Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (5/48)

Terry Pratchett est loin de s’être arrêté aux Annales du Disque-monde et a décidé quelques années avant sa mort de délaisser un instant son aimable Nounou Ogg et ses recettes de légende pour se tourner vers un habitué du blog… Stephen Baxter. Or c’est là que l’amateur de SFFF éclairé lève un sourcil s’étendant jusqu’au cuir chevelu : comment deux auteurs aussi différents l’un de l’autre veulent-ils parvenir à s’entendre pour une série de cinq volumes ? Et ce qui en découle, est-ce monstre à deux têtes tantôt farfelu tantôt réaliste, des Xeelees transformés en orangs-outans ayant tout pour faire fuir les amateurs de l’un comme de l’autre ? Pourtant, tout semble bien se dérouler et L’Atalante optimiste traduit tous les tomes, très vite rachetés par Pocket au grand bonheur de mon petit frère qui découvre son premier livre de l’écrivain fou. Alors je me lance, parce qu’après tout il faut bien avouer que je les aime, ces deux-là, et que vous devez au moins en aimer un sur les deux, et puis QUI C’EST QUI EN A EU POUR NEUF EUROS ET QUI SE FAIT PIQUER SES LIVRES PAR UNE FAMILLE INGRATE ALORS QU’IL PARVIENT MÊME PAS À SE CONNECTER À PARCOURSUP ET QUE TOUT LE MONDE EST CONTRE LUI PARCE QU’IL ESSAYE DE TOURNER JUSTE UN FILM DE DIX MINUTES ET QUE SES CAMARADES LUI PIRATENT SES ORDIS POUR METTRE L’AFFICHE DE PASCAL LE GRAND FRÈRE PINEUR EN FOND D’ÉCRAN ?!!! Faut quand même pas abuser, quoi. Après je deviens tout vert et je me mets à séquestrer des chats.

Accessibilité, thèmes, genres

Et avant que vous vous précipitiez sur le deep web pour en savoir davantage sur les goûts cinéphiles de mes confrères (un conseil : n’essayez pas), regagnons votre intérêt avec un sujet aussi fascinant, je l’espère, que le petit esprit retors de mon squatteur de vidéos Gaston. Nous sommes dans les années 2020-2030, et l’humanité a découvert l’existence officielle d’univers parallèles, quoique réalités ou mondes seraient des termes plus exacts (pensez aux Quinze Plans dans Corum, et maintenant dites-vous que là c’est pareil mais avec un nombre a priori infini). Chacun présente une autre version de la Terre, généralement très proche de la précédente, mettant en scène d’autres probabilités qui chez nous n’ont pas eu lieu mais ici arrivent tôt ou tard. L’humanité étant une probabilité extrêmement faible, on n’en a découvert qu’une seule, la notre, sur notre Terre d’origine, la Primeterre (même si, comme on va le voir, il existe d’autres… anthropoïdes).

L’idée d’une infinité de Terres complètement vierges plutôt que remplies d’uchronies de notre histoire ou de Spider-Man parallèles est pour le moins restée inexploitée, mais les deux auteurs y révèlent un potentiel jusqu’alors ignoré : celui de les coloniser comme des nouvelles planètes. On a pas besoin de vitesse supraluminique, on a pas d’extraterrestres à buter une fois là-bas, ni d’écosystème vraiment hostile, ni de gravité trop forte, ni de liquide noir qui transforme en zombie ? Eh bien Simone, nous savons où passer nos prochaines vacances !

Les Terres sont joignables grâce à un passeur, une petite boîte do-it-yourself facile à assembler, permettant ainsi une expansion touristique et industrielle pour les mondes proches (en gros, ils suivent une chaîne, un peu comme dans La voie terrestre si j’ai bien compris). D’un coup le rêve américain se saisit des étasuniens lassés de leur mode de vie feignasse et irresponsable et les yankees se sortent les doigts du hamburger pour reprendre la conquête de l’Ouest en mode XXXXXXXL. Imaginez des mondes sans impôts, sans Corée du Nord, sans Cyril Hanouna… Chacun peut désormais bâtir son utopie, un monde le plus loin possible des autres où s’épanouir en toute liberté au contact de la nature. Problèmes : tout le monde veut sa part, et bien vite on est obligés de s’enfoncer toujours plus loin dans des Terres toujours plus sauvages, le fer ne passe pas d’un univers à l’autre, les passeurs sont vite cassables, sauf que certaines personnes semblent pouvoir s’en passer, mon Dieu, sont-ils des sorciers-démons à brûler sur-le-champ ? Et puis il y a la question sous-jacente à tout ça : on était en train de détruire la Primeterre sous la pollution, et ces nouvelles Terres nous donnent une seconde chance ; mais à la longue, est-ce qu’on ne risque pas de toutes les bousiller ?

Toutes ces thématiques tellement riches sont-elles pour autant bien traitées, ça c’est une tout autre question. Parce qu’on pourrait les aborder aussi bien de façon réaliste qu’humoristique, et comme je sais que pas mal de monde n’est pas réceptif à l’humour de Pratchett, je devine que pas mal de blogopotes sont en train de se faire du mauvais sang. Laissez-moi un peu vous dire comment je suis entré dans cet univers pour la première fois : en découvrant une nouvelle / novelette écrite par lui dans sa prime jeunesse, Les Hauts Mégas.

߷🍆😱 PETIT MOMENT PLACEMENT DE PRODUIT ߷🍆😱

Les Hauts Mégas est un texte que je ne peux que vous recommander, même à ceux qui détestent cet auteur. Courte et intelligente, elle laisse l’humour au second plan pour se focaliser sur la SF pure et dure et ne l’inclut pas dans l’intrigue. D’ailleurs, il n’apparaît même pas dans les dernières pages qui brossent déjà les esquisses d’un univers tentaculaire. Ces deux-trois dizaines de pages vous donneront un très bon aperçu de si vous êtes faits pour ce cycle ou non.

߷🍆😱 FIN DU PETIT MOMENT PLACEMENT DE PRODUIT ߷🍆😱

Et la saga La Longue Terre reprend cette approche ; bien qu’un élément dans le résumé semble d’abord assez farfelu, il n’en reste pas moins un livre accessible aux non-adeptes du Disque-monde.

De même, Stephen Baxter délaisse la hard-SF afin de mieux concilier les deux lectorats : on est clairement dans de la science vague, pour ne pas dire fantaisiste, afin de mieux se centrer sur les rapports humains. Ainsi, ceux qui ont déjà lu un de ses livres et craignent d’y retrouver un déballage d’info-dump ultra-précis sur la physique quantique et compagnie peuvent y aller les yeux fermés. De même, par l’absence de high-tech et autres technologies sur une bonne frange du récit afin de s’intéresser surtout à une anticipation réaliste dans une ambiance « conquête de l’Ouest » ou récit d’aventures pourrait potentiellement séduire même les personnes réfractaires à la SF.

Attention toutefois car à côté de ça on ne lésine pas sur les gros calibres via Lobsang, une IA qui peut se diviser en plusieurs consciences, habiter différentes machines et engranger un nombre d’informations tout en simulant l’humanité à merveille… si toutefois elle n’est pas bel et bien la réincarnation d’ingénieur tibétain qu’elle prétend être. Cet aspect pourra embrouiller certains, mais sachez qu’on ne nous perd pas en explications technologiques sur les Singularités et tout le bardaf (surtout que ça sert la plupart du temps à faire des vannes).

J’insiste encore là-dessus : ce roman de SF reste très accessible, et ce serait vraiment bête de ne pas au moins essayer vu l’originalité qu’il détient. De même, mis à part quelques sous-entendus fecfuels dont on passera facilement à côté pour la plupart, il peut être lu sans aucun problème par un enfant de douze-treize ans comme mon petit frère, car il ne contient aucune scène de violence majeure ni de raisonnements trop complexes. Je ne le conseille pas à un gamin de huit ans, cela dit, car une scène ou deux lui paraîtraient (légèrement) complexes ou hardcores.

On a donc un roman qui dose humour et sérieux, faisant le grand écart entre toutes sortes de publics, aussi bien les plus ouverts que les plus exigeants. Mais obtient-on un sans-faute pour autant ?

Des petits défauts qui finissent par émailler le reste

C’était risqué, alors forcément non : le ton par moments très léger devient très sérieux dans d’autres, à l’image de son trop tardif grand méchant : Brian Crowley, qui devant être une menace potentielle et rester comique malgré tout, sombre dans la caricature facile et même pas drôle de Bush/Trump/Reagan (cochez la case qui vous convient pour avoir votre tyran préféré). Je rappelle que Pratchett est pourtant doué pour les salauds : Carcer, les elfes, Lheureduthé… Tous des psychopathes avec un côté grinçant qui ne masque en rien leur personnalité glaçante. Ici, c’est loupé : le personnage restant en retrait, on le sort du placard avant tout histoire de déballer son idéologie pour les tomes suivants.

Ce qui me conduit à un problème qui ne m’a pas trop impacté mais pourra frustrer certains lecteurs : les 90 premiers % du livre sont dépourvus d’enjeux majeurs, se concentrant avant tout sur l’exploration des Terres et les conséquences sociopolitiques qui en découlent. Ça finit par se faire sentir vers la page 200, quand le rythme commence à décliner, ce qui est d’autant plus tartignole quand on vous a balancé juste avant des tas de changements de points de vue aux quatre coins des mondes dans des chapitres-flash-backs qui ne trouveront leur explication que beaucoup plus tard. Alors qu’il aurait été bien plus simple de les mettre en petite dose et de faire ainsi varier les intrigues plutôt que de rester la seconde moitié du roman focalisés sur l’exploration du personnage principal…

Côté science, on a généralement des explications satisfaisantes, ou au moins des pistes d’explication satisfaisantes. Il n’empêche que les passeurs-nés n’en possèdent pas, pas plus que le fait que si l’exploration de la Longue Terre est mue par le psyché et donc que les animaux n’y ont pas accès, les objets passent quand même… Enfin, un truc vraiment minime mais qui m’a couru sur les nerfs : si Pratchett fait de temps en temps des allusions au Disque-monde (les propriétés du fer, Jansson, Lobsang), soit, mais quand c’est pour vous recycler la même blague éculée qu’il vous ressert depuis trente ans, merci bien.

Mais à côté de ça…

La plupart de ces défauts auraient pu ma foi être évitables, mais il n’en reste pas moins que nous restons sur un bon niveau de qualité. L’humour à l’anglaise est présent tout du long, le dépaysement est garanti, différentes formes d’utopies sont abordées… et parfois remises en question.

Josué Valienté est le premier passeur-né jamais découvert, et devenu un explorateur de mondes hors pair. Il devient chargé d’accompagner comme garde du corps Lobsang  afin de partir dans une expédition à travers les Hauts Mégas (les Terres éloignées de plus d’un million de fois de la notre). C’est l’occasion au passage de dévoiler toutes sortes de personnages insolites, ainsi qu’un univers riche de manière progressive et facile à suivre. Les trouvailles technologiques ou jouant sur les codes du récit sont souvent bienvenues, voire parfois prêtent à sourire. Enfin, tout du long de l’histoire, Stephen Baxter fait monter la sauce en démontrant ce dans quoi il est le plus fort : le sens de la démesure.

Il va sans dire que le roman fait de la politique (le taux de mortalité de députés est singulièrement élevé, soit dit en passant), et certains pourront s’offusquer de quelques gros sabots ; mais le récit n’est pas aussi simpliste qu’on pourrait le croire. La plupart des faits politiques est traitée de manière réaliste, et il y aurait fort à parier que si les évènements du récit survenaient pour de vrai, ce ne seraient pas les Brian Crowley qui manqueraient. Du reste, si le personnage de Sally est nettement anticapitaliste, il faut bien nuancer en se disant que celui de Lobsang, lui, est un fidèle certes désintéressé mais sans scrupules sans pour autant être tout noir ou tout blanc de la corporation dont il est issu. Sinon, avec ces deux auteurs, comme vous pouvez vous en doutez, vous ne risquez pas grand-chose du côté du message : ouverture à l’autre, tolérance, écologie, ect., ect.

C’est sympathique, ça sort régulièrement des sentiers battus, la fin s’achève sur un sacré cliffhanger qui promet des tomes plus enlevés, bref ça se lit sans déplaisir. Autant vous dire qu’avec une édition de moins de 10€ made in Pocket, vous en avez pour votre argent.

Conclusion

La Longue Terre n’est pas la découverte de l’année, mais reste un bouquin méritant et le fruit plutôt réussi d’une collaboration insolite. N’hésitant pas à exploiter toutes ses possibilités, il nous offre au final un très beau voyage que l’on n’a que hâte de poursuivre. Ce serait vraiment bête de s’en passer si vous n’avez rien à lire en ce moment, et puis bon, c’est pour votre culture…

Des avis parallèles ont été détectés sur : Les lectures de Xapur, Un papillon sur la LuneLorhkan et les Mauvais GenresYossarian, Journal semi-littéraire, Catablog

2 commentaires sur « « La Longue Terre » : Ooook »

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