Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (15/48)

On a tous un pote qu’on a pas revu depuis des années et qu’on se dit qu’on a toujours hâte de se revoir. Quand Julien Rigon, acteur et rôliste ayant monté sa propre boîte, la Compagnie du Bouclier Arverne avec Florian Bourgeat (que je recommande chaudement au passage) m’évoquait Haut-Royaume dans son flot de bonnes recommandations, il ne fallait pas s’étonner que la saga de Pierre Pevel qui semble la plus classique dans son exécution soit néanmoins à son image : un manichéisme soit mais très loin d’être absolu, des situations qui fleurent bon le JdR sur table, et surtout des ribaudes à tous les coins de rue. Alors, classique, ça l’est, certes, mais tout en restant loin d’être inintéressant.

Plaisir… coupable ?

Ça se passe dans un monde médiéval : les Dragons Blancs ont créé le monde et les humains ont dû repousser les Ténèbres il y a très, très longtemps. Le Haut-Royaume est le royaume humain le plus puissant, mais le roi est évincé par sa femme (non, n’insistez pas, je ne ferais pas de blague là-dessus) et celle-ci compte céder des territoires stratégiques au pays d’à côté qui porte un nom de groupe de pornogrind et est peuplé d’adorateurs du Dragon Noir. Le monde des hommes est sur le point de s’effondrer (tiens, c’est marrant, ça) et tous les espoirs se tournent vers Lorn Askariàn, sans savoir que celui-ci est condamné à porter un objet qui menace de le faire tomber du côté du Mal (tiens, c’est marrant ça) ; il va devoir se confronter à moult périples épiques et à un certain Téogen (tiens c’est marrant ç… SBLAF). Lorn débarque alors dans un look de motard des années 80 avec lunettes de soleil et tout en cuir noir et décide qu’il est temps de régler les choses au clair.

Du coup, à ce moment, vous vous dites : OK, on a tous vu ça cent fois, ça sent la high fantasy de gare à des kilomètres, alors en plus, écrit par un français, pouah, non merci, point de cette contrée maudite où les habitants ne se lavent jamais et habitent sur des ronds-points. Sauf que les choses se compliquent.

Peut-être, mais…

Lorn n’a rien d’un élu : c’est un proscrit, ancien ami du benjamin du Haut-Roi, qui par un imbroglio judiciaire s’est fait priver de tout ce qu’il aimait et expédier durant trois ans dans la geôle de Dalroth qui est à mi-chemin entre Minas Morgul et un cauchemar de sadomaso. Avant ça, il n’était pas non plus un enfant de chœur : accompagnant son ami dans les bordels et les tripots, ils faisaient les quatre cents coups sans se préoccuper du lendemain, s’intoxicant au kesh (une sorte d’opium) et croulant sous les tonneaux de vin. Seulement, ils étaient populaires, et quand le peuple ne croit plus en ses dirigeants, il se tourne vers Mélenchon ceux qui semblent leur proposer une alternative qui leur semble la moins difficile.

Contrairement à par exemple Frodon, qui est progressivement investi par le mal de l’Anneau, Lorn porte lui la Marque de l’Obscure enraciné en lui dès le début ; celle-ci l’a frappé durant ses années de séquestration, Dalroth étant avant tout un lieu maudit depuis des siècles. À tous moments il peut basculer du côté obscur et le fait qu’il cherche à échapper à la violence viscérale qu’il porte en lui sans y parvenir en fait un personnage profondément humain en plus d’un facteur de suspense très important. Et n’est sans doute pas facile à concilier avec le fait qu’il ne désire qu’une chose : se venger de ceux qui lui ont pris sa vie…

Lorn n’est certes pas un personnage à imiter, mais il vient donner un coup de pied dans l’archétype du « héros qu’il-est-beau » tant décrié sur les forums d’Atramenta. Par sa dualité, il donne envie au lecteur de s’y attacher sans être sûr de pouvoir avoir confiance en lui, et on espère qu’il se tournera vers le bon côté même si tout semble nous indiquer le contraire. Il n’est ni bon ni mauvais, amoral mais pourvu d’une certaine éthique ; on espère ainsi le voir évoluer vers une rédemption. Pierre Pevel nous livre ainsi un protagoniste complexe et haletant, et surtout changeant grandement des productions standard.

On ignore pourquoi Lorn a été amnistié, mais le Haut-Roi, tapi au fond de la tour dans laquelle il se meurt, est caché derrière tout ça. Les intrigues se vont tarabiscotant à partir des pages 50-100, et l’univers continue de se dévoiler, certes pas très original mais mine de rien d’une sacrée richesse.

Alors, ça vaut le coup ?

Certes, Haut-Royaume relativement déjà-vu, et ne détrône pas Les chroniques de Krondor dans mes références en high fantasy politique ou livres s’en rapprochant : moins spectaculaire, prenant des chemins moins inattendus, voire carrément prévisible ; mais l’auteur nous offre malgré tout de temps à autre de belles scènes baroques, qu’il s’agisse des orages pourpres ou du ciel de ce monde, recouvert en partie par la Grande Nébuleuse (plutôt original comme worldbuilding en med-fan). Par contre, il y a un truc qui m’a agacé et ne manquera pas de le faire à d’autres qui ont eu l’habitude de bouquins plus exigeants, c’est que Pierre Pevel balance des explications à tout bout de champ. Au détour d’un dialogue, dès qu’un nouvel élément est lancé, il faut aussitôt un petit paragraphe de digression pour expliquer le pourquoi du comment. Ce genre d’habitude freine le rythme des scènes et n’est pas franchement indispensable car le lecteur peut très bien découvrir de lui-même. Et c’est plus grave lorsque cela manque d’entraîner la faute de goût impardonnable : c’est au cours d’un de ces paragraphes qu’on nous en dit trop sur ce qu’on sait autour de l’emprisonnement de Lorn, écueil qui est grandement évité mais dont les révélations autour seront tout de même surexpliquées par la suite.

Alors tant qu’on en est à pinailler sur le style, autant dire mon ressenti : si ce qu’on a dit dessus est très exagéré, il reste quelques scories assez pénibles. Certes il y a quelques répétitions, mais il est bref et concis sans jamais verser dans la paraphrase. Ce qui m’ennuie, c’est par exemple lorsqu’il désamorce lui-même ses effets faute d’une bonne relecture :

En revanche, il entendit les cris de guerre ghelts et sut ce qu’il allait découvrir avant d’arriver au sommet de la crête. (…) Pris au piège, ils étaient harcelés par des cavaliers à la peau bistre et aux longs cheveux noirs qui, vêtus d’amure de cuir et d’os, les encerclaient au galop et tiraient sur eux des volées de flèches.

Des Ghelts.

Vous voyez ? Ça a l’air de rien comme ça, mais le fait de dire dès le début qui est l’ennemi rend inutile le fait de consacrer à son nom un paragraphe à lui seul ensuite ! Sauf, évidemment, s’il y avait un gros suspense autour de celui-ci, mais en l’occurrence, c’est la première fois que nous le croisons. Et si des jeunes auteurs voient ce genre de boulettes dans un bouquin pour le reste franchement bien écrit, ils risquent de les reproduire à leur tour.

Et puis il y a le ventre mou… Oui, c’est très bien rythmé, mais le roman développe toutes sortes de quêtes secondaires qui nous éloignent de la trame principale sur des centaines et des centaines de pages. Je n’ai rien contre un petit arc narratif peu utile de temps à autre, mais à force de passer à côté d’autre chose que l’intrigue primaire, on finit par ressentir une certaine frustration.

Par contre l’ensemble reste bon : la carte du Bien/Mal à double tranchant s’applique jusqu’au bout, et tel sauveur aragornien se révèle plus tard un salaud, puis s’avère avoir plus de bon sens que celui en qui aimerait croire le lecteur. La fin est une bataille épique suivie de cliffhangers en rafale niquant la happy end avec un calibre 35, bataille par ailleurs que j’ai adoré suivre malgré quelques défauts minimes : les Yrgaärdiens ont beaucoup, mais alors beaucoup de boulets de canons, et la fin se précipite après un deus ex machina que tu avais senti venir depuis un bon bout de temps (mais qui n’en est finalement pas un, grâce à une explication dans l’épilogue, et celle-là, tu ne la sens pas du tout venir). Mais pour le reste ! Une plume concise, immersive et impeccable, avec une situation désespérée qui va s’empirant dans un déluge d’action et de retournements de situation. Évidemment, on est à mille lieues du nihilisme de la retraite de Coltaine, mais le siège d’Angborn restera malgré tout pour moi un moment épique de haute volée et certainement un des meilleurs qu’on aura pu faire dans le divertissement français.

Conclusion

En-dehors de son épilogue qui vient magnifiquement démentir cette idée, on pourrait voir Haut-Royaume comme une aventure fast-food, pas désagréable, mais dépourvue d’ambition. Je préférerais la considérer comme un bon mélange de nouveau et d’ancien, qui préfigure une fantasy postmoderne où s’y mélangeront les vieux ingrédients des récits du genre avec d’autres plus novateurs. Rien n’est complètement noir ou blanc malgré un léger manichéisme pour maintenir une grosse tension dramatique, l’univers reprend pas mal d’aspects classiques mais sait se créer d’autres facettes plus exotiques, l’épique est présent mais sans négliger un aspect réaliste et humain pour autant : rien d’étonnant à ce que Julien Rigon l’ait mis dans ses références et continue d’exploiter le filon de sa manière à lui, ce que je ferais probablement à mon tour dès lors que je me remettrais à la plume. Bref, si vous voulez un bon divertissement un peu old-school mais sympa, venu tout droit de nos campagnes, vous savez désormais où trouver. Enfin bon, c’est pour votre culture…

D’autres avis (du coup comme on avait dit juste ceux qui m’intéressent, parce que balec dans mon 93) : Le Bibliocosme

La critique du tome 2

10 commentaires sur « « Haut-Royaume – Le chevalier » : La mortecouille attitude »

      1. Paris des Merveilles m’a enchantée, je l’ai trouvé meilleur, plus créatif qu’avec le Haut royaume.
        Pour les lames, il faut avoir lu effectivement les 3 mousquetaires. C’est plus jouissif avec pas mal de clins d’œil et de références à l’œuvre de Dumas. Tu te régaleras.

        Aimé par 1 personne

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