Vous aimez La Horde du Contrevent ?

Oui, je sais. Ça n’a strictement rien à voir avec ce dont on va parler, mais je m’en fous parce que je suis sur mon blog et que si j’ai envie je peux même mettre un remix dubstep de Nyan Cat. Allez, bam, juste pour vous montrer qui c’est le patron :

Si je vous parle de La Horde du Contrevent, c’est parce que Elbakin lui a donné un 10/10, que les critiques l’ont tari d’éloges, que les uns l’adorent et les autres le haïssent pour son style et son message, que son worldbuilding est une tuerie mais apparemment ses personnages beaucoup moins, qu’Alain Damasio a une fan-base encore plus hallucinée que Bernard Werber et que c’est le Mélenchon de la SF. Bref, ce que je pense, de la Horde ? Bah rien du tout, étant donné que je l’ai pas lu.

Non, ce qui me gonfle avec les échos que j’en ai eu, c’est que ce buzz représente pour moi tout le syndrome de la SFFF française : d’un côté il y a les vieux qui pensent que l’heroic fantasy (et par là, entendez tout ce qui est pourvu d’épées magiques, de points de vie et de soucoupes volantes), c’est pour les gamins de 9 ans qui trollent sur Fortnite, de l’autre il y a le profil du journaliste/booktubeur qui t’explique que la SFFF, la meilleure, celle qui surpasse les Tolkien, les Cook, les Gemmell, les Asimov, les Herbert, les Egan, les Baxter, c’est celle de chez nous, LA NOTRE.

MAIS TELLEMENT NON !

Alors, on va mettre les choses au point : c’est pas parce que tu es français que tu fais systématiquement des séries pourries, des films minables et des bouquins pourraves. Les séries ? Regardez Zone 42, qui d’accord pompe pas mal de trucs sur Stranger Things, mais qui elle-même a pompé déjà pas mal de trucs. Les films, bah m’est avis qu’un Le Roi et l’Oiseau vaut largement les MCU, DCEU, Transformers50 nuances et trois quarts des Disney réunis (même si c’est VRAIIIMENT pas difficile). Et les bouquins, y’en a des bons aussi ! Mais regardons d’abord ce qui est ou non de la bonne SFFF française.

Côté SF, on a quand même un peu inventé le genre (Jules Verne, René Barjavel et Pierre Boulle, et, en étant laxistes, Georges Méliès). Et sinon on trouve aussi des petits trucs sympas tels que Kerri et Mégane (rayon jeunesse, attention !) ou Luc Bes… non en fait, j’ai rien dit. Côté fantasy, sachez que je ne suis pas contre ce que certains appellent la french touch, à savoir plus de merveilleux que chez les anglo-saxons (on a un bestiaire énorme, purée ! Pourquoi ne jamais l’utiliser ?), mais elle passe après la qualité de l’intrigue et du style en elle-même.

Parce que c’est ça, le gros problème qui se pose avec la SFFF française. On a des intrigues toutes pétées vues et revues, avec une plume qui te pond des figures de style tous les deux mots (et c’est justement le style qu’on reproche le plus à La Horde du Contrevent). Évidemment, c’est juste la majorité, mais quand on trouve un roman français comme celui dont je vais vous parler maintenant avec de l’ambition, qui échappe à ces problèmes, avec un bon style (on va y revenir) et des trucs à analyser, on se dit : Chouette, enfin du bon.

Sauf que, pas vraiment en fait.

Résonances est un roman de Pierre Bordage édité bien après ses célèbres cycles La Fraternité du Panca et Les Guerriers du Silence. Je précise que je ne les ai jamais lus, mais le problème, c’est que chaque fois que je lis du Bordage, c’est que systématiquement du mauvais Bordage. Parce que je ne sais pas s’il en existe du bon, mais je devine qu’il est toujours capable de mieux.

Nous voici donc autour de l’an 5000, avec la galaxie colonisée par les êtres humains depuis déjà belle lurette. Le spatioport de DerEstap est chaque jour menacé par des créatures endémiques, volant sans ailes et surchargées d’électricité : les dragons. D’où viennent-elles ? Sont-elles intelligentes, sentientes ? Quel est leur mode de vie ? Pourquoi sont-elles agressives, comment fonctionne leur organisme ? Tout ce qui est certain, c’est qu’une équipe se charge de les empêcher de détruire les quelques habitations humaines de la planète. Sohinn en fait partie, et voilà qu’un jour il croise une mystérieuse jeune fille…

Donc déjà, premières pages, premier gros défaut : si vous croyez que le livre va parler de ces dragons, vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate. Parce qu’une fois que l’auteur vous les a montrés, il s’en foutra ÉPERDUMENT ! Alors que c’est les vaisseaux de ces chasseurs qui sont représentés en couverture, mais passons. C’est peut-être moi qui me suis planté, allez savoir.

On reste ainsi braqués sur l’existence de cette mystérieuse jeune fille, enlevée de force par son clan de musulmans de l’espace Salahamites qui lui font porter le voile intégral et vont l’amener à son mari qui crèche à l’autre bout de la Voie lactée. Attention, car il ne faut surtout, surtout pas qu’aucun homme ne voit ne serait-ce qu’un bout de son visage avant la fin du périple. Sauf que Sohinn l’a contemplé grâce à son don de prescience et qu’il aimerait bien la voir physiquement et de plus près si-tu-vois-c’que-j’veux-dire. Bref, on passe d’un planet opera correct à une romance intersidérale. Et de la mauvaise romance intersidérale.

Car Sohinn ne l’a vue qu’une seule fois qu’il veut à tout prix la rejoindre, et qu’il est prêt à quitter son job, fréquenter des bordels, injecter des maladies aux gens, traverser toute la galaxie et se battre contre une bonne poignée d’enflures, alors qu’il ne l’a vue qu’une seule fois et qu’il ne lui a jamais parlé. Alors, oui, mais il y a une justification, en fait, les traditions / la philosophie / religion de son peuple disent qu’il faut qu’il trouve avec qui être heureux à tout prix pour avoir sa place dans l’Univers cosmique, sauf que spoil pour ceux qui l’ont pas compris, mais visiblement à ce stade du récit, Résonances c’est un roman contre la religion. Mais admettons ! Disons que Bordage est uniquement contre le fanatisme et l’intégrisme, ce qui est tout sauf condamnable (et à vrai dire, il faut être vraiment crétin, djihadiste ou les deux à la fois pour penser le contraire). Mais Eloya elle, la jeune fille donc, ne l’a vue qu’une seule fois, et déjà rêve de son prince charmant (et ne fichera rien de tout le livre).

WTF-SF

Je vais être un peu méchant, mais voilà comment j’ai perçu Résonances : comme un très, très mauvais roman face à ce qu’il promettait. La romance est fleur bleue, digne d’un mauvais Young Adult, et le reste ne vaut guère mieux en terme de crédibilité. Déjà comme je l’ai dit, on ne nous explique rien au niveau des dragons, ensuite parce que ça va être la même chose pour les dons de prescience, télépathie et autres qui seront évoqués au fil du roman. Je ne sais plus s’il y a une explication génétique « sur les dons latents de l’espèce humaine » derrière tout ça (coucou Frank et Marion), mais quand bien même, eh bah pour que ces dons soient activés, il faut un programme d’eugénisme, sinon pourquoi est-ce que subitement un peuple se mettrait à avoir des facultés paranormales ? Pareil avec la forêt d’arbres volants qu’on nous dévoile sur une planète-désert, sans aucune explication sur comment font les arbres pour survivre, se nourrir ou même tenir en l’air. « Ta gueule, c’est Darwin ! »

Les personnages principaux m’ont semblé d’une fadeur extrême, Sohinn ne se remettant jamais en question alors que ç’aurait été tellement pertinent et intelligent, Eloya oscillant en permanence entre « Je suis la femme soumise qui ne doit pas désobéir à ses propriétaires » et « Je suis une rebelle qui n’attend que son heure, vive la mastu sous la douche, la libération sexuelle et la mort de Dieu ». Il y a des robots sexuels, des intelligences transhumanistes, mais le propos sur elles n’est jamais ou clair ou en rapport avec l’histoire. On évoque aussi pour faire classe des peuples qui modifient la forme des diamants en chantant, des créatures au yeux rouges capables de vous geler sur place, sans jamais avancer ne serait-ce qu’une hypothèse sur pourquoi. Sauf que si on explique rien, c’est pas du sense of wonder, c’est juste de la science-fantasy qui ne prend pas la peine de se développer son magicbuilding ! Mais il y a vraiment eu un truc qui a pété ma suspension d’incrédulité (et je vais donc devoir spoiler) : dans l’univers de Résonances, on peut voyager dans le temps et le maîtriser en suivant un programme fitness.

Oui, parfaitement. Parce que en fait ton corps s’adapte à être de plus en plus rapide, et tu peux comme ça réussir à t’infiltrer dans des déchirures quantiques. Mais alors pourquoi est-ce que les appareils ne serait-ce que comme ceux qu’on a maintenant ne les ont jamais détectés ? Pourquoi est-ce qu’on n’y a jamais projeté de microbots et que c’est l’extraterrestre-Dieu qui a conçu ce programme qui est le seul à être au courant ? C’est pas du tout réaliste !!!

J’ai même pas envie de parler du reste, et surtout pas des descriptions fantasmant des corps parfaits de toutes sortes. Du sexe, bon pourquoi pas, si ça nous livre des réflexions pertinentes, mais c’est juste pour le putaclic : on te fait entrer Sohinn chez des péripatéticiennes pour qu’il aille y neutraliser quelqu’un qu’on va appeler Monsieur Pas-trop-un-protagoniste-mais-pas-un-antagoniste-non-plus-enfin-bref-un-PNJ-dont-il-faut-se-débarrasser-pour-faire-avancer-l’intrigue, on te parle de gémissements, de cadre sensuel, avec une poésie faussement naïve et surtout l’angoisse de « Oh mon Dieu, mais qu’est-ce qu’il va arriver au héros », puis BAM ! ellipse. On apprend que tout s’est bien passé, qu’il lui a inoculé la maladie qu’il fallait, et qu’il est ressorti sans avoir de problème avec les demoiselles. La pudeur est sauve, certes, mais pourquoi tromper les attentes du lecteur comme ça ? Ou bien on assume et on met pas ça gratuitement mais pour servir un propos, ou bien mieux on met pas ça tout court.

Plein de trucs m’ont paru gratuit là-dedans, et en particulier les Hunes, les tempêtes qui ravagent la planète-capitale de la galaxie. C’est juste pour développer un personnage secondaire sauf que ça ne sert à rien. Dans le même chapitre, on parle de la « forêt qui chante », une expression pour désigner un vent provocant un bruit terrible rappelant ces Hunes. Mais alors pourquoi terminer le roman par « l’Univers a chanté », étant donné que ça va rappeler à tout le monde cet épisode-filler et que ça va donner du coup une connotation beaucoup moins positive de la fin ? Ajoutez à ça que ça dure 500 pages alors que le scénario (analyse y comprise) pourrait tenir sur un post-it :

  • Dieu est amoureux de la gentille
  • La gentille et le gentil sont amoureux
  • Il bute Dieu et tout le monde fait la fête

Enfin bon, à part ça…

Malgré tout, au final, on a un univers riche et un récit d’aventures qui ne s’encombre pas de loghorrées métaphysico-stylistiques qu’on aurait pu craindre. Bien au contraire, le style est souvent direct et simple, et les personnages secondaires sont bons pour la plupart, que ce soit pour la Fouine, le salaud qu’on adore, ou les Salahamites qui ne sont pas entièrement des méchants au cœur de pierre et souffrent à cause de leur foi.

Pour ce qui est de la foi, justement, Pierre Bordage imagine la religion salahamite avec une grande précision, n’en faisant pas un bête copier-coller de l’islam (vous noterez qu’elle n’est pas monothéiste, mais hénothéiste – qui reconnaît plusieurs dieux mais n’en adore qu’un seul -) et parvenant à en écrire des versets pourvus d’un souffle mystique et ancien. C’est simple, en lisant ça, vous avez l’impression de lire un mélange de la Bible et de contes ethniques, le tout dans un ensemble particulièrement harmonieux. Et j’irais même jusqu’à dire que c’est aussi bien écrit que chez Herbert.

Conclusion

Alors, oui, nos auteurs ont du talent, le problème c’est que des fois ils n’en font pas grand-chose. En 500 pages, Bordage développe tout un univers riche avec ses peuples et ses croyances, mais complètement de côté la plupart des éléments qu’il a créés, et ne s’intéresse surtout pas au fonctionnement de son bestiaire ou à la crédibilité de ses héros. Et c’est dommage, car on sent qu’il a voulu écrire quelque chose de concret, avec un message derrière une toile de fond grandiose.

Mais j’ai trouvé ça tellement mal fichu… Entre des rebondissements autocensurés, des trouvailles parfois impensables et des contradictions internes, Résonances est un bouquin que je ne suis vraiment pas pressé de recroiser. Par contre quand ma PàL sera plus légère, je vais me mettre à lire cette Horde du Contrevent pour me forger un avis que je n’hésiterais pas à vous partager. Parce qu’après tout, c’est pour votre culture…

6 commentaires sur « « Résonances » : Vraie fausse SF, vrai faux roman adulte, vraies vraies andouilles »

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