Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothè… Ah mais pas du tout, mec, c’est juste la critique d’un vieux livre que j’ai déjà lu histoire de faire patienter le public.

Salut à tous, c’est Sylvain Laurent pour un nouvel épisode de C’est pour ma culture et… Oh purée, je regarde trop Karim Debbache.

Le buzz du Seigneur des Anneaux oblige, des tas de suiveurs ont ainsi percé dans ce qui devait être ce qui caractériserait par la suite LE cliché de la fantasy : c’est-à-dire le med-fan à prophétie et grôgrô méchââânt. Et nombre de ces œuvres ont par la suite été considérées comme des chefs-d’œuvre du genre, à tort ou à raison, tout dépend de votre degré de tolérance et si vous plantez pas trop d’épées magiques dans le postérieur de leur propriétaire. Ça allait de trucs ni bons ni mauvais comme L’épée de Shannara, que je n’ai jamais réussi à finir, mais qui reste un souvenir plutôt recommandable, des horripilo-monstruositudes comme L’arcane des épées qui m’a toujours fait l’effet d’un suppositoire rectangulaire… et puis des franchement bons moments comme par exemple Les chroniques de Krondor, qui avait la bonne idée de pas proposer que ça même si c’était parfois maladroitement. Et puis il y avait La Roue du Temps

Vous savez ce qui m’attire chez les livres ? Au-delà de la couverture, au-delà du résumé, au-delà de la dernière phrase que je m’auto-spoile systématiquement par pur sado-masochisme. C’est l’épaisseur. Plus un bouquin est gros et rondouillard, et plus je me dis qu’il en a à l’intérieur, que je vais passer un sacré moment-odyssée de lecture, que je risque pas de m’ennuyer durant la prochaine quinzaine où je me perdrais au beau milieu des bois. Et non, je ne ferais pas la blague de Pratchett à laquelle tout le monde s’attend.

Et du coup, la Roue du Temps, quand j’étais gosse, c’était quoi ? Des gros pavés A4 de 800 pages, ça me fascinait, pasque je savais pas qu’on pouvait écrire autant ! Du coup après le tome 6, je voyais le nombre de feuilles qui diminuait drastiquement comme une trahison… Et si vous me connaissiez durant mes 14-15 ans, vous auriez sans doute su que je recherchais des livres avec la même atmosphère que Tolkien, moins les descriptions si possibles et surtout la traduction avec 100 ans de retard. Quête que je n’ai jamais réussie, les livres étant toujours différents car les auteurs n’avaient ni la même mélancolie, ni franchement les mêmes morales… quand ils en avaient (citons le traumatisme des 92 premières pages de La Geste du Sixième Royaume). Mais l’énorme saga de Robert Jordan semblait être un des trucs les plus proches, c’est pourquoi j’ai consenti à me faire trouer le portefeuille par Bragelonne pour acheter les deux premiers opus.

Et quelques années après avoir posté sur le tome 1 une première critique Babelio qui cassait pas trois pattes à un canard… bordouille, ce livre m’obsède toujours.

Le Guide du Routard du monde de Robert Jordan*

*À l’aventure compagnons, La Naheulband (vers 2010)

Donc La roue du temps c’est l’histoire du futur Héros aux mille visages qui s’appelle Rand Al’Thor et qui vit avec son père tranquillement au fin fond de la Lozère de l’Andor au village de Deux-Rivières, et tout va bien, étant donné qu’ils vont fêter la Fête de l’Hiver, arrive le personnage de Nynaeve qui est la sage-femme du village (c’est lent), puis arrivent les personnages de Mat et Perrin qui sont les futurs fidèles compagnons (c’est lent), puis arrivent le personnage de Thom Merrilin qui est un super-conteur et Padan Fain qui est un marchand itinérant, et la magicienne Aes Sedai nommée Moiraine (c’est leeent…), mais d’un coup BADABOUM les Trollocs débarquent alors que leur royaume maléfique est à des milliers de kilomètres de là, sauf que Rand et son père s’en sortent dans une grosse scène badass !!!!!!!!!

Et en vrai, elle me cause pas trop de problèmes, cette scène. La surprise est bien dosée, Rand se retrouve seul face aux créatures du Ténébreux et doit tuer pour la première fois l’une d’elles afin de sauver son père blessé ; et comme il habite à l’écart du village, il est obligé de faire des kilomètres pour l’amener à la sage-femme, à espérer que les autres seront là à leur arrivée ; mais quand il arrive, tout a été rasé. Robert Jordan prend le temps de faire monter le désespoir après la bataille, retranscrivant pour la première fois la psychologie d’un héros qui sera omniprésente durant le reste du récit. Le truc, c’est que son daron parle dans son délire et lui fait une grosse révélation de ouf sans le savoir. Alors OK, sans doute qu’à l’époque c’était moins présent, mais il s’agit malgré tout d’un procédé narratif éculé et qui amène un élément certes clé mais de manière très maladroite.

Et cette maladresse, c’est le gros problème que j’ai avec ce livre : outre les traductions pour le moins hasardeuses (la première était du franglais, la seconde est, comment dire ? « Prime abord, c’était le parangon du Paradigme, quoi ! »), pas mal de rebondissements sonnent artificiels. Pas tous contrairement à ce que diront les mauvaises langues, mais quand même beaucoup. Prenons la révélation suivante : Moiraine révèle que Deux-Rivières est en fait habitée par les descendants d’un royaume perdu ; ça n’apporte rien et on se dit que ça fait quand même une sacrée coïncidence qui est, mais alors très loin, d’être la dernière sur laquelle vous allez tomber. Après ça, Moiraine apprend à un des personnages féminins qu’elle est faite pour devenir Aes Sedai alors qu’elle veut déjà prendre pour disciple son apprentie ; ça fait pas mal de personnes qui ont le même don quasiment exceptionnel…

Mais outre les rebondissements inter-personnages, il y a aussi ceux du voyage que Moiraine, Rand, Mat, Perrin et compagnie entreprennent. J’ai rien à redire sur la ville de Shadar Logoth en elle-même, pourquoi pas après tout si des gens comme Moiraine étaient déjà au courant de son existence sinon ça aurait sonné croquignole, et puis ça va amener tout un tas de trucs intelligents au récit. Mais à côté de ça, la quête change d’un coup : au lieu d’aller à Caemlyn, on part dans le royaume des Ténèbres histoire de sauver l’Œil du Monde ; on fait le casse-cou sur un mur, et boum, on se retrouve chez la princesse de l’Andor histoire de t’expliquer en détail comment ça se passe à la cour.

Et l’exposition… C’est partout, omniprésent, ça coule dans les veines du livre. Je sais que je suis de la génération Erikson, mais on a pas besoin d’expliquer en détail un truc si tu le trouves tout à la fin dans le glossaire, qui plus est s’il sert strictement à rien dans ton intrigue ! Je veux dire, le fantôme de Shadar Logoth, tu l’enlèves et ça change pas grand-chose, et t’évites des explications plombantes après un climax auquel t’as rien compris. Au moindre geste que tu fais, vu que c’est des péquenots, on t’explique que c’est pas comme ça qu’y faut faire, mais t’es pas obligé de tout dire, et puis les éclipses, ça permet de se dire qu’entretemps, ils ont dû apprendre pas mal de ces choses.

L’Œil du Monde est en effet un gros bouquin, les enfants, mais ça ne joue pas forcément en sa faveur. Le continent est sillonné comme dans un guide du Routard, les personnages te sont présentés pour servir plusieurs tomes plus tard, et d’autres meurent alors que tu vois qu’ils vont ressusciter à des centaines et des centaines de pages en avance.

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Et pourtant…*

*Prelude, Savant (2012)

Bon. Je suppose que du coup, vous accrochez pas trop pour l’instant. Mais laissez-moi vous raconter l’histoire autrement.

Rand Al’Thor est un paysan qui mène une existence paisible avec son père et ses amis Mat et Perrin, confortable parce que leur avenir semble tout tracé et qu’ils n’auront jamais affaire au vaste monde. Mais un soir de fête, tout ça leur est arraché, et tout ce en quoi ils croyaient s’effondre d’un coup. Rand et ses amis découvrent alors qu’ils sont la réincarnation de héros perdus par-delà les âges qui se doivent une nouvelle fois de lutter contre le Mal et qu’ils sont brusquement au cœur de multiples intrications politiques. Ils vont devoir lever une armée et se battre jusqu’au bout pour sauver un monde en déclin, alors qu’ils ne sont après tout que les marionnettes de Moiraine, et qu’en face d’eux le Seigneur des Ténèbres déploie tout son attirail horrifique. Problème : ils ont pas trop envie. C’est bien les millenials.

Mais leur réaction est sans doute ce qu’il y a de plus humain au monde. Rand refuse de se lancer dans l’aventure parce qu’elle le prive de tout ce à quoi il aspirait pour le jeter dans le chaos. Le monde entier s’abat sur ses épaules et il est obligé d’empêcher sa destruction, et il n’y a aucun moyen de déléguer le boulot à quelqu’un d’autre. Plutôt que de créer une figure christique comme certains de ses contemporains, Jordan choisit de jouer la carte du croyant random, celui qui ne veut pas s’arracher de son quotidien pour aller combattre les ténèbres ; imaginez un Champion du Multivers qui serait lassé de combattre parce que la Destruction reviendrait toujours de toute manière, parce que combattre le monde le prive à jamais de la quiétude qu’il recherche. Mais contrairement à Elric ou à Corum, ce serait un bleu complet qui se refuserait à son destin alors qu’il a 15 000 ennemis collés aux fesses, sans tomber dans le stéréotype gnan-gnan de l’ado romantique.

Et ce désir de bien faire et de pas tomber dans la facilité, tu le retrouves partout dans La roue du temps. Le background est hyper complexe et fouillé, il y a des cartes pour le moindre patelin, tu sens le magicbuilding qui demande qu’à s’affiner, c’est juste que le déballage d’infos est parfois franchement inutile. L’auteur te prend pas pour un imbécile, et ça se sent, quitte parfois à retourner des tropes que tu sentais venir : tu croyais que tel type était destiné à faire le sidekick rigolo ? Boum, il lui tombe dessus une malédiction super-dark ! Tu croyais que Rand s’était trouvé une petite copine ? Oui mais voilà, elle, elle a l’air de s’en foutre un peu, et puis bam voilà une autre fille, oulah mais elle est quand même un peu flippante. Le noir existe, mais le blanc l’est jamais complètement, sans que l’histoire tombe pour autant dans le pessimisme avec un désir du mieux chez ses héros et, il faut bien le dire, des scènes épiques hallucinées.

La psychologie des personnages permet aussi d’en créer toutes sortes au pire crédibles, au mieux très attachants : Loial, un Ogier (imaginez un mash-up entre un elfe et un géant) intellectuel et sensible malgré sa force bestiale, Lan, à première vue un bloc de marbre mais derrière qui se cachent les grands sentiments, Nynaeve qui se montre tout aussi antipathique mais s’avère en réalité une femme totalement perdue… Le récit boîte un peu mais c’est aussi grâce à ça que tu sais pas quelle direction va prendre l’histoire, et au final, tu finis par te prendre au jeu. Et dans le fond, en purs termes d’évolution des personnages, la trame du tome 1 est parfaitement logique, c’est l’appel à l’aventure ; dans le tome 2, ce sera l’acceptation de celle-ci ; et ensuite… ensuite, nous verrons bien.

Conclusion*

*I feel a man, Frenetics (vers 1980)

Enchaînant les maladresses et les info-dumpings ratés, L’Œil du Monde réussit malgré tout à être un roman qui, à défaut d’être captivant, parvient à une finesse dans ses personnages et son worldbuilding remarquables. Mis à part chez des grands maîtres comme Guy Gavriel Kay, j’ai rarement vu des personnages en fantasy aussi humains, des adolescents se transformer en hommes sans épargner les doutes et les moments brutaux, le tout dans une ambiance teintée de fin du monde.

Alors c’est vrai qu’on est loin d’un truc parfait ou révolutionnaire, mais il ne méritait pas plus le bashing de certains lecteurs que l’adulation frénétique d’autres. Si l’on vous présente La roue du temps comme le seul ouvrage capable de se mesurer au Seigneur des Anneaux (suivez mon regard), eh ben c’est sûr que vous allez être déçus. Mais si l’on vous dit que c’est une honnête saga un peu longue à lire mais qui fait pas de mal aux vieux nostalgiques des tavernes, alors je pense que vous avez de grosses chances d’accrocher ; et rien que pour ça, la série ne démérite pas de sa renommée en tant que classique même secondaire de la SFFF américaine. Je ne peux que vous inciter à y jeter un œil, parce qu’après tout, c’est pour votre culture…

On bute du Trolloc aussi chez : Blackwolf, Dyonisos (que la première partie du tome, parce que le découpage selon les éditions c’est la fête du slip en France), …

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