Livre lu pour le challenge de Ma Lecturothèque (4/48)

Ken Liu est un auteur américain né en Chine qui participe indirectement à cette fameuse levée en masse de la SFF sinisante depuis quelques années (Liu Cixin, Jy Yang) saluée par la critique spécialisée… la plupart du temps. Fondateur du silkpunk (ce qu’il faut pas inventer comme sous-genres pour faire des catégories en plus sur les blogs), il a également publié un recueil qui a énormément fait parler de lui. Alors j’ai embarqué ça comme souvenir de stage, des fois que… Résultat : je me retrouve avec une excellente surprise, un des rares livres dont j’ai lu plus de 150 pages en un jour (sachant que les autres n’étaient pas forcément des références, contrairement à celui-ci). Autant vous dire que les révisions du bac blanc ont été pour moi passablement écourtées…

Avant-propos

L’auteur nous parle de l’écriture, de sa perception du monde, de manière assez singulière. Si le style du texte vous évoque un peu celui de Bernard Werber, contemplatif mais sans grand parti pris, rassurez-vous, le reste du recueil n’est pas du tout dans ce genre. Du reste, si la forme n’y est pas, le fond reste vertigineux.

Renaissance

Les Tawnins, extraterrestres vaguement humanoïdes, nous ont envahis et nous vivons désormais en symbiose avec eux. Contrairement à notre mode de pensée primitif, pour eux l’humain n’est pas un individu mais la somme de ses différentes personnalités dont on peut sélectionner celles bénéfiques et supprimer celles dangereuses, qui ont fait par exemple de vous un meurtrier, en effaçant cette partie de votre mémoire. Seulement est-ce qu’avoir oublié d’être un criminel cesse de faire de vous un criminel pour autant ? Est-ce que tout le monde n’a pas droit au souvenir ou même un devoir de mémoire ? Et puis il y a ce mystérieux attentat contre eux, que la police essaye tant bien que mal d’élucider…

Autant vous dire que ce texte n’avait rien pour me plaire : de l’anticipation réaliste, une immersion brutale, et pourtant la sauce a pris. L’enquête est rondement menée, les questionnements profonds s’interrogent sur notre nature d’humain sans jamais empiéter sur le rythme, le tout pour une histoire hautement imprévisible qui parvient à mêler magnifiquement bien divertissement d’action et de polar avec SF intello, mais accessible. Rien que cette novelette justifie l’achat du bouquin.

Avant et après

Un très court texte, mêlant flash-backs et flash-forwards sous une forme très particulière. Si on ne parvient pas toujours à tout suivre, il a toujours le mérite de redorer un thème de la science-fiction épuisé jusqu’à la moelle avec une intensité psychologique toute nouvelle.

Les Algorithmes de l’amour

Une spécialiste d’IA travaille sur des poupées douées d’intelligence à vendre sur le marché mondial. Son mari nettement plus teubé s’occupe de les vendre sur le marché tandis qu’elle se coltine le rôle de potiche sur les plateaux télé, mis à part ça tout va bien. Elle commence à se poser des questions sur si ses poupées-robots sont vraiment différentes de nous, mis à part ça tout va bien. Des années après, on la retrouve prisonnière de son mari et faisant semblant d’avoir une vie normale, mis à part ça tout va bien…

Un texte qui exploite brillamment une thèse philosophique liée au vivant que je ne vais pas spoiler. Sachez juste qu’on est pas dans le registre de l’IA qui s’humanise, mais plutôt de l’humain qui se robotise et perd toute son humanité. À la sauce Black Mirror.

Nova Verba, Mundus Novus

Des colons découvrent que la Terre est effectivement plate et juchée sur une tortue. Alors qu’ils tombent hors du monde mais que leur bateau trafiqué leur permet de voler quand ils voudront remonter, ils constatent une mutation de leur langage n’ayant pas d’autre explication que « baaah… on a changé d’monde, pourquoi on changerait pas d’langue ? ».

Voilà une nouvelle que n’écrirait pas Pratchett même sous acides, pour la bonne raison que l’histoire se permet tout et n’importe quoi sans tenter de mettre un système même farfelu mais au moins vaguement logique entre les différents éléments qu’il met en scène. Certes, ce doit être marrant de tripoter la linguistique, mais pourquoi et dans quel but ? Ken Liu ne s’encombre pas de ces questions et fonce dans le tas, nous livrant une uchronie certes clockpunk mais sans véritable intérêt.

Faits pour être ensemble

Tilly est une IA à la base de site de rencontre qui n’a pas envahi Internet et qui ne cherche pas autre chose que vous faciliter la vie et qui ne se nourrit absolument pas de toutes vos données personnelles. Sai se demande franchement ce qu’il risque en l’utilisant comme tout le monde. Et pourtant…

C’est une dystopie classique si on la juge à l’aune de la mouvance actuelle (m’est avis qu’elle n’est pas sans grande ressemblance avec Citoyen + ou nombre de dyschronies steampunk). Les gens semblent aimer ça et ma foi ce n’est pas plus mal quand on voit l’asile de fous qu’est devenue la Silicon Valley. Si dans sa structure, ses personnages et ses thèmes, cette histoire n’a pas pour moi pas la moindre originalité, c’est sa pertinence rendue par sa fin (et en particulier sa dernière phrase flippante) qui la sauve et lui donne autant d’aura que les autres grands textes du recueil.

Emily vous répond

Une courte nouvelle légèrement humoristique qui vous raconte de manière épistolière ce qui se passerait si tout le monde pouvait disposer maintenant de la technologie d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Les réactions des personnages sont réalistes et reflètent aussi une part de drame social, mais m’est avis que l’auteur aurait pu continuer sur la lancée.

Trajectoire

Une mère ayant abandonné son enfant erre sur les routes des États-Unis. Rien ne la prédisposait à la richesse et l’immortalité. Et pourtant…

Un texte mélancolique sur la vie et la mort, les êtres qu’on aime qui s’en vont, les choix qu’on n’a pas fait. Chiant, me diriez-vous ? Mais tellement pas ! Tout au long de l’histoire, on est censés savoir la fin par un flash-forward, mais on ne sait jamais vers quoi ça va tourner, la psychologie de l’héroïne est bien rendue, les explications scientifiques crédibles et il y a des chutes tout au cours du récit au lieu de juste une à la fin. Ça, c’est de la SF d’auteur.

Le Golem au GMS

Le mythe du golem réécrit dans un vaisseau spatial. Dieu envoie une gamine en créer un histoire d’éradiquer un fléau pour le moins insolite…

Un texte drôle certes, et qui peut faire rire même quand vous êtes croyant, mais qui ne sacrifie pas néanmoins un fond sérieux avec une menace rarement traitée dans la SF, ce qui est d’autant plus curieux quand on connaît notre histoire à nous européens, et qui plus est un sous-texte critiquant mine de rien pas mal l’éducation des enfants chinois. Cette fois-ci, l’originalité est parfaitement dosée du début à la fin, ni pas assez ni trop peu.

La Peste

Dans un futur post-apo, les riches vivent sous le Dôme tandis que les pauvres se font pourrir la vie par des robots. Classique, me diriez-vous ? Oui, sauf que ces robots sont… nanoscopiques ! Dommage que l’univers ne reste au final qu’une ébauche et qu’on en apprenne pas plus sur cette menace invisible.

L’Erreur d’un seul bit

Tyler est un athée. Pourtant, il veut croire en Dieu. Et ce n’est pas si simple avec un esprit rationaliste…

Un texte étrange et poétique, oscillant toujours entre une explication hard-SF et une fantastique, le tout mêlé sous la forme d’un drame touchant incroyablement juste. Si le début est abrupt et abandonne vite la forme qu’il s’était établie, difficile de trouver un défaut dans un texte qui prouve que la fiction spéculative peut aussi bien montrer un cadre réaliste et l’âme humaine que la littérature blanche. Voire que les deux ne sont pas incompatibles.

La Ménagerie de papier

C’est l’histoire d’un enfant à qui la mère chinoise fait des origamis. Le truc, c’est qu’ils ont beau être vivants, ils ne vaudront jamais la camelote américaine, pas vrai ? (T’façon c’est fait au même endroit…)

Difficile d’énumérer tous les thèmes dans cette novelette tout simplement incroyable : l’invasion de la culture étasunienne, le rejet d’un fils, la mort d’un proche inconnu… et un fait historique troublant dans l’histoire chinoise dont je n’avais jamais entendu parler rendu avec tout le réalisme du temps des débuts de Mao. Le tout rendu avec une sensibilité qui laissera difficilement indifférent.

Le Livre chez diverses espèces

Pas vraiment une nouvelle car plus un déballage de worldbuilding qu’une histoire, Le Livre chez diverses espèces n’en détient pas moins un intérêt énorme. Partant du postulat que la trace écrite est la base de toute civilisation, l’auteur imagine différentes civilisations à travers l’univers remettant en cause la définition que nous en avons. On y trouve les causes biologiques, les répercussions sociologiques, le tout avec un côté poétique et ne bridant jamais l’imagination. Passionnant.

Le Journal intime

Une mère de famille tout ce qu’il y a de plus normal découvre le journal intime de son mari… et c’est le début d’une MALÉDICTIOOOON !

Pourtant ce sortilège incompréhensible est loin d’être banal car il l’empêche désormais de lire, et la confronte d’un coup à ce qu’elle est devenue. Et prouve une fois de plus que l’écriture est devenue indispensable à l’être humain.

L’Oracle

Dans un futur proche, un mystérieux casque VR donne des brèves visions de l’avenir, pas à tout le monde, et pas toujours guillerettes. Mais cela doit-il pour autant déterminer notre vision du monde ?

J’avoue être resté un peu mitigé. Je m’attendais à un truc à suspense, où on ne sait pas si et comment la prophétie va se réaliser pour la chute inéluctable, mais Ken Liu finit par délaisser les attentes du lecteur pour se tourner vers un récit de vie plus intime. Pas dénué d’intérêt mais clairement pas ce qu’on espérait.

La Plaideuse

Dans la Chine de la Renaissance, une jeune femme se voit confier la tâche d’enquêter sur un meurtre dont le coupable semble évident. Oui mais pour l’aider, elle peut compter sur… des esprits.

Une immersion passionnante dans la culture chinoise, mais avec une enquête inégale : certaines parties ne se laissent pas deviner, d’autres trop facilement. Ça reste un bon texte de plus.

Le Peuple de Pélé

Dans un futur proche, les USA relancent la conquête spatiale pour étayer leur propagande, et make the exoplanets great again parce que pas le temps de niaiser. Sauf que quand vous êtes projetés loin dans l’espace et dans le temps sur la lointaine Pélé, et que vous n’avez pas la moindre possibilité de faire demi-tour, est-ce que votre nation possède encore la moindre importance ?

Un très bon texte de hard-SF, dont on aurait pu craindre, vu le pitch colons de pays différents / Terre qui crame en fond, un machin dans le style de Rétrograde. Si l’on peut regretter quelque chose à la rigueur, c’est qu’il n’y ait pas de réelle lutte interne entre qui veut continuer à défendre son pays ou non, mais qui nous dit que ce ne serait pas vite tombé dans la caricature ? Du reste, Pélé ne nous en réserve pas moins une biologie pour le moins… surprenante.

Mono no aware

La Terre est détruite par un astéroïde. Non, ne partez pas tout de suite. Des survivants parviennent à quitter la Terre à bord du seul rafiot interstellaire qui a bien voulu marcher, et vous devinez non sans mal qu’il s’agit d’américains. Sauf que l’un d’entre eux était à la base de culture… japonaise.

Alors là, deux choses : déjà, le texte révèle toutes les dégueulasseries de l’âme humaine et pourtant montre à côté de ça ses côtés les plus touchants et profonds, et au lieu de se focaliser sur son côté ultra-noir, il préfère installer une ambiance mélancolique dans l’esprit de Cowboy Bebop. Et de deux, un traitement de la culture japonaise aussi fin et respectueux qu’en fait un auteur d’origine chinoise (rappelons que depuis quelques années déjà les deux pays s’entendent pas trop bien), je pense, un des monuments de l’émergence de cette SFFF orientale. En plus de ça, vous avez une petite métaphore sympa autour de l’astéroïde très énigmatique que je ne vois vraiment pas ce dont quoi on veut parler.

En bas de page il y avait un petit article : « Les savants américains sceptiques face à l’apocalypse ». Certaines personnes préféraient ne pas croire au désastre plutôt que de l’accepter comme inévitable.

La Forme de la pensée

Une suite au Peuple de Pélé sans rapport important (d’ailleurs on n’est plus dans de la hard-SF mais clairement dans de la soft). Cette fois, il y a bel et bien un questionnement sur l’appartenance, et c’est juste dommage que le traitement fasse un peu colonialiste / anticolonialiste. Mais on se penche sur la linguistique, avec une espèce extraterrestre découverte par les lointains descendants des premiers péléens dont la particularité est… d’être muette. Communiquant par une langue des signes, elle a développé, pour des raisons liées à son milieu et sa génétique, une civilisation totalement étrangère à la notre fondée sur un langage extraordinairement complexe… Encore un texte qui pousse son concept loin, très loin, pour aboutir à quelque chose pour le moins étonnant.

Les Vagues

Un vaisseau quitte la Terre, emportant à son bord une humanité transhumanisée. Au fil de son voyage, celle-ci commence à se poser de plus en plus de questionnements sur elle-même, sa création, ce qui fait son identité…

Un texte qui pourrait être considéré comme la réponse lumineuse aux Algorithmes de l’amour : humain = machine, est-ce que celui-ci en est pour autant moins humain ? Au-delà de ces réflexions, nous découvrons un univers toujours plus riche jusqu’à atteindre dans ses dernières pages un summum de sense of wonder. Et vous remarquerez que quand bien même seuls ceux qui ont choisi d’évoluer par la technologie survivent, l’auteur ne délivre pas de réponse tranchée.

Conclusion

Si tous les textes ne sont pas parfaits, certains plus originaux, mieux amenés, qu’importe ! La plupart n’en restent pas moins à un niveau stratosphérique. On y trouve des voyages spatiaux, de l’exobiologie, des futurs possibles, pour au final autant de réflexion que d’émerveillement. Il semblerait que l’avenir soit parfaitement tracé pour Ken Liu, et il ne fait plus aucun doute que c’est ce genre de SF et de fantasy qui va gagner en ampleur. En ne dépensant que quelques euros, pensez un peu à tous les voyages que vous allez pouvoir vous payer ! N’hésitez plus et foncez m’acheter ça dès maintenant, histoire de voir un peu ce qu’est capable de faire encore de nos jours un auteur qui monte. Et puis bon, c’est pour votre culture…

D’autres avis en quantité OMGesque sur : L’épaule d’Orion (l’édition anglaise avec pas forcément les mêmes textes parce que lol ; la nouvelle Renaissance), Les lectures de Xapur, La Grande Bibliothèque d’AnudarAu Pays des Caves TrollsBlog-o-Livre, StelphiqueNevertwhereJust a wordL’Imaginarium électriqueRSFblogLe Bélial’Le chien critiqueJoyeux drilleElbakinLes lectures du Maki, Lorhkan et les Mauvais GenresBook en Stock, Les lectures d’EfelleQuoi de neuf sur ma pile ?Naufragés volontairesLa Bibliothèque d’AelinelUn papillon dans la Lune, Welcome to Nebalia, Les lectures de ShayaSoleil VertLa Bibliothèque de Philémont, la Yozonealter1fo

3 commentaires sur « « La ménagerie de papier » : Comment vous voulez passer votre bac si vous avez ça juste sous votre nez ? »

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