Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (30/48)

On compare parfois Greg Egan à Ken Liu parce qu’ils font de la SF, ce qui est absurde selon moi car cela reviendrait à comparer Hugo et Zola parce qu’ils font de la littérature du XIXe. Liu est à fond dans les rapports humains, Egan dans les concepts abstraits et mindfucks. Ce qui lui vaut du coup d’être considéré comme un auteur minéral, glacé, aux personnages sans âme, au style froid et inexistant et aux écrits incompréhensibles au commun des mortels. Je pensais donc tenter ce recueil en toute connaissance de cause, ne sachant pas si j’allais continuer jusqu’au bout. Mais force m’est de constater une chose, c’est que la réputation, c’est comme les slips, les enfants : ce qu’on vous colle aux fesses n’est pas forcément ce qui vous reflète le mieux.

L’Assassin infini

On pouvait malgré tout légitimement se poser des grosses questions avec cette première nouvelle qui vous retourne le cerveau avec tout un tas de possibilités mathématiques sur les probabilités qui découleraient d’un nombre infini d’univers parallèles. Pourtant, disons-le, en-dehors du fait qu’une partie du jargon peut s’avérer obscure pour le néophyte, en faisant l’effort d’interpréter les quelques termes qu’on comprend mal, on se rend compte qu’on saisit la plupart des idées qu’il développe. Pour ma part, j’ai souvent songé à écrire moi aussi sur les conséquences de ce genre de machins. En gros, toute l’idée est là : où que vous alliez, qui que vous soyez, autant de fois vous pourrez buter le méchant, il y aura toujours une infinité d’univers où vous ne l’aurez pas fait. (Et aussi où vous l’aurez fait ! Ça fera juste un infini deux fois plus petit, mais ça reste infini : si vous comptez jusqu’à l’infini de 2 en 2 ou de 5 en 5, dans de 5 en 5 y’aura moins de nombres, mais ce sera toujours l’infini. Vous suivez ?)

D’entrée, on sent que l’auteur a bel et bien un style ; et outre l’aspect purement science-fictif, il se débrouille parfaitement bien dans le hard-boiled ! La plume est sèche, rapide, effrénée, l’idéal qui sied pour un texte alliant noir et action.

Je ressens néanmoins une légère déception sur un point, car si le côté matheux est traité avec réalisme, celui de comment accéder aux univers parallèles me semble hautement hasardeux. En gros, vous vous camez à tel machin, et tout ce qui se trouve autour de vous s’en va vadrouiller dans le Multivers. Sans plus d’explication sur le pourquoi du comment ; reste que ça fait des scènes sympas façon Spider-Man into the Spiderverse.

Lumière des évènements

Nous pouvons voir le futur de nos vies, ce qui signifie que celui-ci est entièrement déterminé. Mais c’est une catastrophe : le libre-arbitre n’existe donc pas ! « Et alors ? nous dit notre héros. C’est pas la fin du monde ! » Simplement le futur à venir est-il vraiment celui qui va se produire… ou celui que ses habitants veulent nous montrer ?

C’est un excellent texte, triste ou glaçant selon votre humeur, apportant un regard très pessimiste sur la liberté de l’Homme, voire sa nature profonde. Egan évite avec justesse tout manichéisme et dresse en quelques coups de pinceau des phénomènes politiques, astrophysiques ou sociaux tout en leur conférant un véritable réalisme. Ce n’est certes pas ce qu’il y a de plus joyeux, mais ça n’en est pas moins passionnant.

Eugène

Des millionnaires veulent un enfant, c’est alors qu’on leur propose de leur créer l’enfant parfait. Un très bon texte encore une fois, où l’auteur nous expose non sans humour toute sa misanthropie, avec une fin dont la portée philosophique nous amène à réfléchir sur notre imperfection. On regrettera en revanche que pour ce faire l’auteur s’écarte de la hard-SF pour y livrer ce qui ressemble bien plus à une incursion dans le fantastique.

La Caresse

Un flic « augmenté » enquête sur la mort d’une savante folle qui avait créé en cachette une femme à tête de léopard. Je croyais que je n’aimerais pas cette nouvelle longue (80 pages, en plus !), mais finalement on se prend vite au jeu… même si l’histoire prend un tournant qu’on n’attendait pas forcément, avec certes un antagoniste surprenant, mais venant gaspiller le potentiel d’un roman d’enquête en cessant de traiter certaines thématiques esquissées, notamment sur la flicaille du futur. Egan n’en profite pas moins pour nous livrer sa culture sur l’art avec des théories solides et donnant envie de s’y essayer (ahum… certaines plus que d’autres).

Sœurs de sang

Paula et Karen sont sœurs jumelles, mais toutes deux sont atteintes d’une leucémie à cause d’un virus déréglant leurs gènes, fruit d’une expérience de laboratoire qui a mal tourné. Passées quelques explications en médecine, Egan lance un pied-de-nez à ceux qui l’accusent d’être trop froid et se focalise exclusivement sur les relations humaines avec une finesse dans la psychologie de son héroïne, non sans lancer au passage quelques piques sanglantes sur notre société.

Axiomatique

Mark veut se venger du meurtrier de sa femme. Mais c’est un homme faible et hésitant, qui décide donc de s’implanter un axiomatique histoire de modifier son comportement. Le genre de petites saloperies qui vous pondent des micromachines dans le cerveau pour vous faire croire par exemple que vous êtes invincible. Problème : ça marche trop bien.

Cette nouvelle reprend les qualités de la précédente, mais de manière un peu plus hasardeuse : certaines blagues cyniques sonnent trop caricaturales pour qu’on y croie vraiment (celles sur les jeunes qu’on n’oserait plus faire depuis les années 80), mais Egan évite encore une fois le pathos pour nous donner une psychologie solide et dont les modifications sont traitées avec réalisme, à défaut d’un modèle sociétal qui ait les mêmes faveurs (franchement je vois mal comment justifier la vente d’un objet susceptible de transformer les gens en machines à tuer… Ça ferait des clients en moins !).

Le Coffre-fort

Un homme se réveille chaque matin dans le corps d’une nouvelle personne. Toujours dans la même ville, souvent dans les mêmes quartiers, et toujours des personnes nées en novembre ou en octobre 1953. Pourquoi ?

Un texte qui s’éloigne de la hard-SF encore plus que le précédent mais garde une explication scientifique plausible. Encore une fois, très bien ficelé, l’histoire est une tranche de vie tout en gardant notre attention et parvient à trouver une conclusion du coup forcément ouverte mais très satisfaisante.

Le Point de vue du plafond

Un producteur se fait tirer dessus ; quand il se réveille, tout ce qu’il voit est perçu du plafond. Un texte aux bizarreries plausibles, où Egan révèle également un peu de sa cinéphilie encore une fois entre deux blagues à l’acide. Le tout forme un mélange de sérieux et de second degré qui m’a plutôt laissé en-dehors vu toutes les réflexions et expériences avec lesquelles on démantèle les farfeluteries.

Mais ce point de vue virtuel est loin d’être une idée jetée en l’air juste comme ça ; c’est une métaphore du cinéma, un autre mode de vision différent de la réalité nous permettant de la percevoir sous un nouvel angle. Alors que le vrai cinéma semble se perdre pour gagner de l’audimat, Egan en propose un autre, un cinéma permanent, toujours déphasé avec la réalité et en phase en même temps, où le spectateur se retrouve le héros et donc amené à réfléchir sur sa propre existence.

L’Enlèvement

Pour une fois, on est d’accord, il va falloir un petit moment à s’habituer au texte : le vocabulaire technique et le ton distancié du début font qu’on peine à s’immerger dans la psyché des personnages. Par la suite, ceux-ci deviennent parfaitement lisibles, avec leurs petites contradictions qui finissent par leur conférer une âme.

On suit donc un collectionneur d’arts dont la femme a été enlevée… mais en fait non. Tout ce que je peux vous dire de plus, c’est : si on se sauvegardait, est-ce que notre sauvergarde serait toujours nous ou non ?

En apprenant à être moi

Une nouvelle sur le même thème, avec à nouveau une science transhumaniste n’attachant pas autant d’importance à suffisamment de réalisme pour être considérée comme hard. Ce qui est très loin d’en faire un mauvais texte : le questionnement de départ et la manière dont il est abordé est passionnant pour n’importe qui qui aurait ouvert un livre de philo au moins une fois dans sa vie, et le texte se finit haletant pour plonger vers une chute à double tranchant. Glaçant.

Les Douves

D’un côté une enquête avec un arsenal biologique pointilleux ; de l’autre, une anticipation de la vie de tous les jours alors que le racisme est en train de grimper. Une nouvelle courte et brillante, très ardue mais passionnante à suivre. Sachez juste que le style d’Egan allant droit au but, il faut rester très attentif pour comprendre comment les deux intrigues se rejoignent et comment l’enquête est résolue (moi-même, j’ai dû relire la fin). Est-ce que ce serait possible de la rééditer en 2022 ?

La Marche

Vous connaissiez les Unknown Movies ; mais connaissiez-vous les Unknown Reflexions ? Ce nouveau narrateur est ainsi confronté à un tueur à gages qui possède une vision du monde pour le moins marginale… mais diablement cohérente. Et quelle chute, mes amis ! On se croirait dans les meilleures heures de Cowboy Bebop, quand la réalité se fait onirique et que la vie et la mort, la tristesse et la joie deviennent inextricablement liés.

Le P’tit-mignon

Tous les bébés à -20% ! Commandez dès maintenant votre P’tit-Mignon, garanti 4 ans ! Un animal servile, bête et adorable, avec la parfaite allure d’un charmant bambin pour combler votre instinct paternel ! Personnalisable à volonté (si, si, c’est dans l’texte), et disponible dans tous vos Darty (bon, d’accord, ça, ça l’est pas) !

Ça peut paraître extrêmement cynique dit comme ça, mais notre narrateur est une bonne pomme. Il veut un bébé, un bébé à tout prix. Et pour ça, il est prêt à tout, y compris… à en commander un.

Le ton du texte est presque flaubertien : on rit jaune tellement tout sonne comme de la guimauve, et pourtant peu à peu on finit par s’attacher à ce personnage qui refuse de sortir de son monde d’illusions. La fin vient enfin nous délivrer une grande leçon de l’art de la nouvelle : les meilleures chutes sont parfois les plus visibles !

Vers les ténèbres

Avec L’Assassin infini, je dirais que ce sont les deux seuls textes vraiment difficiles du recueil. Celui-ci vient lui aussi compenser avec une action effrénée et un côté presque thriller par moments. Le concept est assez simple : un trou de ver apparaît à différents endroits du globe ; pratique pour circuler, me diriez-vous ? Sauf qu’à l’intérieur, les règles de la physique sont modifiées : si vous vous dirigez vers le centre, vous rejoignez l’autre côté où le trou de ver veut que vous alliez ; sinon, SKROUITCH !

C’est nerveux, imaginatif, rythmé. Néanmoins, le ton assez noir et le côté hard-SF très prononcé pourront déranger certains lecteurs.

Un amour approprié

Une femme doit acheter un nouveau corps pour son mari blessé à mort ; seul problème, le temps de sa fabrication, son cerveau doit continuer d’être irrigué. Mais les toubibs du futur ont tout prévu… sauf le confort : pour des raisons économiques, elle va devoir porter deux ans et demie le cerveau de son mari ! Je vous épargnerais la blague de mauvais goût sur si c’est une fille ou un garçon.

Outre un voyage mental dans les névroses d’une femme enceinte contre son gré, on peut voir ici de nombreux degrés de lecture : celui féministe, bien sûr, mais aussi une dénonciation violente de la société prête à sacrifier tout et n’importe quoi pour faire marcher le business, y compris au détriment de ceux qui la composent. On regrettera juste qu’il n’y ait pas vraiment de conclusion ; juste une fin qui laisse un arrière-goût amer pour un très long moment.

La Morale et le Virologue

Et s’il existait un virus-miracle qui ne tuait que ceux qui le méritaient ? Choqué par l’impureté sexuelle (qu’il voit cela dit un peu partout et y éprouvant lui-même un intérêt pour le moins peu recommandable), un pasteur décide de créer le sida, mais en mieux. Un pamphlet contre le fanatisme religieux bardé d’ironie noire et faisant rire jaune qui n’en oublie pas la science pour autant, contrairement à trop d’auteurs SF français. Noir et cynique, mais jamais gratuit, Egan ne tombe pas dans le piège facile de l’anti-religiosité et s’immisce dans la psychologie retorse de son personnage tout en en restant distancé (comme le témoigne l’usage de la troisième personne inhabituel face à la plupart des autres nouvelles du recueil).

Plus près de toi

Dans le même univers qu’En apprenant à être moi, mais plus loin dans le futur, Plus près de toi est un des textes les plus philosophiques en se posant une question qui me taraude encore souvent : peut-on effleurer la conscience de quelqu’un d’autre ? Voire même devenir lui ? Tout en abordant l’éventualité du solipsisme et la solitude de l’Homme face à l’herméticité du reste de l’Univers, ce texte prouve une fois de plus s’il le fallait que la SF est le meilleur genre pour mettre en scène des raisonnements complexes à travers des exemples fictifs. S’il n’y avait pas le côté sexuel parfois très prononcé chez la partenaire du héros, je dirais bien volontiers que c’est un texte comme ça qu’on devrait voir à la fac (et que j’espère découvrir dans un mois), ne serait-ce que pour le style, direct et jouant sur l’implicite, en disant le moins pour être compris le mieux possible.

Orbites instables dans la sphère des illusions

Et si les croyances du plus grand nombre se mettaient à déteindre sur les autres ? Il finirait par y avoir des zones entièrement dominées par une religion dont on ne pourrait pas soustraire nos convictions, cherchant toujours à s’enfler comme un trou noir, aspirant dans leur « orbite » tous ceux qui passeraient à proximité. Un vagabond tente ainsi de les éviter afin de préserver son libre-arbitre de ces mensonges… Mais penser qu’ils en sont, n’est-ce pas déjà une croyance ?

Une nouvelle abstraite mais très compréhensible, et sans doute une de celles qui m’a inexplicablement le plus plu (sans doute un peu pour le plaisir à saisir des high concepts aussi limpides). Encore une fois la part belle aux réflexions, avec presque un petit côté post-apo dans une ville à moitié déserte qui peut ne pas être dénué de charme pour je devine un grand nombre de lecteurs.

Conclusion

Donc, si je récapitule bien :

  • Greg Egan n’a pas de style : BULLSHIT !
  • Greg Egan ne sait pas faire de personnages touchants : BULLSHIT !
  • Greg Egan est un forcené des concepts incompréhensibles : OH HI, MARK !

Au final, je n’attribuerais pas le fait à ce que l’on se ressente souvent distancé de ses textes à cause du fait qu’ils seraient déconnectés de l’humain ; Egan sait se faire humain, c’est sa misanthropie qui repousse, le fait qu’il puisse par moments détester à ce point quelque chose qu’il connaît si bien. Mais c’est toujours pour de bonnes raisons.

Alors je fais peut-être un peu ma mauvaise foi, oui Axiomatique est loin d’être le bouquin le plus froid et tordu à comprendre qu’il ait écrit, mais ça prouve qu’il sait faire de la hard science, et plus largement de la SF, accessible et de haute qualité. Et quand on regarde de plus près sa bibliographie, on se rend compte que c’est loin d’être une exception : Zendegi, Cérès et Vesta, Nuits Cristallines, Perihelion Summer… Mais c’est que je vous vois, vous, derrière vos écrans, à vous demander quand est-ce que je vais me mettre à la partie hardcore de son œuvre, histoire que vous me voyez me tabasser avec le bouquin tellement j’y comprendrais rien aux termes scientifiques ; sauf que bande de petits malins, c’est aussi la partie la plus dingue et palpitante de son œuvre, et oui, je confirme que je vais me mettre à Diaspora, et j’ajoute que c’est prévu pour décembre. Soyez au rendez-vous ou non, mais c’est pour votre culture…

On se retourne aussi le cerveau chez : Lutin82 (partie 1 ; partie 2), Blackwolf, FeydRautha

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