Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (27/48)

J’aime Laurent Genefort. Je crois même que c’est mon auteur SFFF français préféré, alors que je n’ai quasiment lu aucun livre de lui. Les Ères de Wethrïn ont des longueurs et  quelques maladresses, mais renouvellent habilement les archétypes de la high fantasy, je n’ai pu lire que le début d’Omale, mais il me semblait un roman tout à fait respectable, et tous ses livres dont on m’a parlé, que la critique soit bonne ou mitigée, avaient franchement tout pour m’exciter. J’ai malgré tout longtemps pensé qu’il s’agissait somme toute d’un auteur dépaysant mais assez classique, avec de temps à autre un coup de génie, pas transcendant mais sympa, et puis j’ai vu cette critique qui a fortement relancé mon intérêt pour le bonhomme. Est-ce qu’on s’en ferait pas un petit bouquin ?

Colonies est donc le recueil de nouvelles avec lequel j’ai choisi de poser mon auguste séant sur le lit le plus proche (oui, parce qu’après le bac, j’ai trop la flemme de lire des romans), un de ses multiples écrits collaborant au méta-cycle des Portes de Vangk, des trous de ver assez capricieux construits par une race extraterrestre grâce auxquels les humains ont pu envahir la galaxie. Et pour vous donner une idée de l’ambition du gars, la principale saga de l’univers est le cycle d’Omale, une planète de Dyson qui s’étend sur une bonne huitaine de volumes.

Là où en revanche il se différencie d’un pachwork fourre-tout des différentes nouvelles qui pouvaient exister à travers cette diégèse, c’est que tous les textes présentés ont pour point commun de se dérouler sur un astre différent, et d’en décrire les différentes caractéristiques, ou, à de rares exceptions, les relations de celui-ci ou un de ses habitants avec le reste de l’Univers… ou même l’absence de relations.

Le lot n°97

Un collectionneur d’art obsédé par l’idée d’une beauté suprême achète un objet non identifié qui semble être le but ultime de ses recherches. Seulement, celui-ci le taraude, encore et toujours plus…

Y’a pas à dire, on a du grandiose plein les yeux, mais la fin coince un peu. Là où on pouvait attendre une chute lovecraftienne, Laurent Genefort choisit un chemin radicalement différent ; c’est tout à son honneur, mais l’explication qu’il donne au phénomène peine à convaincre tellement de nombreux paramètres entrent en jeu (comment la créature sait-elle ceci, comment libère-t-elle tel personnage, pourquoi ne pas le laisser comme tel, ect.). Elle n’en reste pas moins originale et surprenante.

Le dernier salinkar

C’est sans doute la nouvelle qui s’inscrit le plus profondément dans l’idée de colonialisme : nous y voyons une planète peu à peu se faire ratiboiser, piller toutes ses ressources, exterminer ses indigènes ou en utiliser à des fins de combat. Le héros va se retrouver confronté au meurtre d’un des derniers représentants de l’espèce des salinkars, et, traumatisé, des années après, décider d’en sauver un…

L’idée donne une vague impression de déjà-vu, mais c’est extrêmement bien raconté. Laurent Genefort évite également le plaidoyer écologique à gros sabots avec un antihéros qui ne prétend à aucun moment le défendre : les salinkars ne sont par ailleurs d’aucune utilité ou presque à leur écosystème. Il en profite également pour dénoncer l’éducation violente, le refus des multinationales d’écouter la communauté scientifique ou les droits de l’Homme, le tout avec réalisme et sans lourdeur au point que la fin, en queue de poisson, constitue au final le seul gros défaut du texte.

Le Bris

Une planète s’étant retrouvée coupée du reste de l’Univers est recouverte par le sum (tout le long du texte, j’ai prononcé ça « seum ») une créature visqueuse qui n’est pas sans rappeler l’alien de La Longue Terre et surtout Solaris : pas moyen de vivre dessus sans qu’elle vous bouffe, quelle que soit votre forme de vie. Mais s’il y avait un moyen de communiquer ? La fin choisit délibérément de ne pas trancher, mais sait être iconique en nous proposant un dernier paragraphe marquant.

Je me souviens d’Opulence

  1. Je me souviens que Laurent Genefort a décidé de faire un texte en hommage à Pérec.
  2. Je me souviens qu’il place ça sur la planète Opulence.
  3. Je me souviens que c’est le plus concis possible, donc direct, vif, qu’on peut lire quasiment chaque fragment comme une micronouvelle.
  4. Je me souviens qu’il y avait des trucs vraiment jolis.
  5. Je me souviens que malgré tout ça laisse sur sa faim ; on aurait pu relier les fragments entre eux et tisser des trames comme ça jusqu’à une chute tout à la fin, dommage…

Le jardin des mélodies

Une paisible ville de l’Amérique l’espace profond voit un meurtre se produire, et l’inspecteur va devoir tout résoudre. Chienne de vie.

On retrouve une nouvelle fois le gros défaut de l’auteur, créer des environnements très exotiques mais avoir parfois du mal à en faire quelque chose. Puisqu’une nouvelle fois la fin arrive un peu vite car la clé de l’énigme semble être trouvée un peu rapidement là où nous aurions espéré plus d’indices…

Longue vie

Les Lannister peuvent faire leurs bagages ; les propriétaires de ceintures d’astéroïdes l’ont eux aussi, la gniaque ! Déterminés à se buter jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, une bande de cinglés a décidé ainsi de passer l’éternité, sans se douter que quand le jeu s’arrêtera, alors la vie du dernier survivant n’aura plus aucun sens…

C’est rythmé, sombre, tendu. On sent la solitude de l’héroïne, comme elle s’y est habituée, sa détermination à en découdre. Sans doute pas ma nouvelle préférée à cause de la chute qu’on nous annonce à l’avance, mais franchement, ça vaut son pesant de cacahuètes.

Tien’Keou

L’idée de nous immerger dans une autre culture que celle occidentale à travers la colonisation spatiale, outre le fait qu’elle est originale, est sacrément bien traitée. Nous sommes donc sur un astéroïde transformé en mégapole chinoise, où différents clans se battent entre eux tandis qu’une classe dominante, les Immortels, loge au cœur de celui-ci afin de préserver la pureté de la culture chinoise.

Si aucun questionnement n’est soulevé explicitement, Tien-Keou interroge : doit-on suivre une culture et légitimer tout ce qu’elle trafique dans l’ombre ? Guo y adhère totalement, c’est normal car ce n’est pas l’insupportable bad boy YA dernier cri qui vient flinguer tous les méchants dirigeants de dystopies du monde, qu’il n’a jamais rien connu d’autre et n’en connaîtra jamais. Cette caution réaliste n’en fait pas pour autant la dernière des andouilles, ce qui malheureusement va l’entraîner à travers un engrenage dans lequel il n’aurait jamais aimé s’engouffrer…

La fin de l’hiver

OK, là, ça va être très simple : Mad Max dans la glace… à l’intérieur de Rama ! Oui, il y a une explication cohérente à tout ça. Du reste, il s’agit d’un survival extrême, avec un mélange high-tech / low-tech et un rythme effréné.

Proche-Horizon

Une station orbitale indépendante vit avec des insectes smybiotes particulièrement dégueulasses. Olga, jeune représentante d’une entreprise vendant des phéromones va bientôt l’apprendre à ses dépens…

Meh.

La protagoniste est présentée d’emblée comme un personnage louche, ce qui fait qu’on se demande comment ses pigeons vont découvrir ce qu’elle manigance, par le petit détail qui tue, du genre qui fait dire au lecteur sur l’auteur : « Ah bah il me l’a bien fait à l’envers, ce coup-là ». Mais non, rien de tout ça, et on débouche sur une fin qui rappelle beaucoup trop Alien. L’ambiance thriller, glauque et véreuse, reste cela dit réussie, même si ce n’est pas ça qui m’intéresse dans une histoire mais bien les ressorts scénaristiques.

L’homme qui n’existait plus

Une novella qui à la base ne devait contenir aucun personnage selon l’auteur dans une interview ; il y en a finalement un, mais généralement seul, pour la bonne raison qu’il est séquestré dans un trou paumé au milieu de l’espace. Pourquoi ? Comment s’en sortir ? Il va tenter de le découvrir.

Encore une fois, on a un côté thriller/roman noir très prononcé ; la claustrophobie et le réalisme prosaïque ne sont jamais loin, le personnage est un connard fini et celui qui l’emprisonne encore plus, le twist final rebat les cartes par une plume haletante. Et l’aspect psychologique est d’autant plus réussi qu’on sent une évolution chez le héros, qui, petit à petit, va aux yeux du lecteur être contraint de se trouver une rédemption… Mais est-ce vraiment cela que veut son geôlier ? La fin du texte semble ainsi profondément injuste ; c’est dommage, le texte semble perdre tout son sens en même temps que l’espoir qu’il apportait.

Postface

L’auteur raconte ici brièvement sa carrière, ses idées, ses influences. Et il en a : il cite ce qui est reconnu comme le meilleur de la SF anglo-saxonne, et plus largement de la littérature en général, prouvant ainsi au besoin une fois de plus que les grands auteurs sont de grands lecteurs.

Un mot sur l’édition en ligne

Je pourrais vous dire que c’est du boulot bâclé au point qu’on n’accepterait jamais ça sur un livre papier. Je pourrais vous dire que la mise en page de début de chapitre met des premières majuscules de la taille de deux lignes mais se comporte comme s’il y en avait quatre, le tout accompagné par une police hideuse dans le début de phrase qui suit, jurant avec celle normale et par laquelle elle est aussitôt remplacée. Je pourrais vous dire que des tirets surgissent au milieu des mots, que les espaces ne sont pas réguliers, qu’un carré s’affiche à la place de ceux-ci après chaque signe de ponctuation, que les alinéas sont quasi inexistants. Mais dans l’éventualité de me faire publier chez Le Bélial’ (car n’oublions pas que j’ai quelques textes dans les tiroirs), je me contenterais de chanter les louanges habituelles sur l’amour de la SF de cette maison et sa propension à ne pas publier tout et n’importe quoi.

Conclusion

Vous pouvez me croire par expérience, Colonies est un remède idéal contre les idées noires ; on ne s’ennuie jamais, les nouvelles sont variées, le dépaysement garanti. Restent parfois la difficulté de trouver une fin surprenante, ou des intrigues simples ou classiques, mais jamais simplistes, loin de là. C’est pas une balade vertigineuse à travers les portes de Vangk, mais franchement ça m’a rafraîchi les neurones et me donne envie de lire tous les autres livres de l’auteur. Parce que je vous avais pas dit que j’aimais Laurent Genefort ? Après, bon, c’est pour votre culture…

On civilise aussi chez : Apophis (Tien’Keou), Dyonisos

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