Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (26/48)

Un soir que je broyais du noir dans ma chambre, mon père m’a posé ce bouquin sur mon bureau : « Faut que tu lises ça, j’ai lu deux fois, je recommande ». Sauf que comme c’est moi qui parle bouquins sur mon blog avec mon ego surdimensionné, j’ai donc décidé de le lire et me forger mon avis dessus (et puis de toute façon sinon, ça aurait fait qu’une critique de 11 mots). Transparence raconte donc le transhumanisme à la fin des années 60, où des androïdes affublés de perruques funk greffent leur cerveau à des ordinateurs de plusieurs hectares… pardon, la fin des années 2060. Nous suivons donc la PDG de la société Transparence qui vient de s’uploader en robote afin de ne plus jamais subir la vieillesse et la maladie. Toute l’Humanité doit donc la suivre dans son délire afin de survivre aux fameux mensonges inventés par les Chinois (vous savez, ce réchauffement climatique qu’ils produiraient alors qu’il ne fait actuellement que 30°C à l’ombre). Une utopie va peu à peu se mettre en place où seuls les méritants auront accès à la vie éternelle. Mais est-ce qu’on est encore nous quand notre conscience est transférée (ou même dupliquée) dans un programme informatique ? Et puis l’idée de laisser crever tous ceux qu’on jugera irrécupérables… c’est pas très gentil, non ?

Je vous l’avoue, certains trucs m’ont fait hésiter au début du roman. Sans rentrer dans les détails superficiels (l’auteur pense que les films en 2D vont se faire peu à peu supplanter par ceux en 3D – en tant que grand suiveur de l’actualité cinématographique, j’ai du mal à y croire), le fait que ce roman me semble à première vue un lanceur d’alerte concernant la folie du transhumanisme et de la pollution en fait à mes yeux un bon lanceur d’alertes mais n’en fait pas forcément un bon roman. En effet, nombreux sont ceux qui le font à l’heure actuelle (ce n’est d’ailleurs pas la première fois pour Marc Dugain), mais l’originalité recherchée par le lecteur ou de nouvelles réflexions qu’y attend le sociologue ne s’y trouvent pas toujours. Enfin, oui le transhumanisme est dangereux et géré par une économie libérale (et donc, à mon sens, forcément intéressée), mais à supposer qu’il soit utilisé avec sagesse et parcimonie dans une société qui n’en promouverait pas un lobbying intensif auprès d’une élite marchande, devrait-on pour autant le rejeter en bloc ? (Ce n’est en tout cas pas ce que semble dire une de mes futures lectures, Diaspora de Greg Egan.) Mais Transparence évite cet écueil en imaginant ce que pourrait être un « bon » transhumanisme, qui ne bafouerait pas le droits de l’Homme, et je dois avouer que sur ce coup-ci, c’est une réflexion philosophique très bien pensée.

Mais jugeons donc ici ce roman, au-delà de son aspect engagé, philosophique ou que sais-je, comme un simple roman, avec ses qualités ou ses défauts techniques. Le découpage des chapitres, très courts sans pour autant s’achever sur une conclusion ou un cliffhanger, surtout au début, m’a souvent laissé perplexe. Et puis il y a ces longs paragraphes descriptifs pour nous expliquer l’évolution de notre avenir, soit ce dont se doute à peu près quiconque suit l’actualité de près ou de loin… Enfin, le gros reproche que j’aurais à faire à Transparence est qu’il montre un idéal, soit, mais qu’il s’en sert pour contraster avec notre époque et pointer du doigt sur des dizaines de pages les dérives actuelles en parlant d’elle plutôt qu’en les intégrant au récit et à l’univers de la fiction. Ce qui en fait un discours parfois moralisateur, et en tout cas sans doute bien trop long.

Mais ce qui m’intéresse, c’est surtout que ce Transparence n’est pas un roman de SF normal, c’est un roman de SF qui a été vendu dans la collection NRF, spécialisée dans la littérature blanche (du coup on dit juste « roman d’anticipation », sinon glagla, ça fait trop peur). Nous pourrions y voir auprès du lectorat français une popularisation de la SF qui entre par la petite porte pour peu à peu se faire lire même par des non-amateurs d’Imaginaire ; et c’est grâce à des livres pionniers comme celui-ci que dans quelques décennies, peut-être la considérera-t-on avec les mêmes égards que la littérature blanche. Évidemment, avant ça il y avait notamment Soumission, mais d’une, c’était un peu trachosse envers les immigrés, et de deux, c’était pas de la SF à proprement parler, juste de l’anticipation sans évolution des sciences et des technologies. On pourrait aussi signaler 2084 : La fin du monde, mais celui-ci ayant lui aussi laissé en retrait la SF (voire n’en ayant lui non plus carrément pas mis du tout, corrigez-moi si je me trompe) et reçu un accueil critique relativement mitigé en-dehors de certaines hautes sphères élogieuses, il s’agit d’un livre qui aura avant tout essuyé les plâtres pour des suivants comme celui-ci. Signalons enfin les éditions Aux Forges de Vulcain, tentant elles aussi d’hybrider Imaginaire et livres « normaux » (en passant par le réalisme magique ou son proche cousin, le fantastique, mauvais genre le mieux accepté par les élites – merci Théo et Guy !), mais méconnues et encore une fois peu appréciées.

Alors ouiii, il y a un premier twist à la fin qui invalide nombre d’éléments qui semblaient SF, mais quelques-uns perdurent ; et un deuxième met carrément le récit en abyme dans un univers de littérature blanche, mais le roman en lui-même relève malgré tout du genre science-fictif car sinon on ne pourrait par exemple pas classer The Fountain comme film historique. Et puis pensez-y deux secondes, quoi ! Les thématiques de la SF transhumaniste apportées à des personnes qui n’en auraient autrement jamais lu de leur vie !

Et pour ce qui est du mash-up littérature blanche / de l’Imaginaire, disons-le, Transparence se débrouille très bien. On a le côté contemplatif et poétique qu’on utilise dans les drames habituels, dans lequel vont se mêler petit à petit les éléments science-fictifs. Un équilibre qui vient ainsi démentir les assertions faites habituellement à la SFFF comme quoi c’est une sous-littérature dépourvue de style et des petites choses qui font notre humanité. Le choix de placer l’histoire en Islande permet également un cadre intime pour l’héroïne en compagnie des beaux paysages qui sont eux aussi un jalon de nombre de grands livres. Des petits traits d’humour se dressent enfin dans le style, dont (involontairement ?) à ce propos :

Sa barbe se mêlait à son torse poilu et sa tête dans la pénombre des nuits d’été ressemblait à la proue d’un drakkar déchirant la brume.

Cassandre constitue par ailleurs une héroïne passionnante par la manière dont elle légitime le fait de tuer son propre corps ou de se laisser fliquer par une IA, tout en restant extrêmement humaine avec son amour pour la nature et ses petits riens sur laquelle elle aime s’attarder. Mais la société qu’elle dépeint juge les hommes en fonction de leurs actions et non pas de leurs aspirations : peut-on ne pas accorder la vie éternelle à quelqu’un qui regrette amèrement ses actes ? Ne pas la donner à quelqu’un dont nous étions particulièrement proches ? Et vouloir vivre à jamais, ça aussi, est-ce qu’on en a forcément envie ? À partir de là, le roman prend une dimension plus sombre : a-t-on vraiment envie de cette utopie, en fait ?

Au final, seules ces longueurs viennent plomber le livre, celle évoquée plutôt et trop de redites (une question est posée trois fois d’une manière différente). La fin sortant nettement plus d’un coup de quincaillerie SF pourra être perçue ainsi par certains comme un cheveu sur la soupe.

En conclusion, c’est un bon livre qui tente de réconcilier deux lectorats différents tout en posant ses propres questionnements, mais dont j’aurais franchement aimé qu’il adopte plutôt le format novella, voire nouvelle. Sinon, Transparence mérite d’être lu par les lecteurs de littérature blanche qui voudraient commencer peu à peu l’Imaginaire. Après, je dis ça, c’est pour votre culture…

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