David Brin est un astrophysicien, un écologiste et accessoirement un des plus grands auteurs de la Nouvelle Vague de SF continuant d’écrire de nos jours. La particularité de son premier premier roman, Jusqu’au cœur du Soleil, inaugurant le Cycle de l’Élévation, est qu’il n’est contrairement aux autres tomes pas vraiment du space opera. Il y a quelques virées dans l’espace, mais l’histoire s’axe avant tout sur un astre précis (le Soleil) et ne dévoile qu’une infime parcelle de l’immense univers qu’elle contient. On est avant tout dans un trip hard-SF, dont j’ignore si les volumes suivants garderont le même aspect, mais qui semblent très prometteurs… tout comme celui-ci lui en avait l’air.

Pourquoi ça va vous rebuter*

*Blue Monday, New Order, 1988 (du Salut c’est cool avant l’heure !).

Parce que disons-le, c’est du bon pour un roman SF (je ne crois pas à l’hypothèse comme quoi un premier roman serait systématiquement inférieur en qualité par rapport aux suivants), et même du très bon par moments, mais comme le dit le grand philosophe Ly Tin Wheedle : « L’ordre n’est qu’un chaos qui a appris que les explosions c’est marrant, mais à un moment on peut plus en faire ». Autrement dit, on a un ensemble riche et cohérent, mais ce n’est pas sans nombre de gaffes qui viennent fragiliser le tout.

Précisons qu’il est plutôt bien accessible… pour quelqu’un qui a déjà lu de la SF. Le néophyte ne sera pas perdu comme dans Dune, mais les cinquante premières pages nous dévoilent un paquet d’informations parfois semblant n’avoir aucun rapport entre elles, alors qu’il ne s’y passe pas grand-chose et qu’on se retrouve avec un sacré lexique et une anticipation qui se passe entièrement sur notre bonne vieille Terre, mais avec des aliens et des caméras dans le postérieur. Là encore, même si c’est beaucoup, beaucoup plus accessible que Le dragon ne dort jamais, un petit lexique ferait du bien au lecteur non-averti.

Parce que le lecteur averti malgré tout s’en sortira plutôt bien, ou plutôt devrait, car Brin émaille son texte de pas mal de mots jamais utilisés notamment dans les dialogues (sophontes, présophontes, sapience…) utilisant certes des notions indispensables à son univers mais contrastant avec un vocabulaire parfois beaucoup plus familier, et celui chez un personnage se voulant désuet ne l’est finalement pas tant (pour la bonne raison que ce personnage est né au moins un siècle et demi après l’écriture du roman !). Désuètes, par contre, certaines idées risquent de le paraître, comme le renversement du capitalisme (ici la Bureaucratie) pour laisser place à une société clean (enfin… vue de loin) et écolo, des cités dans l’espace dans un futur proche, un XXIe siècle qui apparemment a été plutôt sympa…

Toujours dans le recueil des doléances, le héros de l’histoire, Jacob Demwa n’est certes pas un bête pantin : il a un passé aussi épique que fouillé, une famille qui fait de la politique, un caractère bien à lui, un traumatisme, une double personnalité… mais c’est la richesse de ce personnage, qui semble avoir tellement de couches, de relations et de complexité, qui finit par éclipser la plupart des autres, au point qu’en-dehors de quelques personnalités marquées mais bien inférieures comme LaRoque ou Fagin, on a l’impression que les autres se ressembleraient pas mal s’ils n’avaient pas des postures politiques bien différentes. Pour ma part, moi pour qui les bons personnages passent après une bonne histoire, je n’ai pas été plus gêné que ça, mais je me doute bien que ce ne sera pas le cas pour tout le monde.

Et puis il y a cette coexistence constante entre les sciences dures et la parapsychologie. L’hypnose ça existe, passe encore, mais les pouvoirs psychiques et autres joyeusetés font une tache tout de même assez flagrante face au reste orienté hard-SF, alors si en plus de ça on utilise le terme de « fantôme » pour certaines créatures pourtant réelles… Et ils sont malheureusement indispensables au déroulement de l’histoire, alors que très peu d’explications les justifient.

Nous avons là un roman qui ne plaira ni forcément au débutant qui en attend un space opera sympatoche, ni forcément à l’expert qui y recherche un déferlement de sense of wonder ultra-rationnel. Mais alors, pourquoi est-ce que je vous le conseille ardemment ?

Pourquoi vous allez adorer*

*That’s Right, The Swing Rovers, 2015 (et le petit clip qui va avec, ça fait plaisir à la famille).

Premièrement, pour le cadre. David Brin est osef de la consensualité et il veut du grandiose. Des faits remontent à deux milliards d’années et sa civilisation cosmopolite s’étend à cinq galaxies : vous demanderez à Apophis, mais ces dernières décennies, je crois que le roman SF le plus ambitieux est House of suns d’Alastair Reynolds, avec à son actif seulement un milliard six millions d’années et restant à l’échelle de la Voie lactée (bien qu’il se passe des trucs assez chelous du côté d’Andromède). Il y est question de Progéniteurs aux exploits incroyables qui sont quasiment vénérés, de programmes politiques et génétiques terriblement longs se soldant parfois par un jihad (tiens, tiens), avec en plus de ça un nombre démesuré de créatures, de cultures et une hiérarchie complexe entre elles. Les humains ne sont que quelques individus face au nombre incalculable de races aliens, pour qui un génocide n’est qu’une peine de mort à une échelle un peu plus vaste contre les bestioles qui dépassent les bornes (vaut mieux prévenir que guérir, hein ?). Face à cet océan, la goutte d’eau qu’est l’humanité se démerde pour survivre, mais la politique la garde presque en bas de l’échelle… pour l’instant.

Deuxièmement, pour les extraterrestres. Là, l’auteur se lâche tout en les gardant crédibles avec une ambition bulldozeresque. Des espèces végétales, occasionnellement humanoïdes, des écosystèmes entiers décrits ou modifiés (dans les grandes lignes, mais quand même sacrément exotiques), des Ewoks… en plus badass, et des tas d’autres dont on ne fait que citer le nom. La diversité est tellement grande qu’à un moment le héros confond un extraterrestre avec… l’animal de compagnie de l’un d’entre eux ! Toutes les créatures de l’Élévation que nous croisons ne constituent qu’en fait la moitié de toutes celles connues, étant donné qu’il y en a d’autre plus exotiques comme des respirateurs d’hydrogène (certes moins étonnants que les respirateurs de méthane de Glen Cook, mais plus crédibles quand on ne s’attarde pas à faire des explications dessus), ou encore les bébêtes dont il va être question dans le roman.

Troisièmement, pour son expédition. L’auteur nous décrit comment un vaisseau dans un avenir proche avec la technologie humaine pourrait explorer la surface du Soleil, ce qui est déjà plutôt cool en soi. Mais en plus de ça, il imagine la vie qui pourrait y exister. Disons-le, il n’explique pas comment les créatures qu’il développe sont intelligentes et les termes scientifiques feront peut-être un peu déluge par instants, mais elles restent surprenantes de bout en bout, le tout dans un environnement sublime où il prend le temps de nous conter le gigantisme des jets solaires, la magnificence des êtres y vivant, l’immensité de cet environnement sans cesse changeant… Le livre serait-il pour autant une suite de descriptions avec de temps en temps un petit rebondissement pour réveiller le lecteur ? Loin de là, parce que…

Quatrièmement, pour l’enquête. Le projet est loin d’être sur les rails. Les humains découvrent en effet un meurtre et des phénomènes assez saugrenus. Jacob, loin du regard des autres, va essayer de découvrir qui est le coupable, et plonger dans un enchevêtrement de fausses pistes. Mais et si l’affaire était liée au point suivant ?

Cinquièmement, les relations entre les aliens, justement. Car les Progéniteurs ont pigé un truc, c’est qu’en élevant d’autres races aliens à la sapience (le degré d’intelligence obtenu grosso merdo par l’espèce humaine), on pouvait se faire un paquet d’amis (et accessoirement pas mal de serviteurs qui feraient tout le travail à votre place). L’idée est la suivante : vous êtes une race « patronne » et votre but va être d’Élever le plus d’animaux ou d’êtres au mode de vie primitif qui ont du potentiel au statut de créatures aussi malignes que vous, vos « clients ». Au bout de quelques éons, ceux-ci seront libérés et pourront pratiquer librement le commerce et la politique, parce que même si l’Univers n’est pas tout rose, on est pas des esclavagistes non plus (même si certains en profitent un peu, avouons-le). Plus vous aurez de clients, et plus vous serez riches et puissants, et plus vous pourrez en élever de nouveaux… eh mais attendez, j’ai pas déjà vu ce concept quelque part, moi ?

elevage-kochon
Kochonland, premier simulateur online d’élevage de cochons. Je crois qu’ils sont bios.

Les Progéniteurs ont donné naissance à d’autres races sapientes, qui ont donné à leur tour d’autres races sapientes, et ainsi de suite jusqu’à ce que les espèces les plus vieilles s’éteignent paisiblement ou se fassent destroyer tandis que les nouvelles continuent le mouvement et tentent à leur tour de s’imposer. Vient alors se poser la question des humains : qui les a Élevés, eux ? Vous allez trouver ça débile d’imaginer que des martiens sont venus quand on était des hommes préhistoriques et qu’ils nous auraient aidés à bâtir les premières civilisations, mais mine de rien, 1°) on est passés sacrément vite de l’âge de pierre aux premières cités (quelques millénaires à peine), 2°) si vous avez suivi ce que j’ai dit sur les Progéniteurs, dire dans cet univers « je m’suis fait tout seul », ça revient à dire : « Salut, je suis le nouveau Dieu, je peux faire la même chose que l’ancien ». Alors, est-ce qu’on a été Élevés par une espèce qui nous a largués du jour au lendemain ou est-ce qu’on est la première espèce à penser par elle-même depuis 2x10e9 ans ??? Et que se passerait-il si nos patrons revenaient ?!

Sixièmement, les relations avec les autres espèces. Car avant le premier contact (ici le Contact), les humains avaient eux aussi commencé à Élever des animaux : les dauphins et les chimpanzés, les seuls animaux aussi (sinon plus) intelligents que nous, même si la science nous a prouvé depuis ce roman qu’il ne s’agirait pas vraiment des chimpanzés à proprement parler, mais des bonobos. Qu’importe, l’auteur imagine la culture que pouvaient avoir les dauphins avant que les humains leur fassent accéder à la technologie : le « Songe Cétacé », une espèce de rêve permanent où les mammifères marins communiqueraient entre eux par des chants. Ce qui n’en fait pas pour autant des bisounours tous droits sortis d’un programme de nuit de France 5 : les dauphins ont un sens de l’humour obscène que l’auteur se refuse obstinément à décrire davantage. Autrement dit, quand vous allez leur dire bonjour dans des parcs animaliers et qu’ils vous font « Êk-êk-êk-êk », c’est pas pour dire « Salut, copain », mais plutôt « J’ai une teub plus grosse que la tienne ». (Dans le cas de celui d’Astérix et Latraviata, la comparaison devait plutôt être avec Uderzo…)

Septièmement, si vous êtes comme moi une bande de méchants bobos-gauchos, alors ça va vous parler. David Brin a une vraie conscience écologiste et il envisage le futur de la Terre d’un œil désabusé. Extinction des espèces, persistance des inégalités… L’humanité a réussi à s’en affranchir juste à temps pour que les ET ne trouvent pas légitime de les éradiquer tout comme nous avons éradiqué la faune et la flore. Les femmes sont aussi présentes que les hommes dans les missions et David Brin n’encourage pas dans ses textes la supériorité de son peuple : les États-Unis ont toujours le monopole du monde, mais les français et les allemands ont eux aussi leur part du gâteau ; et le héros est d’origine cherokee. C’est quand même pas tous les jours qu’un roman de SF a un héros natif américain, non ?!

Conclusion

Alors oui, pendant les cinquante premières pages, on ne peut pas dire que j’ai accroché. Mais par le fait que ce premier tome est d’une ambition remarquable et qu’il possède un véritable travail tant sur le niveau sciences dures que celui aventure, il devrait malgré tout séduire un large panel de lecteurs SF. En plus de ça, les idées qu’il avance n’avaient jamais été développées auparavant (ou tout du moins à une échelle bien moindre), ce qui en fait un ouvrage très riche, rarement ennuyeux et hautement recommandable. Alors, moi je me suis dit : « Allez, j’ai mis des Lus et approuvés pour moins que ça… ». Boum, c’est tamponné.

J’espère pouvoir lire le tome suivant d’ici un an, d’ici là je vais essayer de flinguer ma dure à cuire de PàL. Évidemment, rien n’est prévisible à l’avance, c’est pourquoi il me faudra sans doute un temps plus long. Mais l’univers de l’Élévation est tellement bien foutu qu’il ne donne qu’envie d’y revenir. Et puis bon, c’est pour votre culture…

On crame aussi chez : Shaya

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s