Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (21/48)

Quand on a une énergie magique pour faire carburer ses dirigeables, c’est bien pratique pour écrire du steampunk alors qu’on y connaît pas grand-chose sur les détails techniques. Mais quand ça peut déboucher sur des aventures sympas et pas prise de tête, je veux bien être de la partie.

Margo est actrice dans un Paris révolutionné par un mystérieux carburant nommé l’éther qui permet à peu près tout et n’importe quoi, d’où une ville bourrée d’inventions et de monuments spectaculaires. Un beau jour elle découvre que sa meilleure amie est assassinée et va tout faire pour élucider ce mystère avec son frère Théo.

Seulement voilà, j’aurais adoré apprécier cet univers, les auteurs ayant vraiment vu grand niveau richesse du background et implications sociologiques de celui-ci. Mais s’il possède dans l’ensemble de très bons personnages et quelques éléments excellents, ce roman possède presque tout ce que je n’apprécie pas dans le steampunk français, et, sans vouloir être cassant, dans la SFFF française en général.

Détective Pikachu sans Pikachu

Commençons par une petite rétrospective du bon steampunk que j’ai lu. Les Voies d’Anubis de Tim Powers, si elles n’appartiennent selon moi pas à ce genre, ont en revanche influencé fortement celui-ci et sont unanimement reconnues comme en étant pionnières. Et il s’agit d’un roman que j’avais adoré pour sa richesse, sa complexité, son rythme, sa densité. Certes, il péchait par ambition en devenant par moments incompréhensible, gaspilleur de potentiel ou carrément bordélique, mais on ne s’ennuyait pas une seule seconde pour les raisons suivantes :

  • y’a d’l’action ;
  • y’a tout un tas d’intrigues ;
  • l’auteur se lâche même s’il reprend des clichés pour en donner quelque chose de personnel, grotesque et inattendu ;
  • il y a des références culturelles de l’époque dont il s’inspire qui sont poussées loin pour s’immiscer à l’intérieur de celle-ci et contribuer à l’intrigue, sans jamais perdre le néophyte, au point qu’il est quasi-impossible de distinguer les vrais évènements historiques des faux.

Et dans ce roman :

  • y’a Roméo & Juliette… Et c’est tout pour les références culturelles.

Alors certes me diriez-vous, il y en a quelques autres (pour ne citer que le titre), mais ce ne sont que des éléments mainstreams et ne servant pas vraiment l’intrigue (sauf la finale, et pour ce coup, je pense qu’on aurait pas pu mieux trouver) ; il aurait alors mieux valu ne pas en faire. L’in media res par lequel elle est introduite est bien écrit, cela dit. Mais c’est aussitôt après pour nous emmener faire une balade en dirigeable afin de nous expliquer toouuus les pans de cet univers. Deux-trois idées sympas, mais rien de révolutionnaire, et surtout, c’est long et vraiment inutile, étant donné que si on te les présente, ces lieux, tu te doutes bien que tu vas les revoir plus tard dans le récit ! Et à ce moment ce sera pertinent de les présenter.

L’héroïne apprend alors le décès de sa copine dans un journal. On en a jamais entendu parler, alors on nous explique leur relation, qui elle était, que c’est très triste, sauf que c’est limite si tu t’en fiches vu que t’en as jamais entendu parler. Donc, peu d’action, peu de renouvellement du genre, peu de culture, une intrigue qui s’annonce relativement linéaire, couché en train de lire au fond du CDI je suis en mode : mouaif.

Continuons avec Anti-glace de Stephen Baxter et Le Baron Noir d’Olivier Gechter. On dit du premier qu’il n’a aucun style, le second en abuse parfois mais il peut aussi s’en servir avec finesse. Ici le côté vintage apporté à la plume est omniprésent, mais sans l’intelligence de Gechter et tandis que l’univers d’Anti-glace, en plus de nous proposer un univers résolument ambitieux aux niveaux réalisme et technologie, un message politique (assez) subtil ou encore un personnage principal marquant, offrait juste quelques tournures désuètes mais assez pour refléter le XIXe siècle et trop peu pour qu’on aille se perdre dedans. On te dit « que c’est beau ! », mais sans te faire voir que c’est beau. On te dit « quel suspense ! » et on met un temps de latence horriblement long (surtout pour le final) plutôt que te le faire ressentir par petits détails. On te raconte trop (surtout avec Margo) une histoire plutôt que te la montrer. Voilà donc les gros points qui m’ont dérangé.

Enfin, côté enquête… Eh bah d’accord, j’ai jamais lu de steampunk avec une enquête, mais n’importe comment, je suis sûr qu’on a fait mieux. Margo est scandalisée, elle fonce tête baissée vers l’aventure, Hugo lui dit « mais non, laisse ces affaires à la police », ils découvrent un indice dans le journal, x sous-fifre débarque, les obligeant à découvrir la vérité pour sauver leur peau, et boum les voilà partis pour faire la guerre aux gangsters. C’est convenu, déjà vu cent fois, et même si ça ressemble au pitch de la moitié des Johan et Pirlouit, là au moins il y avait l’humour qui contrebalançait toujours de sorte que c’était attendu mais toujours renouvelé différemment, bref ça faisait partie des personnages sans les rendre clichés.

Bref, style convenu + histoire convenue + univers convenu malgré quelques touches de gigantisme = pour moi ça sera pas foufou, et dès la page 50 tu sais que ça va être prévisible et juste divertissant pour les fans hardcore du genre. C’est Détective Pikachu sans Pikachu, juste la casquette qui flotte en l’air, mais vu qu’il y a pas Pikachu… eh bah elle se sent un peu bête.

Et puis tous les clichés y passent : le cauchemar, l’androïde qu’on prend pour une machine et comme défouloir et qui est peut-être en fait aussi humain que vous et moi, l’agonisant qui dit que le nom de l’assassin c’est aaargh… Le seul avantage des 100 premières pages, c’est que les deux héros sont isolés du reste de la société, Théo parce qu’il est docteur, Margo parce qu’elle est actrice ; on reproche à l’un de n’aimer que ses patients et à l’autre de feindre ses vraies émotions, ce qui les aliène du monde comme l’un de l’autre. Alors forcément, niveau psychologie, ça les marque… Bon point aussi pour la relation frère-sœur, qui est traitée toute en finesse avec ses traits de caractère et ses petites contradictions, mais par pitié, une fois ça va, seulement arrêtez de les faire dormir dans le même lit, au bout d’un moment.

Et puis il y a de longues délibérations mentales, en plus des descriptions incessantes… À certains moments, ça m’a vraiment miné la lecture. D’aucuns diront que c’est pour rentrer dans l’univers et la psychologie, mais moi je dis toujours : il en faut, mais il en faut peu. Ou bien alors tu as un très bon style et tu fais ça de manière évocatrice (et alors là il va te falloir bien, bien plus que des points d’exclamation toutes les deux lignes), ou bien tu fais clair et net, court et concis. Mais non là, Margo bavarde en permanence : « Oh que c’est joli cette rue, oh qu’elle est jolie cette potiche, tu te souviens du jour où, mais oui et c’est depuis ce moment que… » Mais est-ce que moi je passe mes journées à raconter ma vie que personne n’intéresse sur mon blog, moi ?!?!?! Bon, oui, d’accord, mais…

Ta gueule, c’est éthérique

Qu’on mette les choses au clair, ce n’est pas un mauvais roman. Il y a des tas de trucs mal foutus, mais quelques brins d’originalité se glissent de-ci de-là (les aéropaquebots, l’idée d’accorder une place importante à un aliéniste dans une œuvre de calibre évasion grand public), quelques traits d’humour sont bien envoyés, le rythme est bon la plupart du temps, il n’y a pas d’excès de style, très souvent ça se laisse lire… et c’est ça mon problème, ça se laisse lire, mais ça ne tente rien de nouveau.

Les possibilités de l’éther sur la partie technologique m’ont d’abord paru attirantes, mais elles semblent surtout un moyen pour se permettre un peu tout ce que fait l’électricité, qui de toute façon existe, et celles-ci ne servent pas à grand-chose. Sur le plan psychologique, on se retrouve avec pas mal de théories farfelues, et surtout l’intégralité des fous de Paris qui a tourné maboul à cause de ça. Quand quelqu’un devient louche, à ce moment c’est expédié sans subtilité mais police Impact 200 en rouge fluo. Et puis il y a des légères incohérences : genre si tu avais telle arme pour te sortir de la situation épineuse B, pourquoi tu t’en es pas servi pour la situation épineuse A ? Genre Métropolis qui se rebaptise soudain Futuropolis. Genre un monde bourré de dirigeables et où pourtant les bourgeoises ont le vertige dès qu’elles montent dans un ascenseur (ah, les femmes…).

Mais oui disons-le, y’a des bons côtés. J’ai apprécié un antagoniste ambigu comme le fou Dix-neuf, aimé le personnage de Laurena, adoré le passage dans la cave de Posthumus avec toutes les sortes d’automates différents, si bien qu’à la moitié, j’ai fini par me remettre un peu en question. Et soudain… Tout repart de plus belle.

« Aha, je suis le méchant, je suis dévoilé avant la fin parce que je suis un thug ! Il faut pas m’en vouloir, j’ai eu une enfance malheureuse, par contre, l’éther a une propriété insoupçonnée complètement what-the-phoque, et tu vas subir mon plan démoniaque, et je vais attendre que tu reprennes connaissance pour te tuer, même si ça prend la moitié de la journée ! » Non, non, les gars, s’il vous plaît…

« Tu comprends, je fais ça pour le bien de l’humanité (tiens, c’est pas forcément nul, ça), et puis je vais faire prendre aux auteurs une grosse prise de risque en te transformant en autre chose que ce que tu es (oh ! je veux voir ça), mais… enfer et damnation ! On vient ! » (Non… Non… NOOOOOONNN…)

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« Viens, Causette, ce n’était qu’un vilain cauchemar. – Ôôôôhhhh… » (Ça, c’est moi qui m’apitoie derrière.)

Et le truc, c’est que j’ai pas trop envie de taper sur ce livre, car il atteint quand même quelques moments de grâce. Certains chapitres très poétiques chez Margo, une enquête de plus en plus fouillée du côté de Théo, et puis j’ai beau cracher sur la soupe, j’accroche bien, moi, à cette idée d’expédition maudite à Angkor. Le truc, c’est que le livre navigue sans cesse entre le très bon et le très mauvais… En tout cas, il aura toujours eu le mérite de me donner envie de m’intéresser de plus près aux autres écrits de ces auteurs.

Conclusion

Confessions d’un automate mangeur d’opium est un divertissement plutôt sympa pour peu qu’on soit peu exigeant ou qu’on découvre le steampunk. Mais de la part d’un livre encensé par Bifrost (qui sont pour vous donner une idée un peu Les Cahiers du Cinéma de l’Imaginaire) et d’un auteur dont un livre a été salué par le boss himself, ça reste une grosse déception. Après, je dis ça, mais si vous avez le temps, faites-vous votre propre opinio… Professeur Maboulor ? Mais vous étiez mort il y a 800 pages !!!

« Igor ! Lance le virus Hanouna ! Mouhahahaha, nous allons envahir leur culture ! »

On rouille aussi chez : Boudicca, …

10 commentaires sur « « Confessions d’un automate mangeur d’opium » : Tell don’t show »

  1. Il m’est arrivé d’encenser un ou plusieurs bouquins d’un auteur, et de descendre en parallèle un ou plusieurs de ses autres romans. Le fait que je sois dithyrambique envers un bouquin n’est donc certainement pas équivalent au fait de dire « achetez tout et n’importe quoi signé par machin, c’est forcément bon ». Cf David Brin, Dan Simmons, Adrian Tchaikovsky, etc, et donc Gaborit.

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  2. Je vois en effet que tu n’as pas été beaucoup plus emballé que moi 🙂 Pour ce qui est des auteurs, autant je n’ai pas réussi à accrocher aux textes de Fabrice Colin, autant tout ce que j’ai lu de Mathieu Gaborit m’a beaucoup plus. Je vais entamer les Crépusculaires d’ici peu d’ailleurs. Merci pour le lien 🙂

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