mots sont très anecdotiques et l’auteur se concentre la plupart du temps sur l’idée d’être le plus efficace possible. Dans la même lignée (bon, je sais pas comment c’est pour l’univers étendu Brian Herbert / Kevin J. Anderson, mais) l’idée de mêler la religion avec des technologies tangibles et bureaucrates est justifiée de manière cohérente par une idée originale : l’ultralibéralisme ayant lentement évincé les États au XXIe siècle, les religions ont donc mis elles-même en place des Églises-providence, faisant de nouveau du nombre de croyants une majorité absolue.

Ce qui donne un truc que je sens tout de même nécessaire de préciser : si vous êtes croyants, vous avez déjà eu l’occasion de diverger avec le syncrétisme d’Herbert ; là, pas moyen de passer à côté. Jean-Michel Ré invente son propre Messie avec à la clé sa propre tambouille mystique. En passant outre, nous constatons malgré tout une philosophie qui s’interroge sur Dieu et pose des théorèmes souvent pertinents, et surtout la démesure de cet univers, exactement ce que je voulais voir, avec toutes ses planètes, ses espèces, ses factions différentes ; avouons que sur ce coup-là, j’en ai eu pour mes pépètes.

Non, ce qui plombe vraiment au final, c’est que tous ces points de vue qui se superposent finissent par entrer en contact, y restent parfois, et on est bien obligé de raconter leurs réactions. Ce qui donne des trucs comme :

Chapitre 1 : L’Enfant mange la Fleur de Dieu

Chapitre 2 : L’Ordo voit l’Enfant manger la Fleur de Dieu

Chapitre 3 : L’Empereur voit l’Enfant manger la Fleur de Dieu

Chapitre 4 : Les anarchistes…

J’ai eu beau ne pas aimer Le dragon ne meurt jamais, au moins il était rythmé et donnait systématiquement dans l’in media res et pour des moments-clés uniquement. Cela dit, il y a un twist du même genre dans ce livre, mais ça joue sur la surprise du lecteur, n’arrive qu’une seule fois, et n’endommage donc en rien l’intensité dramatique du récit.

Enfin, le message s’éloigne de Herbert du fait qu’aucune ambiguïté n’est possible entre sciences et métaphysique et que l’Homme ne peut pas se faire Dieu ; en revanche, ce Dieu peut se manifester sous n’importe quelle forme, mais n’épouse en aucun cas celle d’une religion préfabriquée qui devient au bout d’un moment une institution pouvant chercher à détenir le monopole du pouvoir sur ses croyants. C’est d’ailleurs un problème du livre : à force de trop dénoncer les prises de pouvoir dangereuses, le livre finit par faire l’apologie de ses seuls contestataires, les anarchistes, et donne ainsi une vision politique certes bien pensée mais très radicale. Les problèmes similaires propres à cette analyse sont relevés dans la très bonne critique de Bifrost. Cela dit, Jean-Michel Ré ne gueulera jamais ses opinions d’extrême-gauche comme peut le faire Damasio : il passe bien plus par la démonstration réaliste et passant par A+B qu’à une caricature sociale.

Conclusion

Donc oui, La Fleur de Dieu se prend un peu les pieds dans le tapis par moments ; mais l’ambition qu’elle dégage et surtout son exotisme n’en font pas moins une lecture agréable. On savoure comme un grand vin les différentes conversations politiques, leurs subtilités et les implications de celles-ci, on s’émerveille devant des décors marquants, on se demande quelle tournure vont prendre les évènements. Reste à l’auteur pour la suite de comprendre que dense ne signifie pas forcément rythmé, et bien sûr à s’éloigner de ses grands inspirateurs. Je suis plutôt confiant là-dessus, et si vous aimez l’anarchie, les gros méchants et les bastons dans l’espace, ce livre est fait pour vous. Après, je dis ça, c’est pour votre culture…

On sniffe aussi des fleurs chez : Le chien critique, Les chroniques du Chroniqueur, Albdo, Le Bibliocosme, …

11 commentaires sur « « La Fleur de Dieu » : Blasters et botanique »

      1. Bôh, ça s’comprend, moi c’est Hypérion que j’ai toujours pas commencé… Lis d’abord le glossaire et les appendices pour pas trop te sentir perdu. Les préquelles de Brian Herbert et Kevin J. Anderson sont réputées de qualité très inférieure, mais il s’agit peut-être d’une porte d’entrée pour comprendre l’univers et ses fondamentaux. (Par contre, évite Et l’homme créa un dieu, vendu comme un prélude en France alors qu’il est pas rattaché au cycle, c’est vraiment pas le Herbert que je conseillerais à un néophyte.)

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